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4 juin 2010
Propos
recueillis par Christophe Jacquemin
Jean-Pierre
Goux Auteur du roman "Siècle bleu"
Passionné de science et de littérature, Jean-Pierre
Goux, 36 ans, vient de publier "Siècle bleu",
thriller scientifique, premier tome d'une saga qui interroge
notre époque. [Voir
notre présentation].
Jean-Pierre
Goux démarre sa carrière au sein du monde scientifique,
en tant qu'ingénieur spécialisé en mathématiques,
informatique et économie. Il se rend ensuite pendant
quatre ans aux Etats-Unis pour y mener des recherches dans
le domaine des calculateurs parallèles et des algorithmes
d'optimisation. Il obtient le prix SIAM
optimization pour ses travaux. Revenu en France,
il participe à la fondation d'une société
de conseil spécialisée dans la modélisation
mathématique et l'aide à la décision
à la décision.
Considérant que l'énergie est le défi
majeur du XXIe siècle, Jean-Pierre Goux travaille aujourd'hui
essentiellement dans ce secteur, particulièrement dans
le domaine de l'économie de l'énergie.
Christophe
Jacquemin (CJ) pour Automates Intelligents :
Bonjour Jean-Pierre Goux.
Vous venez de publier votre premier roman, "Siècle
bleu", formidable thriller scientifique. Laissez-moi
tout d'abord vous dire au
nom d'Automates Intelligents combien ce livre visionnaire
constitue pour nous une excellente surprise. On y trouve
en effet sous une forme romancée une synthèse
extrêmement savante et habile d'une grande quantité
des connaissances ou des problèmes que nous nous
appliquons aussi à poser de notre côté
avec Jean-Paul Baquiast, d'une autre manière,
au sein de ce site. Il était donc important que
nous nous rencontrions.
Il
n'est pas question bien sûr ici de trop révéler
du contenu de votre roman. Il fourmille de rebondissements que nous
laisserons au lecteur le plaisir de découvrir.
Mais sans trop déflorer l'histoire, disons alors qu'il y
est notamment question d'un défi stratégique, d'une
lutte sans merci entre l'Amérique et la Chine pour le retour
de vols habités sur la Lune en vue de l'exploitation future
des gisements d'hélium 3 (3He) [voir
l'encadré à la fin de cette interview].
Dans
ce roman, il y est aussi question de lutte écologique musclée
et masquée, de codes secrets, de complots, mais aussi de
grande aventure, de chamanisme, d'espoir et d'utopie.
Après
cette rapide présentation, voici ma première question
: pourquoi avoir choisi le livre comme mode d'expression ? Cela
aurait très bien pu être un blog, un site Plus
qu'une histoire, votre livre m'apparaît comme un message Jean-Pierre
Goux (JPG) : Effectivement, on pourrait dire qu'il
s'agit d'un livre engagé d'une certaine façon
puisque mon propos est de faire prendre conscience ou
rappeler au lecteur que l'on vit sur une toute petite
planète, belle et fragile. Ce message a déjà
été délivré de multiples
façons, par des films, des documentaires, des
essais, via des associations ou des ONG... Mais finalement,
pas tant que cela par le roman. Or, à mon avis,
le roman constitue un vecteur extrêmement fort
car il permet une vraie proximité avec le lecteur.
La lecture est un moment très intime entre l'écrivain
et le lecteur. Si on arrive à suffisamment ouvrir
l'esprit et le cur de celui qui lit, on peut le
toucher avec force, de façon bien plus puissante
qu'avec un film, et en tous cas beaucoup plus qu'avec
un essai qui, en général, ne peut prêcher
que des convaincus. Les essais ne s'adressent en effet
qu'à la part rationnelle de la personne à
qui l'on déroule le raisonnement. Pour moi, le
roman permet une bien plus grande complexité
d'exposition.
CJ
: Si vous deviez me citer trois écrivains, lesquels choisiriez-vous
? JPG
: Tout d'abord, et sans aucune hésitation,
Saint Exupéry. Le Petit Prince, Citadelle
et Terre des Hommes sont des uvres d'une
profondeur extraordinaire. Ensuite, Joseph Kessel parce
qu'il a écrit d'incroyables romans d'aventure
et nous montre l'humanité à la fois dans
toute sa beauté et dans toute sa décadence
et ses travers. Il avait un regard ultra lucide sur
tout ce qui était beau et magnifique, mais aussi
sur tout ce qui était noir et sordide dans l'humanité.
J'aime aussi beaucoup Barjavel. Son talent est énorme.
Il n'a jamais écrit le même livre ; il
n'y a pas deux livres qui aient le même thème.
Tous ses romans sont surprenants, à la fois dans
le style, dans la conception et le propos. Et ce qui
lie pour moi ces trois écrivains, c'est la recherche
du merveilleux dans l'homme.
CJ
: Qu'est-ce qui a déclenché chez-vous l'envie d'écrire
ce roman ? Aviez-vous déjà en tête, avant de
commencer, l'idée complète de l'histoire ? JPG
: Le déclic est venu en 1996 Je suis
tombé sur le livre Clairs de Terre (publié
par Bordas en 1988). Il s'agit d'un recueil de photographies
de l'espace prises et commentées par des astronautes.
Des commentaires du monde entier, d'astronautes chinois,
arabes, russes, américains, allemands, français
et tous avaient les mêmes messages de paix et
de contemplation de la planète. Ce fut une révélation
pour moi de découvrir que les astronautes pouvaient
parler d'une telle façon. Les photos étaient
sublimes et ce qu'ils disent est magnifique. Ceci m'a
alors incité à mettre en scène
dans un roman un astronaute dans des circonstances où
tout le monde l'écouterait(1).
C'était
mon idée de départ et depuis l'été
1996, je me suis documenté sur ces êtres
d'exception, sur la transformation qu'ils ont subie
après avoir volé dans l'espace Pour
mieux les comprendre, j'ai lu à peu près
tout ce qui existe, toutes les autobiographies ou biographies
sur ces personnes atypiques. Je les ai rencontrés
et me suis dit alors qu'il y avait là quelque
chose de fondamental dans cette vision qu'ils ont pu
avoir de notre Terre et qui les a profondément
transformés. Une richesse à développer,
à exploiter par rapport, je dirais, à
un point de vue plus "terre à terre"
sur les gestes que l'on peut faire au quotidien pour
améliorer l'environnement ou l'action politique.
L'action poétique des astronautiques pourrait
compléter et sublimer et l'action politique.
Et c'est cette action poétique que j'avais envie
de mettre en valeur dans Siècle bleu.
CJ
: Puisque le livre traite de notre rapport avec l'environnement,
pourquoi avoir situé l'action de l'Espace. Bien sûr,
voir la Terre depuis l'espace est une façon de prendre conscience
de notre environnement Mais toute l'histoire aurait très
bien pu se passer sur la Terre... JPG
: Justement Pour moi, le gros problème
aujourd'hui c'est que toutes nos réflexions se
passent sur la Terre. On n'arrive pas à prendre
du recul par rapport à la situation dans laquelle
on se trouve, même au niveau individuel. Prendre
du recul me semble indispensable pour résoudre
les problèmes, dézoomer. Le fait d'avoir
le point de vue d'une personne extérieure en
orbite autour de la Terre ou sur la Lune, recentre le
débat en nous ramenant à un niveau d'humilité.
A mieux comprendre aussi que nombre de choses que l'on
fait ou pour lesquelles on se bat et attache de l'importance
deviennent soudain, vues d'une certaine hauteur, complètement
dérisoires. C'est le cur de l'intrigue
du roman. Siècle bleu oppose des idéalistes
à un groupe d'hommes puissants au cynisme déconcertant.
Et ce combat n'a a priori pas de solution. La solution
viendra d'une vision plus contemplative, plus mystique,
plus poétique, qui apaise. C'est pour cela que
dans l'intrigue, j'avais besoin de ce décentrage
et de ce rôle de l'astronaute.
CJ
: Dans le roman, cette pensée d'un astronaute qui regarde
la Terre, a qui doit-on l'attribuer vraiment ? En fait, il y a beaucoup
de vous dans cet astronaute JPG
: Je ne suis évidemment pas astronaute mais
je les ai beaucoup lus et écoutés. Certains
astronautes ont pu dire des choses vraiment extraordinaires
Par exemple Story Musgrave qui est l'un des rares à
avoir effectué six missions sur la navette américaine.
C'est un personnage atypique, bardé de diplômes
(chirurgien, chimiste, mathématicien, informaticien,
biophysicien, physiologiste, et aussi diplômé
de littérature). Autodidacte, il a eu une enfance
atroce - ses parents ne lui ont pas parlé jusqu'à
l'âge de 16 ans. Il est devenu ce qu'il appelle
lui-même "a space person", c'est-à-dire
un habitant non pas de la Terre, mais de l'Univers.
Je conseille d'ailleurs à tous vos lecteurs le
DVD "Story" qui lui est consacré(2)
: quand on écoute Musgrave, on comprend que l'espace
peut avoir vraiment des répercussions très
fortes. L'astronaute de mon roman, Paul Gardner, est
cependant inventé. Il a un peu de Story Musgrave,
un peu de Joe Allen, un peu d'Edgar Mitchell, finalement
de tous ceux qui ont vécu là-haut quelque
chose de merveilleux. Je voulais un astronaute jeune,
idéaliste et par-dessus tout, apaisé.
Il y a peut-être un peu de moi dans cet astronaute.
Je pense que si l'on sélectionnait les hommes
du ciel avec ce type de critère, c'est-à-dire
en mettant au premier plan leur qualité d'homme
"sensible" plutôt que leur capacité
opératoire maximale et leur faculté de
concentration, alors on pourrait assister au genre d'expérience
décrite dans mon roman.
CJ
: Vous avez mis dix ans pour écrire ce premier tome de Siècle
bleu. D'où avez-vous tiré cette somme d'informations
dont regorge le livre ? Plus généralement, comment
vous cultivez-vous ? JPG : Mon arrivée en école d'ingénieur
en 1993 a correspondu aux débuts d'internet.
Je suis un "dévoreur" du web... Je
dévore aussi la presse spécialisée
(économique, scientifique mais aussi spirituelle),
je lis aussi beaucoup de romans et d'essais. Ceci constitue
ma documentation. Sans oublier toutes les rencontres,
toutes les conversations que je peux avoir avec les
personnes qui m'intéressent...
CJ
: En comparaison avec les auteurs anglo-saxons qui ont pu écrire
des romans à connotation scientifique, je trouve que l'on
est souvent déçu des auteurs français qui se
confrontent au domaine. Trop souvent, on a l'impression qu'ils distillent
au fil des pages des informations mal digérées ou
mal choisies, ce qui ne trompe jamais le connaisseur. Et ici, à
mon avis, comme grand auteur du genre et grand connaisseur de ce
dont vous parlez, vous évitez tous ces travers JPG
: Disons qu'au départ, je ne suis pas écrivain
mais scientifique. Je voulais commettre un livre - il
s'avère que se sera une saga, une trilogie -
parce qu'il y avait nombre de choses que j'avais envie
de partager. Je ne suis pas dans l'attitude d'un écrivain
se disant "maintenant j'ai un nouveau livre à
écrire Sur quoi et de quoi vais-je parler"
? En ce qui me concerne, toutes les informations relatives
au milieu scientifique ou technologique, imbriquées
ici dans l'histoire, ne sont pas venues là parce
que j'en avais besoin pour l'écriture d'un livre.
C'est plutôt le contraire : c'est parce que je
me suis intéressé depuis toujours à
ces différents sujets que j'ai eu envie d'en
faire un roman. Peut-être à la différence
d'autres auteurs qui vont jusqu'à dévoyer
la réalité scientifique pour coller à
ce qu'ils disent. Or, cette réalité aujourd'hui,
à la fois politique et scientifique, est déjà
tellement riche qu'il n'y a pas besoin de la travestir
pour bâtir des intrigues de fiction. Je suis un
fervent partisan de ce qu'on appelle la "hard science-fiction
", même si mon livre n'est pas de la science
fiction, mais de la fiction scientifique qui s'appuie
sur des faits scientifiques prouvés.
Ou alors, si c'est de la pure imagination, il faut que
ce parti pris soit bien clair pour le lecteur. Sinon,
je trouve cela dramatique, relevant presque pour moi
du "révisionnisme".
CJ
: L'intrigue de "Siècle bleu" pourrait être
réelle . JPG : Oui, car ce livre s'appuie sur des faits
réels et des peurs du quotidien
CJ
: L'histoire parle notamment du programme spatial chinois
Au début du roman, vous dites que les Chinois seront capables
d'envoyer des taïkonautes (3) sur la Lune
dans vingt ans... Mais des spécialistes américains
s'avèrent méfiants. et pensent que les Chinois seraient
en fait beaucoup plus en avance que ce que l'on croit. Est-ce la
réalité ? JPG
: Oui, c'est vrai. C'est d'ailleurs expliqué
dans mon roman. Ici, il faut bien avoir en tête
tous les principes énoncés par Deng Xiaoping
et ceux du confucianisme. On comprend très bien
alors l'attitude du monde politique et du monde économique
chinois. L'un des préceptes est d'arriver à
devenir fort, sans le montrer Il faut donc avancer
masqué ou rester flou. Quand vous êtes
dans un rapport de forces sans pouvoir vraiment évaluer
celle de votre adversaire, c'est très difficile
alors de justifier à vos contribuables le besoin
de lancer un programme dispendieux. Et concernant le
programme spatial chinois, notamment l'envoi de taïkonautes
sur la Lune, les Chinois jouent à cela depuis
plus de sept ans maintenant.
CJ
: Dans "Siècle bleu", il est question d'aller sur
la Lune pour y exploiter l'Hélium 3, combustible du futur
pour les centrales à fusion Cela vous paraît-il
plausible ? En effet pour ramener par
exemple 25 tonnes d'3He
sur terre (quantité permettant d'assurer la consommation
énergétique des USA et de l'Europe pendant un an),
il faudrait racler des milliers de km2 de la surface
lunaire, et le coût serait astronomique ! Par ailleurs,
réaliser une réaction de fusion avec de l'3He
nécessite au de pouvoir atteindre une température
extraordinaire pour déclencher la réaction.
Prenons ITER, le laboratoire actuel d'étude sur Terre d'une
centrale à fusion (n'utilisant pas l'hélium 3, mais
le deutérium et le tritium) : certains spécialistes
considèrent déjà qu'il s'agit d'un rêve,
que l'on risque de ne jamais y arriver Alors si en plus il
faut aller sur la Lune et utiliser encore une autre technologie JPG : Je relève plusieurs aspects dans
votre question.
Le premier concerne la fusion. Effectivement, on a entendu
dire que les coûts d'ITER allaient doubler ou
tripler, et que certains obstacles technologiques à
franchir - qu'il s'agisse par exemple des matériaux
ou de certains concepts scientifiques - pourraient s'avérer
quasiment insurmontables. A mon avis, c'est moins ici
une nouvelle machine qu'il faut construire qu'une nouvelle
science à inventer. Et cela n'est pas dit du
tout qu'on y arrive.
Mais c'est quand même une voie à explorer.
Car si nous n'arrivons pas à mener à bien
ITER, c'est-à-dire cette création d'énergie
par fusion, il ne nous restera guère plus que
les énergies renouvelables. C'est-à-dire,
en gros, vivre avec le vent et le soleil, comme ce que
l'on faisait il y a 2000 ans. Il sera alors très
difficile d'assurer une économie vraiment productive
juste avec du soleil et du vent une fois que l'on aura
épuisé les énergies fossiles.
Le
second concerne le fait d'aller chercher du combustible
sur la Lune. Les Chinois sont clairement intéressés
puisque leur dernière sonde envoyée autour
de la Lune était munie de caméras pour
pouvoir mesurer les champs d'hélium 3. Les Américains
et les Russes s'y intéressent également.
On parle de construire une chaîne logistique et
minière avec la Lune (le principal défenseur
américain de cette idée est Harrison Schmitt,
astronaute géologue de la mission Apollo 17).
Mais c'est d'une complexité extraordinaire. Le
coût de mise en place d'une telle chaîne
serait démentiel. On va bien chercher du pétrole
en eau profonde Alors pourquoi pas de l'hélium
3 sur la Lune ? Tout est possible avec le génie
et la "folie" humaine. C'est donc une fiction
mais pas plus improbable qu'ITER.
CJ
: Venons-en maintenant à la Terre. L'un des héros
s'appelle Abel JPG : Oui, lui c'est un véritable Terrien
CJ
: Abel est un scientifique, qui, pour défendre notre planète,
fomente une action clandestine, dure. Dans votre roman, vous nous
laissez penser que les luttes menées, par exemple, par les
ONG pour défendre l'environnement ne sont plus opérantes
et qu'il faut passer à autre chose, de bien plus musclé
? JPG : Non, je ne dirais pas exactement que les
luttes "douces" via les ONG ne servent plus
à rien Bien au contraire ! Devant les grands
défis environnementaux, l'action politique n'arrive
pas à traiter le problème. Plusieurs causes
expliquent cettte incapacité.
Tout d'abord, la bureaucratie qui apparaît dès
que plusieurs états discutent ensemble d'une
même question, que ce soit au niveau européen,
international ou mondial. Il suffit de voir l'échec
de Copenhague : les Etats ont d'ailleurs été
incapables de trouver un protocole de dialogue qui soit
efficace. Les discussions à Copenhague durant
une semaine n'ont servi presque à rien. Une vraie
tour de Babel, c'est un problème de méthode.
Ensuite, il faut signaler le manque de courage des hommes
politiques qui ont une vision à très court
terme, à cause du besoin d'être réélu.
Puis l'action des lobbys. Ils disposent d'infiniment
plus d'argent que ceux qui veulent défendre la
cause de l'environnement. Ils polluent les débats
et freinent leur avancement. Ils agissent aussi pour
que tout texte un peu ambitieux soit édulcoré
et vidé de sa substance.
Enfin, il faut citer toute l'économie obscure,
devenue énorme. Cette criminalité internationale
est dotée d'une vision encore plus "court
termiste" (dictée par sa survie aux assauts
des clans rivaux) que celle des grandes multinationales.
Si ces dernières gardent tout de même encore
un peu une vision "sociétale", ce n'est
absolument pas le cas des sociétés du
crime. Et ces sociétés commencent à
déployer leurs tentacules dans le monde "licite"
des affaires Vous n'avez qu'à lire Gomorra
ou McMafia pour vous en rendre compte. Ces réseaux
sont tellement importants dans certaine zones géographiques
que certains Etats sont devenus des Etats de non-droit,
ou du moins qui fonctionnent en l'absence de toute éthique.
Alors vous comprendrez bien que la défense de
l'environnement est le dernier de leur souci.
La
résolution des conflits environnementaux bute
sur tous les problèmes que je viens d'énumérer.
L'inertie et l'immobilisme que l'on observe en sont
les conséquences. Face à ce constat, il
n'y a plus que ceux qui tirent les signaux d'alarmes
qui peuvent encore alerter les politiques et le grand
public sur ces questions. Par exemple Nicolas Hulot
ou Yann Arthus Bertrand, avec la production de films
documentaires... mais il faut aussi des actions coup
de poing, dénonçant des sujets dont ont
ne veut plus parler parce que cela n'arrange ni les
dirigeants ni les multinationales ou autres Actions
plus musclée parce que certains n'ont plus le
courage ou les compétences de s'attaquer vraiment
aux problèmes. Par exemple pour dire haut et
fort qu'il faut arrêter la pêche au thon
rouge, arrêter la pêche aux baleines dans
les endroits sanctuarisés. Cette forme d'action
fonctionne et il faut ensuite que l'action politique
prenne le relais.
Il n'y a pas que les questions environnementales qui
souffrent du même problème d'inertie. Nombre
de questions sociétales sont aujourd'hui au point
mort.
CJ
: Si je vous comprends bien, il
faut encourager ce type de luttes...
JPG : Effectivement. Il faut maintenir un esprit
de résistance, ce qui ne veut pas dire de révolution.
Juste être lucide et garder son esprit critique.
Etre actif dans son rôle de citoyen pour demander
des changements. Ne pas être hypnotisé
par le système
CJ
: Revenons au personnage d'Abel de votre roman. Non seulement c'est
un scientifique, donc cartésien, mais il entretient aussi
un rapport particulier et très fort avec la nature, un rapport
chamanique. Son animal totem est le jaguar... JPG
: Abel est en effet un personnage à deux facettes. Il
est d'abord cartésien, donc très méthodique.
Ces qualités font de lui un bon scientifique, un bon chef
d'entreprise mais aussi un bon leader pour l'organisation clandestine
Gaïa Et puis il a ce côté chamane, beaucoup
plus intuitif, qui explique pourquoi il est si fortement engagé
au combat de la préservation de la Terre. CJ
: Pouvez-vous nous rappeler ce qu'est le chamanisme ? JPG : Il s'agit d'un champ de connaissances ancestrales,
qui n'existent plus maintenant que chez quelques peuples,
en Amazonie, en Sibérie, en Afrique, en Australie.
Ils entretiennent un lien très fort avec l'esprit
de la nature. Chez eux, il n'y a pas de scission entre
l'homme et la nature, la nature et l'homme. C'est un
tout dont on est partie intégrante et il n'y
a pas de dissociation.
CJ
: D'où nous est venue cette dissociation d'avec la nature
? JPG : Cette dissociation est apparue lorsque
l'agriculture fut inventée et lorsque les religions
monothéistes ont été mises en place.
On a alors assisté à une sacralisation
de l'homme et à une sortie de "l'humain"
de la nature. Et cette coupure, le fait que l'on ne
soit plus viscéralement, cosmiquement proche
avec cette nature, induit que même dans notre
façon de poser les problèmes environnementaux,
nous nous dissocions de notre environnement. Si nous
continuons sur cette trajectoire, on ne pourra jamais
rien résoudre. On doit ramener l'homme dans un
tout avec la nature. Le chamanisme est l'une des voies
qui le permet.. C'est pour cela que le personnage d'Abel
possède toutes ces facettes
CJ
: Comment connaissez-vous le chamanisme ? Est-ce simplement parce
qu'il vous fallait un personnage de ce type dans l'histoire ? JPG : Non. Pour moi, dans le chamanisme, existe
le lien avec la nature mais aussi le lien avec le cosmos.
Il suffit, par exemple, de parler un peu avec les Indiens
d'Amérique pour sentir chez eux ce rapport avec
le ciel et les astres. C'est un rapport plein d'humilité,
de peur peut-être aussi d'une certaine façon,
de profond respect en tous cas. C'est un peu ici le
pendant de l'expérience que vit l'astronaute.
Ce dernier voit la Terre depuis l'extérieur et
pense alors qu'il faut absolument préserver notre
planète. Tandis que l'Indien d'Amérique
n'a pas besoin d'aller dans l'espace pour cela. Il lui
suffit de lever les yeux vers le ciel pour se sentir
partie intégrante d'un grand tout infini, savoir
que l'on a une grande chance, que l'on est tout petit
et fragile et que l'on doit s'organiser pour bien faire
à notre niveau. Ce sont deux visions miroirs
mais qui sont finalement une même vision.
Pour
en revenir au chamanisme, j'ai beaucoup lu sur le sujet.
Chez Jung, on dégote des choses très intéressantes
justement sur cette scission intervenue dans le cerveau
de l'homme, cette séparation d'avec la nature.
Je me suis aussi documenté sur les peuples premiers.
Et je pense que nombreux d'entre eux avaient compris
comment vivre durablement sur une petite planète.
Cette sagesse est là, il ne faut même pas
la réinventer.
Le chamanisme était pour moi une façon
d'explorer aussi l'inconscient, d'explorer notre cerveau,
d'explorer la réalité. Ici réside
une richesse infinie, mise de côté dans
nos sociétés occidentales. Que l'on a
pu même qualifier de sorcellerie et qui, à
mon avis, recèle un champ d'exploration extraordinaire
CJ
: Abel est un activiste "moderne"... JPG : Je pense que si on veut être
un activiste ou un engagé "moderne",
il faut pouvoir "comprendre le monde", dans
ses dimensions économiques, politiques et humaines.
La plupart des problèmes rencontrés sur
la terre se ramènent le plus souvent à
des problèmes humains, des problèmes d'ego,
de rivalité et d'orgueil. Pour être un
activiste moderne, il faut donc avoir de la psychologie,
ce qui me semble important, et puis, évidemment,
une dose de sagesse. Cette dernière pouvant être
acquise par le yoga, la méditation, la musique
Chacun a bien sûr un chemin différent.
CJ
: Je sens beaucoup d'aspects nouveaux dans votre roman. Vous considérez-vous
un auteur d'une nouvelle génération ? JPG : Finalement, je parle de choses plutôt
anciennes, notamment des références à
des utopies, des théories énoncées
déjà dans les années soixante.
Et cela m'attriste de voir qu'il y avait de très
belles idées, de très belles utopies dans
ces années-là qui, finalement, ont échoué.
Je pense par exemple à l'expérience de
Biosphère 2 dont il est question dans le livre.
A la conquête spatiale aussi. Tout cela a pris
corps dans les années soixante. Une époque
où l''homme se disait qu'on allait résoudre
tous les problèmes grâce à la technologie
Près de cinquante ans après, les bonnes
idées on les a toujours, mais finalement, les
choses ont empiré.
CJ
: C'est un constat assez triste JPG : Pas forcément. La nouveauté
dont vous parliez est peut-être de constater que
ces idées n'ont pas marché et de redonner
le courage aux gens pour réessayer différemment,
de façon plus lucide. Beaucoup de ces belles
idées partaient du postulat que l'on vivait dans
un monde parfait ce qui est absolument faux. Pour
changer les choses, il faut absolument tenir compte
et bien connaître l'aspect obscur du monde. Regarder
les problèmes sous tous leurs aspects, c'est
à cette condition que nous pourrons avancer.
Il ne faut bien sûr pas tout noircir, cela ne
sert à rien ; pas plus que tout embellir. On
en vient à la nécessité d'une vision
réaliste, d'un juste milieu entre rêve
et noirceur du monde.
CJ
: Pour en venir à l'expérience Biosphère, très
présente dans le roman, où en est-on aujourd'hui ? JPG
: Le projet Biosphère 2 est en fait au point
mort depuis plus de 17 ans maintenant. Rappelons que
la construction de Biosphère, dans l'Arizona,
consistant en une mini Terre sous cloche avec des écosystèmes
qui devaient subvenir aux besoins de huit humains, a
été menée de 1988 à 1991.
A partir de cette date, et pendant deux ans, huit humains
ont en effet vécu dans Biosphère, avec
certains résultats très positifs et, pour
d'autres, assez négatifs.. Il faut signaler beaucoup
d'erreurs commises dans le management des Biosphériens
: problèmes de communication, mauvaise gestion
du temps.... Erreurs aussi du
fait que les acteurs du projet n'étaient pas
forcément les mieux placés pour le défendre.
Il s'agissait ici de fonds privés et personnes
ne s'est senti dans l'obligation de se justifier, de
rendre certains comptes à l'extérieur
Or ce projet bénéficiait d'un très
fort support non seulement de la part du grand public,
mais aussi des scientifiques et des politiques. Il est
devenu alors la cible de toutes les critiques.
CJ
: Pour quelles raisons ? JPG : A cause d'un mauvais concours de circonstances,
erreurs de management, erreurs de gestion et d'un milieu
scientifique et politique américain qui a sûrement
été manipulé par certains
L'expérience a donc été arrêtée
en 1993. L'équipe managériale a alors
changé. Les pionniers, visionnaires, de l'expérience,
ont été sortis du projet.
La serre en tous cas existe toujours aujourd'hui. Elle
a été mise en état de gestion à
la Columbia University jusqu'en 2001/2002. Mais il n'y
a plus eu cette approche holistique, transdisciplinaire,
comme l'avait souhaitée les pionniers de Biosphère
2 : contrairement aux débuts du projet, les différents
écosystèmes ont été séparés.
La serre n'était plus fermée, on pouvait
rentrer et sortir. Ainsi, c'est alors devenu une serre
quelconque. Quelques expériences ont été
menées sur le gaz carbonique (CO2),
mais celles-ci auraient pu alors être faites n'importe
où
CJ
: Cela a tout de même fonctionné pendant deux ans,
de 1993 à 1995, suivant les principes de départ
Quels ont été les apports d'une telle expérience
? JPG : Ils ont été innombrables
car l'expérience a fonctionné alors quasiment
en système fermé. Il y a eu cependant
des problèmes avec la teneur en CO2
: l'oxygène était en fait absorbé
par le béton et les quantités de CO2
ont augmenté. Les biosphériens ont alors
vécu avec des teneurs de 3400 particules de gaz
carbonique par millions, soit des quantités phénoménales
(10 fois plus que notre atmosphère normale),
et donc des circonstances de vie très difficiles.
Cette atmosphère n'avait
alors pas le même équilibre que celui de
l'atmosphère terrestre. Cependant, les habitants
ont quand même réussi à y vivre
deux ans, tant bien que mal.
CJ
: Vous m'avez dit vouloir écrire une trilogie Va-t-il
falloir attendre dix ans le prochain tome du roman JPG : Le premier tome était un peu une
phase d'incubation... je devais aussi rassembler toute
ma documentation. Il m'a fallu en fait beaucoup de temps
pour commencer à écrire. Finalement, l'écriture
proprement dite du tome I m'a pris deux ans... Rassurez-vous,
le tome II doit sortir en 2011
CJ
: Et pourquoi une trilogie ? JPG : Au départ, j'avais l'idée
d'une histoire qui s'étalait sur une période
de 28 jours. Le tome 1 ne dure que 14 jours (le prologue
prenant place toutefois huit ans plus tôt). Le
tome 2 couvrira les 14 jours suivants J'ai commencé
à écrire le deuxième tome par sa
fin et m'est venue alors l'idée d'un troisième
tome
CJ
: Avec l'arrivée de la tablette I-Pad, n'y aurait-il pas
moyen de réaliser un livre enrichi d'autres contenus, des
musiques par exemple, des schémas interactifs.. Je rêverai
aussi d'un carnet de voyage de l'astronaute, avec des dessins réalisés
sur la Lune... JPG : Oui, cela me plairait énormément.
Dans mon roman, il y a beaucoup de lieux et d'images.
En faire donc une version illustrée serait un
excellent prolongement Des images d'atmosphère,
des images du désert, des images de cet atoll
au milieu de l'océan pacifique, de ces forêts.
CJ
: Votre roman, qui est aussi un formidable récit d'aventure,
mériterait d'être adapté au cinéma
Parce que l'histoire est habitée en filigrane d'une force
poétique extraordinaire Je vois bien des cinéastes
comme Luc Besson, ou James Cameron s'emparer de cette histoire A propos, pourquoi ce titre, "Siècle bleu" ? JPG : Le premier chapitre du livre débute
avec l'élection de Georges Bush à la présidence,
Même si son nom n'est pas cité, on comprend
bien que c'est de lui dont je parle. Est mise alors
en scène une réunion de financiers américains,
d'hommes d'affaires véreux, le "new american
dream" qui fait des plans pour son siècle
à lui, ses intérêts propres. En
face, on trouve Abel, avec une vision bien différente.
Pour faire simple, disons que Siècle bleu
est la confrontation entre les forces obscures et les
forces lumineuses. Et ce combat, à mon avis,
ne va pas durer un, deux ou trois ans.. Si on veut vraiment
que l'humanité change, cela ne se fera qu'à
l'échelle d'un siècle D'où
ce concept de "siècle bleu". De la
même manière qu'il y a eu un siècle
des Lumières, avec ses fortes valeurs humanistes
conduisant aux démocraties actuelles, il nous
faut désormais un siècle de la construction
du savoir vivre durablement sur cette planète.
Dans le cas contraire, ce sera le chaos ; il n'y aura
alors plus de ressources disponibles. Il faudra réinventer
un monde... si nous sommes encore là...
Siècle bleu interroge notre époque contemporaine.
CJ
: Je trouve que ce livre est beau. Cela concerne le fond, mais aussi
la forme. Les dimensions, la couverture, la typographie Ce
qui lui donne un côté précieux JPG : J'ai toujours aimé les livres avec
de belles couvertures. On a envie de les garder précieusement.
Alors, à la réflexion, je ne sais pas
si cela peut faire bon ménage avec la dématérialisation
numérique dont on parlait plus haut.. A mon avis,
il ne peut y avoir le même attachement avec un
fichier pdf. Très probablement le livre papier
coexistera à côté du livre électronique.
Notes
(de Christophe Jacquemin)
L'hélium
3, combustible du futur ?
Quasiment
inexistant sur Terre, l'hélium 3 pourrait
se révéler être LE combustible élégant
du futur pour venir alimenter sur terre de prochains réacteurs
à fusion, et offrir ainsi à l'humanité
une solution de continuité dans sa production d'énergie.
Il faut en effet savoir que nous fonçons vers l'épuisement
irréversible de nos réserves en énergie
fossiles, épuisement prévu avant la fin de ce
siècle. Dans ce paysage, les énergies dites
"renouvelables" ne pourront subvenir seules aux
besoins des Terriens toujours plus énergétivores.
Par ailleurs, les actuelles centrales nucléaires à
fissionne constituent pas une option généralisable
sur la planète, non seulement à cause des déchets
radioactifs produits, mais aussi du fait du risque de prolifération
militaire. Reste alors le développement des réacteurs
à fusion, l'
3He constituant une solution propre de création
d'énergie.
Les réserves
d'3He estimées sur la Lune seraient de l'ordre du million
de tonnes. Cet isotope non radioactif d'hélium est
incorporé au régolite ou enfoui en faible profondeur
de la surface. 25 tonnes permettent de satisfaire les besoins
des États-Unis et de l'Union européenne pendant
une année. Une tonne dhélium 3 vaut plusieurs
milliards de dollars.
Il faut aussi avoir bien en tête que la température
de fusion de l'hélium 3 est dix fois plus élevée
que pour la fusion conventionnelle. La maîtrise de cette
technologie ne peut s'envisager qu'à long, voire très
long, terme.
La
fusion
La fusion est un processus où deux noyaux atomiques
s'assemblent pour former un noyau plus lourd. La fusion de
noyaux légers dégage d'énormes quantités
d'énergie provenant du défaut de masse. Cette
réaction est à l'uvre dans les étoiles,
où la fusion de l'hydrogène en hélium
fournie l'énergie du Soleil. Si la fusion a pu être
utilisée dans les bombes H, il n'existe pas pour l'instant
d'applications industrielles de la fusion pour la production
d'électricité. Celle-ci constitue un véritable
défi.
Le
réacteur ITER, actuellement en construction à
Cadarache en France, est un prototype destiné à
vérifier la faisabilité scientifique et technique
de la fusion nucléaire comme nouvelle source d'énergie.
Selon ses concepteurs, la construction devrait être
achevé en 2020... [voir notre
actualité du 30 janvier 2004,
du 29
mai 2010, ainsi que http://www.iter.org/.
La réaction de
fusion envisagée dans ITER ne fera pas intervenir l'hélium
3 et se ferra à partir de deutérium (D) et de
tritium (T), selon la réaction :
[D + T = 4He + neutron + énergie]. Le tritium
est radioactif et entraîne des émissions bêta)].
La
fusion nucléaire de l'hélium 3, dégage
une colossale énergie, et pour sa part ne produit aucun
déchet ou sous-produit radioactif, juste de l'hélium
4 et des protons (de l'hydrogène)
La
fission
Les centrales nucléaires actuelles n'exploitent pas
la fusion, mais la fission nucléaire, phénomène
par lequel le noyau d'un atome lourd peut être cassé
en plusieurs nucléides plus légers, se traduisant
alors par l'émission de neutrons, d'un dégagement
d'énergie important, mais aussi de déchets radioactifs,
certains à vie très longue...
(1)
Quelques citations extraites du livre "Clairs de
terre" :
- Reinhard Furrer, république fédérale
d'Allemagne : "Jaurais souhaité, après
mon retour, que les gens me demandent comment cétait
là-haut, comment je métais associé
à cette noire brillance du monde et quelle impression
cela mavait fait dêtre comme une étoile
tournant tout autour de la Terre."
- Sultant be Salman al-Saoud Arabie Saoudite : Les premiers
jours, nous montrions nos propres pays. Au troisième
et au quatrième jour, notre continent. Dès
le cinquième jour, nous fîmes plus attention
quà la seule Terre."
-James Irvin - Etats-Unis : La Terre nous faisait penser
à une décoration darbre de Noël
se détachant sur le fond noir de lespace.
Plus nous nous éloignions et plus sa taille diminuait.
Finalement, elle se trouva réduite à la
taille dune bille de verre, la plus belle bille
qui se puisse imaginer. Ce bel objet chaud et vivant
était si délicat, si fragile que si on
lavait effleuré du doigt il se serait brisé
et répandu en miettes. Quand un homme voit cela,
il ne peut quêtre transformé, il
ne peut que mesurer ce quest la création
et lamour de Dieu.
- Eugene Cernan Etats-Unis : "Nous sommes
partis découvrir la Lune et en fait nous avons
découvert la Terre".