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4 juin 2010
Propos recueillis par Christophe Jacquemin

Jean-Pierre Goux

Auteur du roman "Siècle bleu"


Jean-Pierre Goux Passionné de science et de littérature, Jean-Pierre Goux, 36 ans, vient de publier "Siècle bleu", thriller scientifique, premier tome d'une saga qui interroge notre époque.
[
Voir notre présentation].

Jean-Pierre Goux démarre sa carrière au sein du monde scientifique, en tant qu'ingénieur spécialisé en mathématiques, informatique et économie. Il se rend ensuite pendant quatre ans aux Etats-Unis pour y mener des recherches dans le domaine des calculateurs parallèles et des algorithmes d'optimisation. Il obtient le prix SIAM optimization pour ses travaux. Revenu en France, il participe à la fondation d'une société de conseil spécialisée dans la modélisation mathématique et l'aide à la décision à la décision.
Considérant que l'énergie est le défi majeur du XXIe siècle, Jean-Pierre Goux travaille aujourd'hui essentiellement dans ce secteur, particulièrement dans le domaine de l'économie de l'énergie.

Livre et blog de l'auteur : http://www.sieclebleu.org/
Lire les 10 premiers chapitres
Page Facebook de Siècle bleu

Siècle bleuChristophe Jacquemin (CJ) pour Automates Intelligents :
Bonjour Jean-Pierre Goux.
Vous venez de publier votre premier roman, "Siècle bleu", formidable thriller scientifique. Laissez-moi tout d'abord vous dire
au nom d'Automates Intelligents combien ce livre visionnaire constitue pour nous une excellente surprise. On y trouve en effet sous une forme romancée une synthèse extrêmement savante et habile d'une grande quantité des connaissances ou des problèmes que nous nous appliquons aussi à poser de notre côté avec Jean-Paul Baquiast, d'une autre manière, au sein de ce site. Il était donc important que nous nous rencontrions.

Il n'est pas question bien sûr ici de trop révéler du contenu de votre roman. Il fourmille de rebondissements que nous laisserons au lecteur le plaisir de découvrir. Mais sans trop déflorer l'histoire, disons alors qu'il y est notamment question d'un défi stratégique, d'une lutte sans merci entre l'Amérique et la Chine pour le retour de vols habités sur la Lune en vue de l'exploitation future des gisements d'hélium 3 (3He) [voir l'encadré à la fin de cette interview].
Dans ce roman, il y est aussi question de lutte écologique musclée et masquée, de codes secrets, de complots, mais aussi de grande aventure, de chamanisme, d'espoir et d'utopie.

Après cette rapide présentation, voici ma première question : pourquoi avoir choisi le livre comme mode d'expression ? Cela aurait très bien pu être un blog, un site… Plus qu'une histoire, votre livre m'apparaît comme un message…
Jean-Pierre Goux (JPG) : Effectivement, on pourrait dire qu'il s'agit d'un livre engagé d'une certaine façon puisque mon propos est de faire prendre conscience ou rappeler au lecteur que l'on vit sur une toute petite planète, belle et fragile. Ce message a déjà été délivré de multiples façons, par des films, des documentaires, des essais, via des associations ou des ONG... Mais finalement, pas tant que cela par le roman. Or, à mon avis, le roman constitue un vecteur extrêmement fort car il permet une vraie proximité avec le lecteur. La lecture est un moment très intime entre l'écrivain et le lecteur. Si on arrive à suffisamment ouvrir l'esprit et le cœur de celui qui lit, on peut le toucher avec force, de façon bien plus puissante qu'avec un film, et en tous cas beaucoup plus qu'avec un essai qui, en général, ne peut prêcher que des convaincus. Les essais ne s'adressent en effet qu'à la part rationnelle de la personne à qui l'on déroule le raisonnement. Pour moi, le roman permet une bien plus grande complexité d'exposition.

CJ : Si vous deviez me citer trois écrivains, lesquels choisiriez-vous ?
JPG : Tout d'abord, et sans aucune hésitation, Saint Exupéry. Le Petit Prince, Citadelle et Terre des Hommes sont des œuvres d'une profondeur extraordinaire. Ensuite, Joseph Kessel parce qu'il a écrit d'incroyables romans d'aventure et nous montre l'humanité à la fois dans toute sa beauté et dans toute sa décadence et ses travers. Il avait un regard ultra lucide sur tout ce qui était beau et magnifique, mais aussi sur tout ce qui était noir et sordide dans l'humanité.
J'aime aussi beaucoup Barjavel. Son talent est énorme. Il n'a jamais écrit le même livre ; il n'y a pas deux livres qui aient le même thème. Tous ses romans sont surprenants, à la fois dans le style, dans la conception et le propos. Et ce qui lie pour moi ces trois écrivains, c'est la recherche du merveilleux dans l'homme.

CJ : Qu'est-ce qui a déclenché chez-vous l'envie d'écrire ce roman ? Aviez-vous déjà en tête, avant de commencer, l'idée complète de l'histoire ?
Clairs de TerreJPG : Le déclic est venu en 1996… Je suis tombé sur le livre Clairs de Terre (publié par Bordas en 1988). Il s'agit d'un recueil de photographies de l'espace prises et commentées par des astronautes. Des commentaires du monde entier, d'astronautes chinois, arabes, russes, américains, allemands, français… et tous avaient les mêmes messages de paix et de contemplation de la planète. Ce fut une révélation pour moi de découvrir que les astronautes pouvaient parler d'une telle façon. Les photos étaient sublimes et ce qu'ils disent est magnifique. Ceci m'a alors incité à mettre en scène dans un roman un astronaute dans des circonstances où tout le monde l'écouterait(1).

C'était mon idée de départ et depuis l'été 1996, je me suis documenté sur ces êtres d'exception, sur la transformation qu'ils ont subie après avoir volé dans l'espace… Pour mieux les comprendre, j'ai lu à peu près tout ce qui existe, toutes les autobiographies ou biographies sur ces personnes atypiques. Je les ai rencontrés et me suis dit alors qu'il y avait là quelque chose de fondamental dans cette vision qu'ils ont pu avoir de notre Terre et qui les a profondément transformés. Une richesse à développer, à exploiter par rapport, je dirais, à un point de vue plus "terre à terre" sur les gestes que l'on peut faire au quotidien pour améliorer l'environnement ou l'action politique.
L'action poétique des astronautiques pourrait compléter et sublimer et l'action politique. Et c'est cette action poétique que j'avais envie de mettre en valeur dans Siècle bleu.

CJ : Puisque le livre traite de notre rapport avec l'environnement, pourquoi avoir situé l'action de l'Espace. Bien sûr, voir la Terre depuis l'espace est une façon de prendre conscience de notre environnement… Mais toute l'histoire aurait très bien pu se passer sur la Terre...
La lune - Misson Apollo 8JPG : Justement… Pour moi, le gros problème aujourd'hui c'est que toutes nos réflexions se passent sur la Terre. On n'arrive pas à prendre du recul par rapport à la situation dans laquelle on se trouve, même au niveau individuel. Prendre du recul me semble indispensable pour résoudre les problèmes, dézoomer. Le fait d'avoir le point de vue d'une personne extérieure en orbite autour de la Terre ou sur la Lune, recentre le débat en nous ramenant à un niveau d'humilité. A mieux comprendre aussi que nombre de choses que l'on fait ou pour lesquelles on se bat et attache de l'importance deviennent soudain, vues d'une certaine hauteur, complètement dérisoires. C'est le cœur de l'intrigue du roman. Siècle bleu oppose des idéalistes à un groupe d'hommes puissants au cynisme déconcertant. Et ce combat n'a a priori pas de solution. La solution viendra d'une vision plus contemplative, plus mystique, plus poétique, qui apaise. C'est pour cela que dans l'intrigue, j'avais besoin de ce décentrage et de ce rôle de l'astronaute.

CJ : Dans le roman, cette pensée d'un astronaute qui regarde la Terre, a qui doit-on l'attribuer vraiment ? En fait, il y a beaucoup de vous dans cet astronaute…
Story MustgraveJPG : Je ne suis évidemment pas astronaute mais je les ai beaucoup lus et écoutés. Certains astronautes ont pu dire des choses vraiment extraordinaires… Par exemple Story Musgrave qui est l'un des rares à avoir effectué six missions sur la navette américaine. C'est un personnage atypique, bardé de diplômes (chirurgien, chimiste, mathématicien, informaticien, biophysicien, physiologiste, et aussi diplômé de littérature). Autodidacte, il a eu une enfance atroce - ses parents ne lui ont pas parlé jusqu'à l'âge de 16 ans. Il est devenu ce qu'il appelle lui-même "a space person", c'est-à-dire un habitant non pas de la Terre, mais de l'Univers. Je conseille d'ailleurs à tous vos lecteurs le DVD "Story" qui lui est consacré(2) : quand on écoute Musgrave, on comprend que l'espace peut avoir vraiment des répercussions très fortes. L'astronaute de mon roman, Paul Gardner, est cependant inventé. Il a un peu de Story Musgrave, un peu de Joe Allen, un peu d'Edgar Mitchell, finalement de tous ceux qui ont vécu là-haut quelque chose de merveilleux. Je voulais un astronaute jeune, idéaliste et par-dessus tout, apaisé. Il y a peut-être un peu de moi dans cet astronaute. Je pense que si l'on sélectionnait les hommes du ciel avec ce type de critère, c'est-à-dire en mettant au premier plan leur qualité d'homme "sensible" plutôt que leur capacité opératoire maximale et leur faculté de concentration, alors on pourrait assister au genre d'expérience décrite dans mon roman.

CJ : Vous avez mis dix ans pour écrire ce premier tome de Siècle bleu. D'où avez-vous tiré cette somme d'informations dont regorge le livre ? Plus généralement, comment vous cultivez-vous ?
JPG : Mon arrivée en école d'ingénieur en 1993 a correspondu aux débuts d'internet. Je suis un "dévoreur" du web... Je dévore aussi la presse spécialisée (économique, scientifique mais aussi spirituelle), je lis aussi beaucoup de romans et d'essais. Ceci constitue ma documentation. Sans oublier toutes les rencontres, toutes les conversations que je peux avoir avec les personnes qui m'intéressent...

CJ : En comparaison avec les auteurs anglo-saxons qui ont pu écrire des romans à connotation scientifique, je trouve que l'on est souvent déçu des auteurs français qui se confrontent au domaine. Trop souvent, on a l'impression qu'ils distillent au fil des pages des informations mal digérées ou mal choisies, ce qui ne trompe jamais le connaisseur. Et ici, à mon avis, comme grand auteur du genre et grand connaisseur de ce dont vous parlez, vous évitez tous ces travers…
JPG : Disons qu'au départ, je ne suis pas écrivain mais scientifique. Je voulais commettre un livre - il s'avère que se sera une saga, une trilogie - parce qu'il y avait nombre de choses que j'avais envie de partager. Je ne suis pas dans l'attitude d'un écrivain se disant "maintenant j'ai un nouveau livre à écrire… Sur quoi et de quoi vais-je parler" ? En ce qui me concerne, toutes les informations relatives au milieu scientifique ou technologique, imbriquées ici dans l'histoire, ne sont pas venues là parce que j'en avais besoin pour l'écriture d'un livre. C'est plutôt le contraire : c'est parce que je me suis intéressé depuis toujours à ces différents sujets que j'ai eu envie d'en faire un roman. Peut-être à la différence d'autres auteurs qui vont jusqu'à dévoyer la réalité scientifique pour coller à ce qu'ils disent. Or, cette réalité aujourd'hui, à la fois politique et scientifique, est déjà tellement riche qu'il n'y a pas besoin de la travestir pour bâtir des intrigues de fiction. Je suis un fervent partisan de ce qu'on appelle la "hard science-fiction ", même si mon livre n'est pas de la science fiction, mais de la fiction scientifique qui s'appuie sur des faits scientifiques prouvés.
Ou alors, si c'est de la pure imagination, il faut que ce parti pris soit bien clair pour le lecteur. Sinon, je trouve cela dramatique, relevant presque pour moi du "révisionnisme".

CJ : L'intrigue de "Siècle bleu" pourrait être réelle….
JPG : Oui, car ce livre s'appuie sur des faits réels et des peurs du quotidien…

CJ : L'histoire parle notamment du programme spatial chinois… Au début du roman, vous dites que les Chinois seront capables d'envoyer des taïkonautes (3) sur la Lune dans vingt ans... Mais des spécialistes américains s'avèrent méfiants. et pensent que les Chinois seraient en fait beaucoup plus en avance que ce que l'on croit. Est-ce la réalité ?
Yang Liwei, premier taïkonautes chinoisJPG : Oui, c'est vrai. C'est d'ailleurs expliqué dans mon roman. Ici, il faut bien avoir en tête tous les principes énoncés par Deng Xiaoping et ceux du confucianisme. On comprend très bien alors l'attitude du monde politique et du monde économique chinois. L'un des préceptes est d'arriver à devenir fort, sans le montrer… Il faut donc avancer masqué ou rester flou. Quand vous êtes dans un rapport de forces sans pouvoir vraiment évaluer celle de votre adversaire, c'est très difficile alors de justifier à vos contribuables le besoin de lancer un programme dispendieux. Et concernant le programme spatial chinois, notamment l'envoi de taïkonautes sur la Lune, les Chinois jouent à cela depuis plus de sept ans maintenant.

CJ : Dans "Siècle bleu", il est question d'aller sur la Lune pour y exploiter l'Hélium 3, combustible du futur pour les centrales à fusion… Cela vous paraît-il plausible ? En effet pour ramener par exemple 25 tonnes d'3He sur terre (quantité permettant d'assurer la consommation énergétique des USA et de l'Europe pendant un an), il faudrait racler des milliers de km2 de la surface lunaire, et le coût serait… astronomique ! Par ailleurs, réaliser une réaction de fusion avec de l'3He nécessite au de pouvoir atteindre une température extraordinaire pour déclencher la réaction.
Prenons ITER, le laboratoire actuel d'étude sur Terre d'une centrale à fusion (n'utilisant pas l'hélium 3, mais le deutérium et le tritium) : certains spécialistes considèrent déjà qu'il s'agit d'un rêve, que l'on risque de ne jamais y arriver… Alors si en plus il faut aller sur la Lune et utiliser encore une autre technologie…

JPG : Je relève plusieurs aspects dans votre question.
Le premier concerne la fusion. Effectivement, on a entendu dire que les coûts d'ITER allaient doubler ou tripler, et que certains obstacles technologiques à franchir - qu'il s'agisse par exemple des matériaux ou de certains concepts scientifiques - pourraient s'avérer quasiment insurmontables. A mon avis, c'est moins ici une nouvelle machine qu'il faut construire qu'une nouvelle science à inventer. Et cela n'est pas dit du tout qu'on y arrive.
Mais c'est quand même une voie à explorer. Car si nous n'arrivons pas à mener à bien ITER, c'est-à-dire cette création d'énergie par fusion, il ne nous restera guère plus que les énergies renouvelables. C'est-à-dire, en gros, vivre avec le vent et le soleil, comme ce que l'on faisait il y a 2000 ans. Il sera alors très difficile d'assurer une économie vraiment productive juste avec du soleil et du vent une fois que l'on aura épuisé les énergies fossiles.

Première image de la Lune recueillie  en 2007 par la sonde chinoise Chang'e 1Le second concerne le fait d'aller chercher du combustible sur la Lune. Les Chinois sont clairement intéressés puisque leur dernière sonde envoyée autour de la Lune était munie de caméras pour pouvoir mesurer les champs d'hélium 3. Les Américains et les Russes s'y intéressent également. On parle de construire une chaîne logistique et minière avec la Lune (le principal défenseur américain de cette idée est Harrison Schmitt, astronaute géologue de la mission Apollo 17). Mais c'est d'une complexité extraordinaire. Le coût de mise en place d'une telle chaîne serait démentiel. On va bien chercher du pétrole en eau profonde…Alors pourquoi pas de l'hélium 3 sur la Lune ? Tout est possible avec le génie et la "folie" humaine. C'est donc une fiction mais pas plus improbable qu'ITER.

CJ : Venons-en maintenant à la Terre. L'un des héros s'appelle Abel…
JPG : Oui, lui c'est un véritable Terrien…

CJ : Abel est un scientifique, qui, pour défendre notre planète, fomente une action clandestine, dure. Dans votre roman, vous nous laissez penser que les luttes menées, par exemple, par les ONG pour défendre l'environnement ne sont plus opérantes et qu'il faut passer à autre chose, de bien plus musclé ?
JPG : Non, je ne dirais pas exactement que les luttes "douces" via les ONG ne servent plus à rien… Bien au contraire ! Devant les grands défis environnementaux, l'action politique n'arrive pas à traiter le problème. Plusieurs causes expliquent cettte incapacité.
Tout d'abord, la bureaucratie qui apparaît dès que plusieurs états discutent ensemble d'une même question, que ce soit au niveau européen, international ou mondial. Il suffit de voir l'échec de Copenhague : les Etats ont d'ailleurs été incapables de trouver un protocole de dialogue qui soit efficace. Les discussions à Copenhague durant une semaine n'ont servi presque à rien. Une vraie tour de Babel, c'est un problème de méthode.
Ensuite, il faut signaler le manque de courage des hommes politiques qui ont une vision à très court terme, à cause du besoin d'être réélu. Puis l'action des lobbys. Ils disposent d'infiniment plus d'argent que ceux qui veulent défendre la cause de l'environnement. Ils polluent les débats et freinent leur avancement. Ils agissent aussi pour que tout texte un peu ambitieux soit édulcoré et vidé de sa substance.
Enfin, il faut citer toute l'économie obscure, devenue énorme. Cette criminalité internationale est dotée d'une vision encore plus "court termiste" (dictée par sa survie aux assauts des clans rivaux) que celle des grandes multinationales. Si ces dernières gardent tout de même encore un peu une vision "sociétale", ce n'est absolument pas le cas des sociétés du crime. Et ces sociétés commencent à déployer leurs tentacules dans le monde "licite" des affaires… Vous n'avez qu'à lire Gomorra ou McMafia pour vous en rendre compte. Ces réseaux sont tellement importants dans certaine zones géographiques que certains Etats sont devenus des Etats de non-droit, ou du moins qui fonctionnent en l'absence de toute éthique. Alors vous comprendrez bien que la défense de l'environnement est le dernier de leur souci.

La résolution des conflits environnementaux bute sur tous les problèmes que je viens d'énumérer. L'inertie et l'immobilisme que l'on observe en sont les conséquences. Face à ce constat, il n'y a plus que ceux qui tirent les signaux d'alarmes qui peuvent encore alerter les politiques et le grand public sur ces questions. Par exemple Nicolas Hulot ou Yann Arthus Bertrand, avec la production de films documentaires... mais il faut aussi des actions coup de poing, dénonçant des sujets dont ont ne veut plus parler parce que cela n'arrange ni les dirigeants ni les multinationales ou autres… Actions plus musclée parce que certains n'ont plus le courage ou les compétences de s'attaquer vraiment aux problèmes. Par exemple pour dire haut et fort qu'il faut arrêter la pêche au thon rouge, arrêter la pêche aux baleines dans les endroits sanctuarisés. Cette forme d'action fonctionne et il faut ensuite que l'action politique prenne le relais.
Il n'y a pas que les questions environnementales qui souffrent du même problème d'inertie. Nombre de questions sociétales sont aujourd'hui au point mort.

CJ : Si je vous comprends bien, il faut encourager ce type de luttes...
JPG : Effectivement. Il faut maintenir un esprit de résistance, ce qui ne veut pas dire de révolution. Juste être lucide et garder son esprit critique. Etre actif dans son rôle de citoyen pour demander des changements. Ne pas être hypnotisé par le système…

CJ : Revenons au personnage d'Abel de votre roman. Non seulement c'est un scientifique, donc cartésien, mais il entretient aussi un rapport particulier et très fort avec la nature, un rapport chamanique. Son animal totem est le jaguar...
JaguarJPG : Abel est en effet un personnage à deux facettes. Il est d'abord cartésien, donc très méthodique. Ces qualités font de lui un bon scientifique, un bon chef d'entreprise mais aussi un bon leader pour l'organisation clandestine Gaïa… Et puis il a ce côté chamane, beaucoup plus intuitif, qui explique pourquoi il est si fortement engagé au combat de la préservation de la Terre.
CJ : Pouvez-vous nous rappeler ce qu'est le chamanisme ?
JPG : Il s'agit d'un champ de connaissances ancestrales, qui n'existent plus maintenant que chez quelques peuples, en Amazonie, en Sibérie, en Afrique, en Australie. Ils entretiennent un lien très fort avec l'esprit de la nature. Chez eux, il n'y a pas de scission entre l'homme et la nature, la nature et l'homme. C'est un tout dont on est partie intégrante et il n'y a pas de dissociation.

CJ : D'où nous est venue cette dissociation d'avec la nature ?
JPG : Cette dissociation est apparue lorsque l'agriculture fut inventée et lorsque les religions monothéistes ont été mises en place. On a alors assisté à une sacralisation de l'homme et à une sortie de "l'humain" de la nature. Et cette coupure, le fait que l'on ne soit plus viscéralement, cosmiquement proche avec cette nature, induit que même dans notre façon de poser les problèmes environnementaux, nous nous dissocions de notre environnement. Si nous continuons sur cette trajectoire, on ne pourra jamais rien résoudre. On doit ramener l'homme dans un tout avec la nature. Le chamanisme est l'une des voies qui le permet.. C'est pour cela que le personnage d'Abel possède toutes ces facettes…

CJ : Comment connaissez-vous le chamanisme ? Est-ce simplement parce qu'il vous fallait un personnage de ce type dans l'histoire ?
JPG : Non. Pour moi, dans le chamanisme, existe le lien avec la nature mais aussi le lien avec le cosmos. Il suffit, par exemple, de parler un peu avec les Indiens d'Amérique pour sentir chez eux ce rapport avec le ciel et les astres. C'est un rapport plein d'humilité, de peur peut-être aussi d'une certaine façon, de profond respect en tous cas. C'est un peu ici le pendant de l'expérience que vit l'astronaute. Ce dernier voit la Terre depuis l'extérieur et pense alors qu'il faut absolument préserver notre planète. Tandis que l'Indien d'Amérique n'a pas besoin d'aller dans l'espace pour cela. Il lui suffit de lever les yeux vers le ciel pour se sentir partie intégrante d'un grand tout infini, savoir que l'on a une grande chance, que l'on est tout petit et fragile et que l'on doit s'organiser pour bien faire à notre niveau. Ce sont deux visions miroirs mais qui sont finalement une même vision.

Pour en revenir au chamanisme, j'ai beaucoup lu sur le sujet. Chez Jung, on dégote des choses très intéressantes justement sur cette scission intervenue dans le cerveau de l'homme, cette séparation d'avec la nature. Je me suis aussi documenté sur les peuples premiers. Et je pense que nombreux d'entre eux avaient compris comment vivre durablement sur une petite planète. Cette sagesse est là, il ne faut même pas la réinventer.
Le chamanisme était pour moi une façon d'explorer aussi l'inconscient, d'explorer notre cerveau, d'explorer la réalité. Ici réside une richesse infinie, mise de côté dans nos sociétés occidentales. Que l'on a pu même qualifier de sorcellerie et qui, à mon avis, recèle un champ d'exploration extraordinaire…

CJ : Abel est un activiste "moderne"...
JPG : Je pense que si on veut être un activiste ou un engagé "moderne", il faut pouvoir "comprendre le monde", dans ses dimensions économiques, politiques et humaines. La plupart des problèmes rencontrés sur la terre se ramènent le plus souvent à des problèmes humains, des problèmes d'ego, de rivalité et d'orgueil. Pour être un activiste moderne, il faut donc avoir de la psychologie, ce qui me semble important, et puis, évidemment, une dose de sagesse. Cette dernière pouvant être acquise par le yoga, la méditation, la musique… Chacun a bien sûr un chemin différent.

CJ : Je sens beaucoup d'aspects nouveaux dans votre roman. Vous considérez-vous un auteur d'une nouvelle génération ?
JPG : Finalement, je parle de choses plutôt anciennes, notamment des références à des utopies, des théories énoncées déjà dans les années soixante. Et cela m'attriste de voir qu'il y avait de très belles idées, de très belles utopies dans ces années-là qui, finalement, ont échoué. Je pense par exemple à l'expérience de Biosphère 2 dont il est question dans le livre. A la conquête spatiale aussi. Tout cela a pris corps dans les années soixante. Une époque où l''homme se disait qu'on allait résoudre tous les problèmes grâce à la technologie… Près de cinquante ans après, les bonnes idées on les a toujours, mais finalement, les choses ont empiré.

CJ : C'est un constat assez triste…
JPG : Pas forcément. La nouveauté dont vous parliez est peut-être de constater que ces idées n'ont pas marché et de redonner le courage aux gens pour réessayer différemment, de façon plus lucide. Beaucoup de ces belles idées partaient du postulat que l'on vivait dans un monde parfait… ce qui est absolument faux. Pour changer les choses, il faut absolument tenir compte et bien connaître l'aspect obscur du monde. Regarder les problèmes sous tous leurs aspects, c'est à cette condition que nous pourrons avancer. Il ne faut bien sûr pas tout noircir, cela ne sert à rien ; pas plus que tout embellir. On en vient à la nécessité d'une vision réaliste, d'un juste milieu entre rêve et noirceur du monde.

CJ : Pour en venir à l'expérience Biosphère, très présente dans le roman, où en est-on aujourd'hui ?
Biosphère 2JPG : Le projet Biosphère 2 est en fait au point mort depuis plus de 17 ans maintenant. Rappelons que la construction de Biosphère, dans l'Arizona, consistant en une mini Terre sous cloche avec des écosystèmes qui devaient subvenir aux besoins de huit humains, a été menée de 1988 à 1991. A partir de cette date, et pendant deux ans, huit humains ont en effet vécu dans Biosphère, avec certains résultats très positifs et, pour d'autres, assez négatifs.. Il faut signaler beaucoup d'erreurs commises dans le management des Biosphériens : problèmes de communication, mauvaise gestion du temps.... Erreurs aussi d
u fait que les acteurs du projet n'étaient pas forcément les mieux placés pour le défendre. Il s'agissait ici de fonds privés et personnes ne s'est senti dans l'obligation de se justifier, de rendre certains comptes à l'extérieur Or ce projet bénéficiait d'un très fort support non seulement de la part du grand public, mais aussi des scientifiques et des politiques. Il est devenu alors la cible de toutes les critiques.

CJ : Pour quelles raisons ?
JPG : A cause d'un mauvais concours de circonstances, erreurs de management, erreurs de gestion et d'un milieu scientifique et politique américain qui a sûrement été manipulé par certains… L'expérience a donc été arrêtée en 1993. L'équipe managériale a alors changé. Les pionniers, visionnaires, de l'expérience, ont été sortis du projet.
La serre en tous cas existe toujours aujourd'hui. Elle a été mise en état de gestion à la Columbia University jusqu'en 2001/2002. Mais il n'y a plus eu cette approche holistique, transdisciplinaire, comme l'avait souhaitée les pionniers de Biosphère 2 : contrairement aux débuts du projet, les différents écosystèmes ont été séparés. La serre n'était plus fermée, on pouvait rentrer et sortir. Ainsi, c'est alors devenu une serre quelconque. Quelques expériences ont été menées sur le gaz carbonique (CO2), mais celles-ci auraient pu alors être faites n'importe où…

CJ : Cela a tout de même fonctionné pendant deux ans, de 1993 à 1995, suivant les principes de départ… Quels ont été les apports d'une telle expérience ?
JPG : Ils ont été innombrables car l'expérience a fonctionné alors quasiment en système fermé. Il y a eu cependant des problèmes avec la teneur en CO2 : l'oxygène était en fait absorbé par le béton et les quantités de CO2 ont augmenté. Les biosphériens ont alors vécu avec des teneurs de 3400 particules de gaz carbonique par millions, soit des quantités phénoménales (10 fois plus que notre atmosphère normale), et donc des circonstances de vie très difficiles. Cette atmosphère
n'avait alors pas le même équilibre que celui de l'atmosphère terrestre. Cependant, les habitants ont quand même réussi à y vivre deux ans, tant bien que mal.

CJ : Vous m'avez dit vouloir écrire une trilogie… Va-t-il falloir attendre dix ans le prochain tome du roman…
JPG : Le premier tome était un peu une phase d'incubation... je devais aussi rassembler toute ma documentation. Il m'a fallu en fait beaucoup de temps pour commencer à écrire. Finalement, l'écriture proprement dite du tome I m'a pris deux ans... Rassurez-vous, le tome II doit sortir en 2011…

CJ : Et pourquoi une trilogie ?
JPG : Au départ, j'avais l'idée d'une histoire qui s'étalait sur une période de 28 jours. Le tome 1 ne dure que 14 jours (le prologue prenant place toutefois huit ans plus tôt). Le tome 2 couvrira les 14 jours suivants… J'ai commencé à écrire le deuxième tome par sa fin et m'est venue alors l'idée d'un troisième tome…

CJ : Avec l'arrivée de la tablette I-Pad, n'y aurait-il pas moyen de réaliser un livre enrichi d'autres contenus, des musiques par exemple, des schémas interactifs.. Je rêverai aussi d'un carnet de voyage de l'astronaute, avec des dessins réalisés sur la Lune...
JPG : Oui, cela me plairait énormément. Dans mon roman, il y a beaucoup de lieux et d'images. En faire donc une version illustrée serait un excellent prolongement… Des images d'atmosphère, des images du désert, des images de cet atoll au milieu de l'océan pacifique, de ces forêts.

CJ : Votre roman, qui est aussi un formidable récit d'aventure, mériterait d'être adapté au cinéma… Parce que l'histoire est habitée en filigrane d'une force poétique extraordinaire… Je vois bien des cinéastes comme Luc Besson, ou James Cameron s'emparer de cette histoire…
A propos, pourquoi ce titre, "Siècle bleu" ?

JPG : Le premier chapitre du livre débute avec l'élection de Georges Bush à la présidence, Même si son nom n'est pas cité, on comprend bien que c'est de lui dont je parle. Est mise alors en scène une réunion de financiers américains, d'hommes d'affaires véreux, le "new american dream" qui fait des plans pour son siècle à lui, ses intérêts propres. En face, on trouve Abel, avec une vision bien différente. Pour faire simple, disons que Siècle bleu est la confrontation entre les forces obscures et les forces lumineuses. Et ce combat, à mon avis, ne va pas durer un, deux ou trois ans.. Si on veut vraiment que l'humanité change, cela ne se fera qu'à l'échelle d'un siècle…D'où ce concept de "siècle bleu". De la même manière qu'il y a eu un siècle des Lumières, avec ses fortes valeurs humanistes conduisant aux démocraties actuelles, il nous faut désormais un siècle de la construction du savoir vivre durablement sur cette planète. Dans le cas contraire, ce sera le chaos ; il n'y aura alors plus de ressources disponibles. Il faudra réinventer un monde... si nous sommes encore là...
Siècle bleu interroge notre époque contemporaine.

CJ : Je trouve que ce livre est beau. Cela concerne le fond, mais aussi la forme. Les dimensions, la couverture, la typographie…Ce qui lui donne un côté précieux…
JPG : J'ai toujours aimé les livres avec de belles couvertures. On a envie de les garder précieusement. Alors, à la réflexion, je ne sais pas si cela peut faire bon ménage avec la dématérialisation numérique dont on parlait plus haut.. A mon avis, il ne peut y avoir le même attachement avec un fichier pdf. Très probablement le livre papier coexistera à côté du livre électronique.


Notes (de Christophe Jacquemin)

L'hélium 3, combustible du futur ?

Quasiment inexistant sur Terre, l'hélium 3 pourrait se révéler être LE combustible élégant du futur pour venir alimenter sur terre de prochains réacteurs à fusion, et offrir ainsi à l'humanité une solution de continuité dans sa production d'énergie. Il faut en effet savoir que nous fonçons vers l'épuisement irréversible de nos réserves en énergie fossiles, épuisement prévu avant la fin de ce siècle. Dans ce paysage, les énergies dites "renouvelables" ne pourront subvenir seules aux besoins des Terriens toujours plus énergétivores. Par ailleurs, les actuelles centrales nucléaires à fission ne constituent pas une option généralisable sur la planète, non seulement à cause des déchets radioactifs produits, mais aussi du fait du risque de prolifération militaire. Reste alors le développement des réacteurs à fusion, l' 3He constituant une solution propre de création d'énergie.
Les réserves d'3He estimées sur la Lune seraient de l'ordre du million de tonnes. Cet isotope non radioactif d'hélium est incorporé au régolite ou enfoui en faible profondeur de la surface. 25 tonnes permettent de satisfaire les besoins des États-Unis et de l'Union européenne pendant une année. Une tonne d’hélium 3 vaut plusieurs milliards de dollars.
Il faut aussi avoir bien en tête que la température de fusion de l'hélium 3 est dix fois plus élevée que pour la fusion conventionnelle. La maîtrise de cette technologie ne peut s'envisager qu'à long, voire très long, terme.

La fusion
La fusion est un processus où deux noyaux atomiques s'assemblent pour former un noyau plus lourd. La fusion de noyaux légers dégage d'énormes quantités d'énergie provenant du défaut de masse. Cette réaction est à l'œuvre dans les étoiles, où la fusion de l'hydrogène en hélium fournie l'énergie du Soleil. Si la fusion a pu être utilisée dans les bombes H, il n'existe pas pour l'instant d'applications industrielles de la fusion pour la production d'électricité. Celle-ci constitue un véritable défi.

Le réacteur ITER, actuellement en construction à Cadarache en France, est un prototype destiné à vérifier la faisabilité scientifique et technique de la fusion nucléaire comme nouvelle source d'énergie. Selon ses concepteurs, la construction devrait être achevé en 2020... [voir notre actualité du 30 janvier 2004, du 29 mai 2010, ainsi que http://www.iter.org/. La réaction de fusion envisagée dans ITER ne fera pas intervenir l'hélium 3 et se ferra à partir de deutérium (D) et de tritium (T), selon la réaction :
[D + T = 4He + neutron + énergie]. Le tritium est radioactif et entraîne des émissions bêta)].

La fusion nucléaire de l'hélium 3, dégage une colossale énergie, et pour sa part ne produit aucun déchet ou sous-produit radioactif, juste de l'hélium 4 et des protons (de l'hydrogène)

La fission
Les centrales nucléaires actuelles n'exploitent pas la fusion, mais la fission nucléaire, phénomène par lequel le noyau d'un atome lourd peut être cassé en plusieurs nucléides plus légers, se traduisant alors par l'émission de neutrons, d'un dégagement d'énergie important, mais aussi de déchets radioactifs, certains à vie très longue...

(1) Quelques citations extraites du livre "Clairs de terre" :
- Reinhard Furrer, république fédérale d'Allemagne : "J’aurais souhaité, après mon retour, que les gens me demandent comment c’était là-haut, comment je m’étais associé à cette noire brillance du monde et quelle impression cela m’avait fait d’être comme une étoile tournant tout autour de la Terre."
- Sultant be Salman al-Saoud Arabie Saoudite : Les premiers jours, nous montrions nos propres pays. Au troisième et au quatrième jour, notre continent. Dès le cinquième jour, nous fîmes plus attention qu’à la seule Terre."
-James Irvin - Etats-Unis : La Terre nous faisait penser à une décoration d’arbre de Noël se détachant sur le fond noir de l’espace. Plus nous nous éloignions et plus sa taille diminuait. Finalement, elle se trouva réduite à la taille d’une bille de verre, la plus belle bille qui se puisse imaginer. Ce bel objet chaud et vivant était si délicat, si fragile que si on l’avait effleuré du doigt il se serait brisé et répandu en miettes. Quand un homme voit cela, il ne peut qu’être transformé, il ne peut que mesurer ce qu’est la création et l’amour de Dieu.
- Eugene Cernan – Etats-Unis : "Nous sommes partis découvrir la Lune et en fait nous avons découvert la Terre".

(2)"Story - My soul soaring to the sun", documentaire réalisé par Dana Ranga.

(3) Appellation chinoise des astronautes... Les Russes parlent de "cosmonautes". Les Européens de "spationautes", les Américains d'"astronautes".



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