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Jean-Pierre
Luminet est directeur de recherche au CNRS, astrophysicien
à l'observatoire de Paris-Meudon, spécialiste
mondial pour ses travaux sur la cosmologie et la gravitation
relativiste. Il a publié un grand nombre d'ouvrages
et d'articles.
Nous
avions en son temps présenté son ouvrage très
remarqué, L'univers
chiffonné,
Fayard 2001.
Flambée
d'énergie observée en 2004 au coeur de la galaxie
RXJ 1243-11 résultant de la destruction d'une étoile
par les forces de marée d'un trou noir géant.
Voir ci-dessous pour explication.En haut,
dessin d'artiste. En bas, observation en rayons X, à
gauche et optique à droite. Source Le destin de l'univers.
Automates
Intelligents (AI)
: Merci tout d'abord, Jean-Pierre Luminet, d'avoir pris le temps
de répondre à quelques questions, dans la suite de
votre livre vraiment remarquable, "Le Destin de l'Univers",
dont notre revue rend compte par ailleurs(1).
Nous avons convenu que le mieux serait, dans le temps nécessairement
bref dont nous disposons, que vous évoquiez pour no lecteurs
quelques uns des thèmes susceptibles de compléter
votre ouvrage sur des points importants venus récemment à
l'actualité scientifique.
Jean-Pierre Luminet (JPL)
: Il est exact que beaucoup d'efforts théoriques et expérimentaux
sont actuellement engagés pour approfondir les thèmes
dont traite mon livre, c'est-à-dire les propriétés
étranges de l'espace-temps, à l'échelle des
trous noirs ou à celle du cosmos tout entier, avec cette
fameuse question de l'énergie noire. Il s'agit de sujets
difficiles et controversés, cependant quelques avancées
méritent en effet aujourd'hui d'être signalées,
bien qu'elles ne soient pas nécessairement spectaculaires.
AI
: Dans quel domaine se situerait selon vous le point le plus important
?
JPL
: Dans le domaine de la gravitation quantique, et plus
précisément dans sa version dite de la gravitation
quantique à boucles. Aujourd'hui, après Lee Smolin,
ce sont des chercheurs comme Abhay Ashtekar et Carlo Rovelli(2)
qui y travaillent. Je dois dire qu'à titre esthétique,
je préfère cette version de la gravitation quantique
à celle dit des cordes, sur laquelle nous pourrons dire quelques
mots tout à l'heure.
Le
rebond
Or
précisément, il s'est produit récemment là
un progrès significatif. Un jeune chercheur allemand, Martin
Bojowald, a calculé, dans le cadre de cette théorie,
ce qui se passe lors de l'effondrement gravitationnel donnant naissance
à un trou noir. Dans le cas où le trou noir ne tourne
pas, la relativité classique prédit une singularité
avec une courbure infinie et une densité infinie, un infini
qu'évidemment les physiciens cherchent à éliminer.
Or Martin Bojowald a montré que dans l'effondrement gravitationnel,
à cause de la quantification de l'espace, c'est-à-dire
l'existence d'un atome d'espace, longueur minimale incompressible,
de l'ordre de la longueur de Planck, il se produit une sorte de
rebond.
La
courbure augmente au cours de l'effondrement gravitationnel mais
finit par buter sur cet atome d'espace et ne peut pas devenir infinie.
Autrement dit, il ne peut pas se produire de singularité.
L'effondrement s'inverse sur cet atome d'espace et donne lieu à
un rebond, comme si la singularité devenait répulsive
à l'échelle de la longueur de Planck. Ce qui semble
résoudre le problème des singularités et permet
d'envisager le comportement de la matière à l'intérieur
d'un trou noir.
AI
: Nous supposons que le calcul s'applique également au Big
bang et à sa singularité ?
JPL.
Effectivement, dans cette théorie, il n'y aurait pas de Big
bang au sens strict du terme, c'est-à-dire de singularité.
Il y aurait eu initialement une phase de pincement de l'espace à
l'échelle de l'atome d'espace. Ceci donne la possibilité
d'envisager un avant Big bang, c'est-à-dire un univers antérieur
qui aurait subi un effondrement gravitationnel et qui rebondirait
comme le trou noir sur cet atome d'espace. Il en résulterait
aujourd'hui cette expansion accélérée que l'on
constate, sous l'effet de ce que l'on nomme l'énergie noire.
AI.
: Ceci paraît très important. La proposition résoudrait
une question lancinante, non seulement en science mais en philosophie
: qu'y avait-il avant le Big bang ou, sous une version plus immédiate,
sur quoi débouche l'effondrement d'un trou noir ? De plus,
la proposition simplifierait, si l'on peut dire, les perspectives
proposées par la théorie des cordes...
JPL.
: Effectivement. L'un des problèmes de la théorie
des cordes, qui d'ailleurs est fascinant, tient à la possibilité
que l'espace vrai ait des dimensions supplémentaires. Ceci
est fascinant car l'imagination scientifique peut se déployer
dans ces directions. Mais c'est aussi un problème car on
se demande où se trouvent ces dimensions et si on pourra
vérifier un jour leur existence. Faire des hypothèses
sur la taille des dimensions supplémentaires ajoute beaucoup
de paramètres libres. Quand vous jouez sur eux, vous obtenez
de nouvelles physiques avec des propriétés qui sont
toutes différentes. L'une des difficultés majeures
de la théorie des cordes est qu'elle oblige à se perdre
dans 10500 solutions, toutes viables et entre lesquelles on ne peut
espérer choisir un jour, La théorie n'est plus réfutable
au sens de Popper. Ce n'est pas le cas de la gravitation quantique
à boucle et notamment de cette hypothèse du rebond.
AI. Cette hypothèse du rebond intéresse-t-elle
les idées que l'on peut avoir sur l'avenir de l'univers,
si l'on admettait que celui-ci représente l'intérieur
d'un vaste trou noir ?
JPL
: Il y a un lien, bien qu'il faille se méfier des rapprochements
hâtifs. Dans l'hypothèse où notre univers pourrait
être un trou noir, l'idée qu'il puisse rebondir serait
attrayante. Il ne finirait pas sous la forme d'une véritable
singularité. Il y a des modèles auxquels je fais un
peu écho dans le livre, qui envisagent le thème du
«baby universe». Lors de l'effondrement de
matière-énergie produisant un trou noir, un nouvel
univers pourrait naître, un nouvel espace-temps/matière
qui aurait telles ou telles propriétés, qui resterait
dans l'espace temps interne au trou noir et qui, à son tour,
pourrait produire des trous noirs, si les conditions physiques le
permettent. Le système s'auto-régénèrerait
ainsi en permanence. Le trou noir serait une sorte de cordon ombilical
entre un univers-parent et un univers-enfant. Mais rien ne permet
d'affirmer que notre univers soit un trou noir.
AI
: Si nous avons bien compris, l'univers actuel, sous la pression
de l'énergie noire, ne va pas se contracter à nouveau.
Il ne deviendra donc pas un trou noir...
JPL : Non. Mais en revanche, cet univers là
produit constamment des trous noirs, en très grande quantité
et de toutes tailles. Il pourrait donc se régénérer
à partir de certains de ces trous noirs. Ce qui est intéressant
dans la question de l'énergie noire est que celle-ci est
une énergie à pression négative, anti-gravitationnelle.
On peut faire un lien entre elle et le destin des trous noirs, et
plus précisément celui des trous de ver. Les trous
de ver sont ces mystérieuses possibilités théoriques
selon lesquelles le fond des trous noirs pourrait faire office de
passage entre des régions soit du même univers, soit
d'autres univers. Or les trous de ver, en théorie classique,
sont instables. Le fait d'y pénétrer les déstabiliserait
et le trou de ver se boucherait. Mais les théoriciens ont
suggéré que, pour stabiliser un trou de ver, on pourrait
le remplir d'une énergie à pression négative.
AI
: Les Palestiniens en auraient eu bien besoin pour conserver leurs
tunnels ouverts malgré le bombardement israélien…
JPL
: Aussi avancés techniquement qu'ils soient, ils n'en sont
pas là. Par contre, comme cette énergie un peu bizarre
emplit apparemment l'univers, on peut être tenté de
penser qu'elle trouve dans la nature une application de plus grande
portée. L'énergie noire, qui serait à l'origine
de l'expansion cosmique, autrement dit qui pourrait être une
énergie inhérente au vide quantique, pourrait être
la même que celle nécessaire pour stabiliser un trou
de ver. D'où la tentation, encore mal formalisée,
de considérer que notre univers est issu d'un trou de ver,
à partir d'un méta-univers gouverné par une
énergie à pression négative. Notre univers
débouchera peut-être lui-même un jour sur un
autre méta-univers, une sorte de « trou blanc ».
Vous voyez que ces hypothèses nous conduisent directement
à des théories plus étendues, notamment celles
concernant le multivers, dont notre univers ne serait qu'une version
au sein de cycles de production d'univers bien plus nombreux.
Les
trous noirs quantiques
AI.
: Revenons sur les trous noirs. En vous lisant, on comprend pourquoi
vous vous y intéressez, car ils représentent pour
vous une extraordinaire occasion de rapprocher des théories
et paradigmes différents...
JPL
: Oui. A mesure que l'on essaye de mieux comprendre l'univers,
à toutes les échelles, on s'aperçoit qu'un
très vaste ensemble de connaissance, dépassant largement
le seul champ de l'astrophysique, doivent être mises ensemble,
cybernétique, biologie, intelligence artificielle notamment.
Ainsi dans mon livre, j'ai consacré un chapitre (qui n'est
pas, j'en conviens, le plus facile) au trou noir quantique(4).
Celui-ci, peu connu du grand public, représente une interface
fondamentale entre la physique quantique et la théorie de
la relativité. Les trous noirs jouent un rôle important
dans ce domaine. Un trou noir quantique, imaginé par Stephen
Hawking à partir de 1971, est un trou noir dont les dimensions
sont si microscopiques que la matière- énergie sur
laquelle il agit doit être décrite non pas dans le
cadre de la gravité mais dans celui de la mécanique
quantique.
Or,
comme avec le quantique se posent les problèmes de l'information
et de l'entropie, des développements assez étonnants
apparaissent, permettant de traiter le trou noir comme un système
d'entrée-sortie, c'est-à-dire comme un ordinateur.
Il va stocker de l'information, que l'on pourra récupérer
par des processus physiques. Cela montre bien que l'on se trouve
dans des champs multidisciplinaires, champs que je m'efforce dans
mes livres de mettre à la portée du public.
AI
: Nous réagissons à votre propos concernant la difficulté
relative de ce chapitre consacré au trou noir quantique.
Nous recommanderions pour notre part à nos lecteurs de le
lire attentivement. Beaucoup de gens ne voient pas clairement où
et comment la physique quantique peut concrètement retrouver
l'astrophysique, dont on sent pourtant intuitivement qu'elles sont,
si l'on peut dire, les deux faces d'un même univers profond.
Vous en donnez là un exemple assez éclairant...
Les
différents modèles d'énergie noire
JPL
: L'énergie noire « existe-t-elle »,
si l'on peut parler ainsi ? Il semble bien que ce soit le cas, mais
l'interprétation de ce concept fait l'objet de multiples
travaux. Pratiquement chaque jour paraît dans les archives
de l'Internet une nouvelle hypothèse à son sujet.
Il y a presque autant de modèles de l'énergie noire
que de chercheurs y travaillant. L'hypothèse la plus simple
est qu'il s'agit d'une énergie constante. Mais on trouve
des hypothèses plus complexes, évoquant des champs
d'énergie un peu exotiques qui peuvent varier au cours du
temps. En fonction des variations temporelles de la densité
d'énergie noire, le destin futur de notre l'univers serait
complètement modifié. Tant que l'on n'a pas de compréhension
véritable de l'énergie noire, il n'est pas certain
que l'univers soit engagé dans une expansion perpétuellement
accélérée. Si l'énergie retombe à
zéro, le mouvement pourrait éventuellement s'inverser.
La prédominance de la matière s'imposerait à
nouveau.
La
matière sombre
AI
: Comment se situe dans ces conditions la question de la masse invisible,
la matière noire, dite aussi sombre, pour éviter la
confusion avec l'énergie noire ?
JPL
: Les analyses diverses et variées, par exemple
du rayonnement de fond cosmologique, combinées à d'autres
observations astronomiques, précisent assez bien la répartition,
dans le camembert cosmique, des différentes formes de matière
et d'énergie. Il y a environ 4% de matière ordinaire,
celle dont nous sommes faits, à peu près 24% de matière
sombre non atomique et 72 % d'énergie noire. La matière
sombre serait constituée de particules inconnues, différentes
évidemment de celles que nous avons identifiées. De
quelles particules s'agirait-il? Les théories de la physique
des hautes énergies proposent des candidats. Mais à
ce jour, aucun de nos instruments n'a détecté leur
présence dans l'univers.
AI
: Le LHC (Grand collisionneur de hadrons) du Cern est très
attendu sur ce point...
JPL
: En effet. Parmi les particules supposées constituer la
matière sombre seraient des particules dites supersymétriques,
qui n'auraient été produites que par le Big bang très
chaud, c'est-à-dire à de très hautes énergies.
Si le LHC atteint ces énergies et si effectivement des particules
supersymétriques sont détectées, on aura réalisé
une avancée considérable dans la compréhension
de la matière noire non atomique. Cela se fera peut être
dans l'année qui vient. Vous voyez que le fameux boson de
Higgs, dont on parle beaucoup, ne serait que la cerise sur un gâteau
beaucoup plus consistant. J'ajoute qu'à propos du LHC, on
a beaucoup disserté sur la possibilité d'y obtenir
de minis trous noirs - dont on peut montrer qu'il ne s'agirait pas
de monstres dévorants tels qu'imaginés par la science
fiction.
L'univers chiffonné ou modèle
dodécaédrique de Poincaré
AI
: Dans un de vos précédents livres, «L'Univers
chiffonné» vous proposiez un modèle d'univers
qui avait retenu l'attention et sur lequel vous aviez personnellement
beaucoup travaillé(5), Que pouvez-vous
en dire aujourd'hui ?
JPL
: A partir de 2003 et de nouvelles données sur la structure
du rayonnement de fond, mes collaborateurs et moi nous avons effectivement
décrit dans la revue Nature, pour expliquer certaines des
caractéristiques de l'univers, un modèle d'espace
fini à courbure positive et doté de propriétés
de connectivité particulières, le modèle dodécaédrique
de Poincaré. Cela a fait gloser dans la communauté
car c'est un modèle sans bord, fini et légèrement
plus petit que l'espace observé, avec la possibilité
d'y trouver des images fantômes ou illusions cosmiques(6).
AI
: Nous avions compris que ce modèle serait compatible avec
des vérifications expérimentales ?
JPL : Oui. Il a donc fallu le mettre à l'épreuve
en produisant des prédictions plus sélectives, susceptibles
d'être prouvées. Ces prédictions étaient
annoncées dans «
L'Univers chiffonné », y compris dans ses rééditions.
Nous avions prévu que si l'univers présentait cette
nature là, on devrait trouver un certain nombre de corrélations
particulières dans la carte du rayonnement fossile. Si des
points du rayonnement fossile apparaissent identiques dans des directions
différentes, on peut montrer qu'ils sont en corrélation
et que ces corrélations se présentent sous forme de
configurations circulaires. On devrait donc trouver des cercles
dans le ciel correspondant à des points identiques. Beaucoup
de travaux et de débats ont été consacrés
à cette recherche. Trois équipes ont analysé
les données afin d'y trouver de tels cercles.
Une
bonne nouvelle datant de 2008, dont je n'ai par conséquent
pas fait état dans aucun de mes livres, est que l'une de
celles-ci, l'équipe franco-polonaise, après une nouvelle
étude statistique de la répartition du rayonnement
fossile, semble avoir mis en évidence six paires d'anneaux
ou cercles élargis qui sont effectivement dans une configuration
dodécaédrique. Comme ils ont les mêmes caractéristiques
de température, ils pourraient donc correspondre à
des points identiques de l'espace vus dans des directions différentes.
De plus, ils sont orientés les uns par rapport aux autres
selon l'angle de 36° que notre modèle prédit.
Il y a donc des indices qui semblent confirmer notre modèle.
AI : Ce sera pour vous, nous le supposons,
une grande satisfaction ?
JPL
: La question est encore très loin de faire l'unanimité
car ce modèle entre en conflit avec ce qui semble encore
être un véritable Graal de la cosmologie orthodoxe,
le fameux modèle de l'inflation. Ce dernier prédit
un univers beaucoup plus grand que ce qu'il paraît être,
à courbure pratiquement nulle, ce qui n'est pas le cas de
l'espace dodécaédrique.
AI
: Bientôt, la sonde européenne Planck destinée
à mesurer le rayonnement fossile avec une précision
accrue, par rapport à la sonde Wilkinson(7)
devrait pouvoir vous apporter de nouveaux éléments...
Une
année 2009 emblématique
JPL
: Vous évoquez là effectivement un point
très important de l'actualité proche. 2009 sera pour
nous une bonne année, car elle verra, outre, espérons-le,
le démarrage effectif du LHC, le lancement de deux missions
particulièrement emblématiques, la mission Kepler
de la Nasa et la Mission Planck de l'Esa.
AI.
Que recherchera la mission Kepler ?
JPL
: Il s'agit d'un sujet que je n'ai pas abordé dans "Le
destin de l'Univers", mais que je traiterai dans mon prochain
livre, à paraître en 2009 chez Odile Jacob, la recherche
des planètes extra-solaires. Kepler est mon héros
favori et mes romans parlent effectivement de la vie de Kepler.
Grâce à lui, on a commencé à comprendre
qu'il y avait d'autres planètes et d'autres soleils que ceux
décrits par les Ecritures. Le télescope Kepler, qui
va être lancé en avril 2009, va faire l'inventaire
de 100.000 étoiles pendant 4 ans par la méthode dite
du transit : une planète passant devant le disque lumineux
de l'étoile autour de laquelle elle orbite va provoquer une
mini-éclipse que s'efforcera de capter l'instrument(8).
Quant
au satellite Planck, mission de l'Agence spatiale européenne,
prévue pour avril, il sera consacré entièrement
à l'étude du rayonnement fossile(9).
Ses performances expérimentales seront considérablement
supérieures à celles du Wmap. On peut se demander
si Planck permettra vraiment de trancher le débat que j'évoquais,
puisqu'avec les données actuelles, il est difficile d'être
certain de trouver le signal topologique que nous avions prédit
pour le modèle dodécaédrique. J'avoue que je
n'y crois pas beaucoup. Planck va améliorer les performances
instrumentales, mais pas forcément dans les longueurs d'ondes
qui nous intéressent pour tester notre modèle. On
en apprendra sans doute beaucoup sur des propriétés
plutôt locales, ce qui s'était passé à
l'époque du rayonnement fossile, des propriétés
de polarisation du rayonnement cosmique, mais pas nécessairement
sur la topologie cosmique. Mais je pourrais être surpris.
Les
crêpes stellaires
AI
: Vous souhaitiez évoquer, dans le cadre de cet entretien,
un autre domaine sur lequel vous travaillez, celui des effets de
l'attraction gravitationnelle provenant d'un trou noir et s'exerçant
sur une étoile proche.
Pouvez-vous nous rappeler ce dont il s'agit ?
JPL.
Oui. Ici nous entrons dans une astrophysique plus traditionnelle.
J'avais mis ces derniers temps un peu en sommeil mes études
topologiques, parce que la théorie y est à peu près
débroussaillée et que l'on attend simplement de nouvelles
données. Je suis donc revenu à un sujet que j'avais
déjà abordé, concernant la possibilité
que les étoiles frôlant les trous noirs, notamment
les trous noirs géants que l'on trouve dans le centre de
presque toutes les galaxies, puissent être étirées
et comprimées. Elles pourraient alors être brisées
et libérer des gaz dont une partie tomberait dans le trou
noir et une autre partie échapperait en produisant éventuellement
des phénomènes énergétiques. Tout cela
se met en équations et l'on peut faire des prédictions.
Il
y a plus de 20 ans, j'avais commencé à faire de premiers
calculs et suggérer un phénomène que j'avais
appelé la crêpe stellaire : un écrasement de
l'étoile dans son plan orbital suivi d'une explosion. Il
se trouve que ce genre d'évènements a fini par être
observé grâce à des télescopes perfectionnés.
On dispose de ce fait de données observationnelles contraignantes
non disponibles il y a 25 ans. Je suis donc revenu sur le sujet
avec un thésard, en lui confiant de nouveaux calculs beaucoup
plus complexes. Ce travail a abouti l'an dernier à plus qu'une
confirmation. Non seulement ces étoiles sont fortement comprimées
et peuvent exploser, un peu comme des supernovae, par accident,
mais également l'onde de choc va engendrer un pic de température
qui va traverser très rapidement l'étoile et donner
lieu à un sursaut de luminosité dans le domaine des
hautes énergies, par exemple en rayon gamma. Ceci conduit
à penser que ces crêpes stellaires flambées
peuvent produire certains des sursauts gamma détectables
sur la Terre. Vous connaissez l'importance qui s'attache à
la détection des sources et des causes de telles émissions.
AI
: D'où, si vous nous le permettez de le souligner, l'importance
de votre travail. Nous ne sortons pas là du domaine des trous
noirs, mais nous nous approchons de l'influence qu'ils peuvent exercer
sur nos vies quotidiennes, si l'on peut dire, y compris au regard
des mutations que les rayons gamma peuvent induire dans l'ADN des
organismes vivants...
JPL.
Effectivement. A la suite de ce travail, de nouvelles équipes
se sont mises au travail pour identifier de telles sources gammas,
qui ne rentreraient pas dans les sources habituelles, telles que
les supernovae.
Epistémologie.
A propos du multivers
AI : Pour terminer, qu'aimeriez-vous souligner à
l'intention de nos lecteurs, concernant la philosophie des connaissances
qui se dégage de travaux tels que les vôtres et ceux
de vos collègues astrophysiciens ?
JPL
: Mon ambition est de parler dans mes livres de questions
certes difficiles, mais accessibles à un public cultivé,
sans faire appel aux équations et graphiques accompagnant
nécessairement un article dans une publication spécialisée.
Mon message, si je puis dire, est donc que d'une certaine façon,
tout peut être expliqué ou, si vous préférez,
vulgarisé. Un deuxième message concerne le besoin
d'une pluridisciplinarité accrue. On ne peut plus aujourd'hui
faire de la cosmologie sans faire appel à d'autres domaines
de compétences, comme nous l'avons vu précédemment.
C'est ce que vous soulignez vous-même dans l'article que vous
m'aviez signalé, concernant ce que vous appelez l'hyperscience(10).
AI
: Ce terme, sauf erreur, était venu dans un échange
que nous avions eu avec Aurélien Barrau, cosmologiste dont
la profondeur de pensée nous avait éblouis(11).
JPL
: Vous aviez eu raison. Il s'agit d'un jeune scientifique absolument
remarquable, Il est également ouvert au questionnement philosophique
et a parfaitement conscience de l'énorme champ des connaissances
qui doivent aujourd'hui être mises ensemble pour avancer dans
notre compréhension du monde. Je suis persuadé, comme
vous l'indiquez aussi dans votre revue, qu'il faudra dans ce but
faire une part importante aux neurosciences et à la biologie.
AI
: Pense- vous cependant, qu' en cosmologie, l'espèce de relativisme
ou modestie du regard que suggèrent beaucoup de sciences,
interdisant notamment de faire l'hypothèse d'un réel
en soi indépendant de l'observateur et de ses possibilités
expérimentales, conduirait à revoir profondément,
les descriptions de l'univers admises aujourd'hui ? Certaines personnes
suggèrent que, dans quelques années, on disposera
de nouveaux modèles d'espace-temps montrant que les déplacements
intergalactiques seront concrètement possibles. Nous serions
alors, vis-à-vis de tels nouveaux modèles, aussi surpris
que l'aurait été votre héros Galilée
- à propos duquel nous voudrions signaler que vous venez
d'écrire un «roman» passionnant(12)
- s'il avait appris que nous programmons dorénavant des missions
habitées sur Mars..
JPL
: Il est certain qu'il faut toujours regarder ce qui s'est
passé dans l'histoire des sciences et plus généralement
des idées. Cela m'intéresse beaucoup et me conduit
à écrire des romans comme celui dont vous parlez.
Or il y a tout de même des acquis sur lesquels il est difficile
de revenir. En ce qui concerne par exemple l'idée générale
du Big bang, je suis intimement persuadé que c'est un acquis
sur lequel on ne reviendra plus. Ce seront seulement des détails
qui pourront être précisés. Mais les détails
peuvent paraître plus importants que le sujet général.
Pour beaucoup de gens, le Big bang c'est le début de l'univers,
à partir d'un point infinitésimal qui aurait explosé.
Cette idée est évidemment fausse. Dans quelques temps,
on n'en parlera plus. Les thèmes que nous avons évoqués
dans cet entretien, concernant l'univers pré-Big bang, les
trous noirs, les trous de ver …montrent bien comment se transforme
le motif général du Big bang, sans perdre de sa pertinence.
Même le thème du multivers ne remet pas en cause le
modèle du Big Bang.
AI
: Certes. Nous sommes pour notre part persuadés, après
nombre de lectures et entretiens avec Michel Cassé et Aurélien
Barrau, qu'il faut désormais parler du multivers au grand
public, comme s'il s'agissait d'une «réalité»
quasi ontologique. Autrement dit, on doit postuler que le multivers
existe. Il faudrait que les gens en soient convaincus, de la même
façon que leurs ancêtres l'étaient dans les
siècles précédents de l'existence «réelle»
de l'enfer et du paradis. Mais beaucoup de personnes considèrent
au contraire qu'évoquer le multivers est une sorte d'abus
d'autorité de la cosmologie...
JPL
: La semaine dernière, je participais à Rome
à un festival international des sciences consacré
à l'univers et ouvert au grand public(13).
Léonard Susskind et d'autres ont parlé du multivers
et le public était fasciné. Même si ces théories
n'aboutissent pas un jour à faire découvrir des réalités
physiques au travers d'expériences concrètes, elles
présentent l'intérêt fondamental d'élargir
l'esprit, de même qu'autrefois l'esprit s'est élargi
en considérant que la terre n'était pas au centre
du monde...
AI
: En effet, mais il ne faut pas se dissimuler que ces diverses «ouvertures
d'esprit», que ce soit sous la Renaissance ou aujourd'hui,
ont eu ou auront des conséquences «politiques»,
au sens le plus élevé du terme. Les obscurantistes
s'y refuseront.
JPL
: Je suis absolument d'accord avec cela. Il s'agit d'une forme d'éducation
qui, malgré les obscurantismes, doit passer dans la société,
même si je le répète, les conceptions que nous
avons du sujet ne sont pas définitivement acquises. Cela
fait des années que je donne des conférences à
des chefs d'entreprises, concernant l'état actuel de nos
connaissances cosmologiques. Or je les conclue systématiquement
par le thème du multivers. J'indique que nous sommes là
dans des spéculations, mais que les conséquences en
sont tellement énormes qu'il faut en parler. Non seulement
nous sommes constitués de particules de matière qui
sont marginales dans notre univers, au regard de la matière
sombre et l'énergie noire, mais encore notre univers n'est
sans doute que marginal par rapport au foisonnement de tous les
autres mondes. Nous sommes loin du thème de l'Homme, centre
de l'Univers.
Or
la plupart de mes auditeurs m'ont dit qu'ils tiraient de ces considérations
des enseignements non seulement philosophiques, mais pratiques,
concernant la vie économique et sociale de tous les jours.
Il s'agit au minimum d'approfondir le regard, comprendre comment
les évènements doivent être appréciés
au regard des échelles, et comment le fait de changer d'échelle
ouvre de nouvelles perspectives.
AI
: Cela permettrait aussi, dans un autre registre, de comprendre
l'intérêt de la recherche fondamentale non orientée
par le souci d'un profit immédiat. Ce que malheureusement
l'on oublie aujourd'hui en Europe...
JPL
: Une recherche fondamentale que, j'en suis persuadé, Barack
Obama et ses conseillers scientifiques, comme Nancy Pelosi au Congrès,
vont réveiller aux Etats-Unis, dans le désir de faire
sortir ce pays par le haut de la crise actuelle.
Notes NDLR.
Ces notes sont celles de la rédaction (et non celles de Jean-Pierre
Luminet)