Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
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25 février
2009
Propos
recueillis par Jean-Paul Baquiast
Jean-Philippe
de Lespinay
L'intelligence
artificielle
dans les centres d'appels
Nous
avons précédemment publié un article
de Jean-Philippe de l'Espinay consacré à l'Intelligence
artificielle.
L'auteur
a bien voulu répondre à quelques questions pratiques
concernant les services que peuvent rendre des systèmes
s'inspirant des principes qu'il a mis en œuvre dans ses
propres réalisations. Nous l'en remercions.
Automates
Intelligents
Automates
Intelligents (AI.) : Il nous semble que, malgré ou
à cause de la crise, les systèmes fournisseur-clients
en réseaux de plus en plus dense vont se développer.
Ils nécessiteront un nombre croissant d'assistants
assurant, si l'on peut dire, le front-office avec les utilisateurs.
Par
exemple, dans le domaine des relations entre des opérateurs
de service à valeur ajoutée téléphoniques
et des abonnés, pour l'aide à la mise en place, le
diagnostic des incidents, la réparation. Même chose
dans tous les services en ligne du commerce électronique,
de l'éducation, de la vie civique.
Aujourd'hui, ces réseaux nécessitent, pour bien
fonctionner, le passage par des centres d'appels de plus en
plus nombreux et de moins en moins performants. Même
en Asie où la main d'oeuvre de bonne qualité
n'est pas chère, j'entends dire que la perspective
d'avoir à gérer des milliards d'abonnés
au téléphone mobile et applications associées
fait peur aux opérateurs les plus intrépides.
Qu'en pensez vous et que pourrait offrir un système
d'IA tel que le vôtre à la collectivité
?
Jean-Philippe
de Lespinay (JPL) : Lorsque l'on parle des
"centres d'appels" ou "call centers",
pools d'opérateurs chargés de la "relation
clients" par téléphone, il faut préciser
qu'il en existe deux sortes : ceux chargés
des appels entrants, ceux chargés des appels sortants.
Les appels entrants sont les plus complexes à traiter
car les questions des clients ne sont pas toujours évidentes
à interpréter: demandes d'informations sur
des produits (suite à une publicité), hot
lines. Ils réclament une formation des opérateurs
très coûteuse, de plusieurs jours ou plusieurs
semaines. Les hot lines sont des services absolument nécessaires
et très exigeants en compétences. Les clients
sont en général très déçus
des hot lines car la qualité des réponses
des opérateurs est souvent très basse.
Les appels sortants sont plus faciles car ils oeuvrent dans
un domaine fermé ne laissant pas beaucoup de liberté
au client: sondages, questionnaires marketing (le "télémarketing"),
prospection de masse. Il y a même, depuis longtemps
! des serveurs vocaux téléphonant automatiquement
à des milliers de prospects pour leur proposer des
services. Aujourd'hui, on utilise des serveurs vocaux interactifs
: les "SVI", auxquels on peut répondre
en appuyant sur les touches du téléphone (le
"DTMF"). Les serveurs vocaux réellement
vocaux, à qui l'on peut répondre oralement
et non en appuyant sur des touches (c'est à dire
dotés d'une reconnaissance vocale) commencent à
entrer dans les moeurs.
Bien entendu, l'Intelligence Artificielle (IA), orientée
vers le dialogue intelligent et l'expression de connaissances
pointues, est la technique rêvée pour offrir
un Conversationnel de qualité et économiser
les énormes coûts induits par les salaires
des opérateurs et leur formation.
AI.: Quelles solutions offre ici l'IA?
JPL.:
L 'IA offre deux types de solution aux centres d'appels
:
-
le script intelligent, c'est à dire le dialogue soufflé
à l'opérateur sur son écran pendant
qu'il converse avec son client. Il permet d'embaucher des
opérateurs dépourvus de la moindre formation,
donc pas chers.
-
le serveur vocal interactif (SVI), solution beaucoup plus
radicale puisqu'elle remplace des centaines d'opérateurs
par un ordinateur beaucoup moins cher, mais surtout beaucoup
plus fiable et compétent, capable d'apprendre en
un instant les nouvelles connaissances à utiliser
et de ne jamais les oublier, capable d'élaborer en
temps réel des statistiques pertinentes et de modifier
dynamiquement son comportement face à la clientèle...
AI. : Je suppose que votre système
enrichirait en permanence sa compétence, dès
qu'il aurait résolu tel ou tel problème. L'auto-apprentissage
est sans doute la règle dans ce type d'expertise.
Jusqu'où peut alors aller le transfert d'expertise?
JPL.
: Par principe, une expertise devient obsolète au
bout de quelques mois: elle évolue, les utilisateurs
ont de nouvelles exigences, les domaines se modifient, la
législation aussi... Il faut donc bien disposer d'un
outil permettant de mettre à jour en permanence l'application.
Ce que vous appelez mon "système" répond
à cette exigence. C'est une méthode, la Maïeutique,
pilotée par l'ordinateur, qui permet d'extraire et
de mettre à jour intuitivement des connaissances
d'experts exprimées en langage naturel, puis de les
transférer dans les ordinateurs, et aussi vers les
utilisateurs.
Dans son état actuel, la Maïeutique n'offre
pas un auto-apprentissage parfait car il faut toujours un
expert humain pour obtenir la connaissance nouvelle. Mais
ceci n'a rien d'extraordinaire : même doté
d'une brillante intelligence, l'ordinateur ne peut apprendre
par lui-même vu qu'il n'est pas doté de capteurs
lui permettant de tester son environnement et ses hypothèses.
Contrairement à l'homme qui est doté de ses
5 sens et de milliards de capteurs de toutes sortes. De
plus, on ne sait pas encore bien comment notre cerveau transforme
des informations en connaissances puissantes réutilisables.
Les réseaux neuronaux et la logique floue prétendent
avoir trouvé la solution avec des "données
capteurs" mais ils n'en sont pas capables: ils
n'abordent que l'arc réflexe, c'est à dire
la réponse instantanée à un stimulus.
Ces
techniques ne savent pas générer de connaissances,
même simples, du type: SI il y a du soleil et le ciel
est sans nuage ALORS le ciel est bleu. Non pas que ce soit
impossible techniquement pour le cas particulier de l'état
du ciel, mais parce que le processus d'auto-apprentissage
qui nous intéresse doit être un processus général
permettant d'aboutir à la création de n'importe
quelles connaissances dans n'importe quel domaine. Sinon
il n'a aucun intérêt. La Maïeutique est
selon moi la méthode de très loin la plus
rapide pour détecter et exprimer une connaissance
nouvelle utile ...puisque c'est l'intelligence de l'expert
qui en décide en lisant ce qu'il avait écrit
la dernière fois.
A ces conditions, le transfert et les mises à jour
d'expertises s'arrêtent là où l'expert
n'est plus sûr de la connaissance qu'il faudrait ajouter.
C'est la réponse "je ne sais pas", bien
connue... Ce n'est pas une situation bloquante. On ne la
trouve que dans des cas très particuliers et, dans
ces cas-là, l'expert peut proposer une parade pour
contourner le problème.
AI. : Quelles perspectives les fournisseurs
de services pourraient-ils offrir aux personnels des centres d'appel
et autres guichets électroniques remplacés par l'IA,
ainsi d'ailleurs qu'aux personnels techniques de dépannage
dont les interventions seraient moins nécessaires ?
JPL.
: Peu de perspectives en général
! A quoi sert pour un centre d'appels de s'encombrer d'un
personnel très cher, peu motivé et connaissant
mal les sujets à traiter ? Ceci dit, il y a un cas
où l'IA ne remplacera pas l'humain : quand la clientèle
ne veut pas avoir affaire à un ordinateur (les personnes
âgées par ex.) et tient à tout prix
à dialoguer avec un interlocuteur humain, même
s'il faut attendre 10 mn pour cela. Dans ce cas, il faut
pouvoir offrir des opérateurs de qualité.
Maintenant, ne nous voilons pas la face ! Le travail des
opérateurs est un travail d'esclave, répétitif
à outrance, peu intelligent, pas respecté,
mal payé... Il est fait pour être automatisé
! Perdre un tel travail est peut-être attristant mais
il donne l'opportunité de trouver mieux.
L'IA n'est cependant pas l'ennemi de l'opérateur
en étant l'ami de l'employeur qui veut réduire
ses effectifs. Elle lui est utile personnellement, en lui
enseignant intuitivement de la connaissance. Voici une anecdote.
En 2001, j'avais installé chez Jouan à Nantes
un "script" conversationnel permettant à
deux opérateurs fraîchement embauchés
de pouvoir prospecter par téléphone et de
prendre des rendez-vous pour les commerciaux. La clientèle
à contacter était très "technique"
: des laboratoires et centres de recherches médicaux,
des cliniques et des hôpitaux. Les deux opérateurs
ignoraient tout des machines à vendre et de la clientèle
à aborder, d'où l'intérêt d'un
Conversationnel. Il s'agissait de proposer des machines
de laboratoires, dont certaines très complexes. Ils
devaient faire de la "détection de besoin",
c'est à dire diagnostiquer les potentialités
de vente chez chaque prospect. Une fois développé
avec les experts de la société, le Conversationnel
fut utilisé quotidiennement, toute la journée,
par les deux télévendeurs, ceci afin de prospecter
le marché potentiel. Tout le monde fut content :
la solution permettait d'obtenir bon nombre de RV quotidiennement
pour les commerciaux chez des clients nouveaux.
Deux
mois plus tard, j'apprends par hasard que les opérateurs
n'utilisent plus le Conversationnel ! Très déçu
de ce que je prends pour un échec, j'interroge les
télévendeurs. Ils me répondent qu'à
force de lire le Conversationnel depuis 60 jours, ils possèdent
maintenant la connaissance par coeur et préfèrent
mener leurs entretiens téléphoniques sans
aide ! Ils ne reviennent sur le logiciel que dans les rares
cas complexes qu'ils n'ont pas encore pu assimiler. Cet
apprentissage n'a été possible que grâce
aux dialogues du logiciel, produits par un raisonnement
"visible" et progressif, comme le font les experts
de la société. Ce raisonnement leur a permis
d'assimiler naturellement la logique et la connaissance
de ces experts. Les deux opérateurs étaient
contents car ils parlaient maintenant le langage de la société,
ils avaient le sentiment d'en faire partie, ils n'étaient
plus deux petits télévendeurs engagés
à la sauvette.
La leçon de cette expérience, c'est que le
Conversationnel permet d'embaucher du personnel ignorant
tout de la question à traiter mais pourvu de qualités
relationnelles et d'une bonne stabilité émotionnelle.
C'est la chance de gens valables qui sinon n'auraient jamais
été embauchés...
AI. : Pouvez-vous dresser une liste indicative
des domaines où, dans cet esprit, votre système pourrait
rapidement soulager des services clientèles débordés,
transports en commun, hôpitaux, banques, par exemple....
JPL. : Il faut d'abord savoir qu'un centre
d'appels est organisé pour ne pas être débordé
la plupart du temps. Selon l'enquête à faire
ou les informations à fournir, il déplace
des opérateurs d'un plateau à un autre, ou
en embauche en intérim, pour réunir le nombre
requis. Mais, il y a toujours un moment ou un pic d'appels
se dessine et où les appelants sont obligés
d'attendre. Dans le secteur privé, cette attente
est synonyme de perte de clients mais on n'y peut rien...
Dans le secteur public, Samu ou SOS Médecins par
exemple, l'attente peut être synonyme de malaises
graves ou même de décès ! Avec un médecin
urgentiste connu, Loïc Etienne, pionnier du service
médical par Minitel puis par le web, nous avions
monté en 2000 un serveur vocal de démonstration
traitant tous les cas d'urgence connus. Loïc Etienne
a fini par obtenir de l'Etat en 2005 l'accord pour monter
un service public national sur le n° de téléphone
"33.33", qui permettrait d'accueillir toutes les
demandes d'informations médicales (hormis l'aide
au diagnostic, service interdit en France !) et d'orienter
les urgences vers le bon service. Mais cet accord n'a jamais
été ratifié par écrit ! Il gêne
apparemment des services publics très contents de
leur pouvoir actuel... En 2009, soit 4 ans après,
le projet est bien connu de toute la profession, la technique
parfaitement au point, mais il n'est toujours pas lancé
!
Pour répondre à votre question, voici les
cibles du Conversationnel :
-
Avant tout les hot lines, et surtout celles des opérateurs
de téléphonie et ADSL, qui ont des millions
de clients présentant les mêmes problèmes.
Les différences de qualité entre opérateurs
sont énormes et insupportables pour le client. La
"bêtise" de nombre d'opérateurs est
insupportable (par ex. demander au client planté
avec son ADSL de cliquer "démarrer, puis "paramètres"
puis "panneau de configuration" puis "système"
puis "matériel" puis "gestionnaire
de périphériques" au lieu de lui demander
directement s'il sait accéder à la carte réseau
dans le Panneau de configuration...). Sans parler de l'agressivité
de certains d'entre eux, qui n'arrivent pas à prendre
leurs distances face aux récriminations des clients
et sont capables de leur raccrocher au nez... Les centres
d'appels de tel opérateur ou de tels sites web marchands
que je ne nommerai pas ici pour ne pas vous attirer de poursuites
- que j'ai personnellement pratiqués à mes
dépends - sont le plus souvent incapables de prendre
la moindre décision, et leur discours stéréotypé
est inadapté à la problématique du
client : les opérateurs lisent sans le comprendre
un questionnaire rigide et lent et le client doit répondre
stupidement à tout le questionnaire avant de pouvoir
enfin s'exprimer !
- Tous les centres d'appels, sans exception. Et il y en
a dans toutes les entreprises d'une taille supérieure
à la PME. Et cela inclut les centres d'appels de
SOS Médecins, du Samu, d'Europ Assistance, etc.
- Toutes les entreprises exploitant des serveurs vocaux
interactifs.
AI. : Il s'agit donc d'un marché
potentiel considérable. Pourquoi, selon vous, les opérateurs
et autres fournisseurs de service restent-ils si réticents
face à ces nouveaux outils? Par incompétence? Pour
préserver une expertise maison?
JPL.
: Parce qu'ils attendent tous d'être poussés
par la concurrence ! Parce qu'ils n'ont pas confiance en une
innovation aussi radicale. Ils attendent qu'un concurrent
paie les pots cassés. C'est l'attitude typique face
à l'innovation de rupture. Ils veulent rendre visite
à un concurrent travaillant exactement dans le même
secteur et utilisant la nouvelle technique. Or, le concurrent
en question, pas idiot ! n'a pas du tout envie d'être
visité par ses concurrents et de leur montrer comment
faire pour lui prendre des parts de marché...
J'ai souvent rencontré ce type de problèmes.
Tel de mes clients, un patron de service, vainc des réticences
énormes dans son entreprise, réussit à
trouver un peu d'argent et à acheter ma technologie.
Une fois son problème résolu, épuisé
par l'effort, il se fait oublier. Mais son efficacité,
elle, n'est pas oubliée par la Direction : il est promu
à une fonction supérieure qui n'a plus rien
à voir. Il est remplacé par quelqu'un qui se
fiche royalement de la solution IA déjà installée.
Et c'est fini pour l'IA.