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14 juin 2011
Propos
recueillis par Jean-Paul Baquiast
Jean-Michel
Quatrepoint
Economiste et journaliste économiste
Jean-Michel
Quatrepoint est un économiste et un journaliste économiste
français réputé, bien qu'insuffisamment
consulté par les médias officiels. Il est auteur
de nombreux ouvrages pédagogiques. Il s'inscrit dans
le mouvement de ceux qui pensent nécessaire un radical
changement des relations entre les Etats, les banques et les
citoyens. L'objectif serait de redonner un poids politique
à ces derniers face aux lobbies économiques
et financiers qui dominent désormais le monde.
En Europe, si l'on voulait rester dans le cadre de la démocratie
représentative, l'occasion pourrait en être fournie
par les élections générales, telle la
prochaine élection présidentielle en France.
Mais il faudrait pour cela que les forces politiques désireuses
de forcer la mise en place d'un tel changement définissent
à l'avance un programme de 100 jours que le candidat
gagnant s'engagerait à mettre en oeuvre.
Pourquoi un tel programme et qu'en serait le contenu ? C'est
ce dont nous nous sommes entretenu avec Jean-Michel Quatrepoint.
Automates Intelligents
Ce
texte a été relu par Jean-Michel Quatrepoint
- 15/06/2011
Les
Cent jours du futur président français (ou
de la future présidente).
Jean-Paul
Baquiast pour Automates Intelligents (AI) :
La plupart des articles que nous publions sur ce site
constatent que les politiques publiques et les services
publics qui avaient fait la grandeur de la France dans
les années d'après guerre ont été
entièrement colonisés et détournés
par des intérêts non seulement privés
mais étroitement oligarchiques. L'actuel gouvernement
français poursuit cette mise à sac avec
une constance et une efficacité qu'il faut admirer.
Quel est votre diagnostic ?
Jean-Michel
Quatrepoint (JMQ) : Le mouvement vient de loin. Aux
Etats-Unis, ce sont les lobbies qui dirigent. Ils avaient
déjà beaucoup de pouvoir. Aujourd'hui ils
ont tout le pouvoir. Barack Obama, comme le montre ce
qui s'est passé depuis trois ans, est leur prisonnier.
Il a fait ce que les lobbies voulaient qu'il fasse. A
un moment, il a essayé de s'extraire du poids des
pouvoirs financiers. Ils lui ont fait perdre les élections
dites de mid-term. Je prépare un livre sur ces
questions. Je pourrais vous en parler longuement. Mais
le problème ne se limite pas aux Etats-Unis. Il
s'étend au monde entier.
Un
gigantesque transfert de richesses
JMQ
: Ce à quoi on assiste est un gigantesque transfert
de richesse. Il découle d'un pacte tacite entre
le parti communiste chinois, Wall Street et les multinationales,
fonctionnant pour le plus grand profit de ses membres.
Pour schématiser, les multinationales ont délocalisé
leurs activités en Chine (et accessoirement dans
d'autres pays à bas coûts de main d'oeuvre),
le parti communiste chinois a empoché les recettes
et accumulé les réserves. Ceci a permis
l'apparition d'une classe moyenne en Chine et dans certains
pays émergents, couronnée par une couche
de milliardaires.
Les super-riches des pays occidentaux se sont de leur
côté hyper-enrichis, parce que les revenus
des multinationales ont explosé et qu'ils s'en
sont réservés la plus grande part. Leurs
profits sont eux aussi délocalisés là
où il n'y a pas d'impôts. Ils sont gagnants
sur tous les plans. Les membres de ce pacte font d'énormes
bénéfices et la grande crise des années
2008 ne les a pas finalement affectés.
Mais
il faut bien que certains payent. Ceux qui le font sont
les classes moyennes des pays occidentaux. Il en résulte
un transfert de richesse vers les classes moyennes des
pays émergents et une caste de ce que l'on aurait
appelé au XXe siècle des ploutocrates. Ceux-ci
ne représentent que quelques millions de personnes,
mais leurs revenus sont astronomiquement élevés
au regard de ceux des classes moyennes occidentales. La
paupérisation de ces dernières s'accélère.
On a masqué le phénomène, dans la
fin des années 90 jusqu'aux années 2000,
avec les possibilités de crédit qui leur
avaient été ouvertes, notamment aux Etats-Unis,
en Grande Bretagne et en Espagne. Mais maintenant il n'y
a plus de crédit, il n'y a plus de bulles. Le roi
est nu.
Les emprunteurs privés ne pouvant plus rembourser
leurs dettes, il a fallu transférer les dettes
privées sur les dettes publiques. Celles-ci à
leur tour sont saturées, partout. Il n'est donc
plus possible de créer d'emplois. Aux Etats Unis
par exemple, les multinationales entre 1990 et 2010 n'ont
pas créé un seul emploi industriel sur le
sol national. Les seuls emplois créés l'ont
été dans les services privés non
soumis à la concurrence internationale, par exemple
dans les collectivités territoriales. Il s'agit
d'emplois sous-payés, sous qualifiés, supportés
finalement par les collectivités publiques, autrement
dit par les contribuables ne pouvant échapper à
l'impôt. Or en ce cas, devenu la règle, c'est
l'inexistence de la création d'emplois productifs
qui crée les déficits publics.
La
grande question se posant à nos pays est en effet
de savoir comment générer des emplois productifs.
Aux Etats-Unis, on refuse de faire encore le lien entre
déficit commercial (importations) et chômage
élevé. Les Républicains et même
certains Démocrates ont refusé d'encourager
un protectionnisme industriel susceptible de créer
de l'emploi. Au lieu de cela, ils veulent plus que jamais
pratiquer l'ultralibéralisme.
Cela
tient au fait que les lobbies qui gouvernent le système,
les agences de notation, Wall Street, les représentants
des entreprises chinoises, n'ont aucun intérêt
à voir taxer les importations chinoises et financer
des activités concurrentes sur le sol américain.
Les Chinois ont maintenant suffisamment d'argent pour
racheter l'Amérique. Ce sera leur revanche sur
deux siècles d'humiliation. Ils le font discrètement
encore mais d'une façon inexorable. Ils prennent
des participations dans des firmes phares de divers secteurs
stratégiques, achetant par la corruption l'accord
des personnels politiques américains heureux de
voir ce type d'acquisitions recréer chez eux un
peu d'activité.
Or ce qui dorénavant est bon pour General Motors
n'est plus bon pour l'Amérique. Il en est de même
chez-nous. L'avenir des multinationales n'est plus dans
leurs pays d'origine. Leur croissance se fait dans et
sur les pays émergents.
AI.
: Votre analyse rejoint la nôtre. On en arrive aujourd'hui
à considérer comme anodin le fait que pour
payer sa dette, l'Etat grec soit obligé de privatiser
tous ses équipements et services soit environ 50
milliards d'euros. Les acheteurs seront les Chinois et
sans doute aussi les détenteurs des pétro-dollars.
Pourquoi ne pas imaginer qu'inexorablement, les fonctionnaires
grecs seront recrutés et dirigés par le
parti communiste chinois et les monarchies du Golfe...
La
question que l'on peut se poser concerne la durée
ou les limites du phénomène d'appauvrissement
des pays occidentaux. Les travailleurs de la base et les
classes moyennes accepteront-ils indéfiniment de
financer la croissance et les richesses des nouvelles
ploutocraties?
L'exemple
de l'Espagne
JMQ.
: Je n'en sais rien. Je dois dire que je ne vois pas ce
que les pays enfermés dans le cercle pervers de
l'appauvrissement par le pillage pourront faire pour en
sortir. Prenez le cas de l'Espagne que je connais bien.
Franco avait mis en place une sorte de capitalisme d'Etat
qui avait permis quelques investissements industriels.
Mais lorsque l'Espagne est entrée dans l'Europe,
elle a bénéficié de possibilités
de financement qui ont été dirigées
vers le plus immédiat, le plus facile et aussi
le plus spéculatif. Les Espagnols ont cru qu'ils
pouvaient se développer à partir du tourisme
et de la construction. Mais ils ont refusé dans
le même temps d'occuper les emplois de service qui
en découlent. Ils ont fait pour cela appel à
l'immigration. Parallèlement, ils ont conservé
une fonction publique surabondante et inefficace.
Avec
la crise, ils ont explosé en vol. Aujourd'hui il
n'y a pas d'emploi, 50% des jeunes sont au chômage.
Des emplois ont été créés
dans les collectivités territoriales, mais celles-ci
ne peuvent plus en assumer la charge, non plus que les
assurés sociaux. On constate plus de 6 mois de
retard dans le recouvrement des cotisations sociales.
L'Espagne a souffert si je puis dire de la droite la plus
corrompue d'Europe et de la gauche la plus stupide d'Europe.
En
fait on retrouvera le phénomène déjà
observé il y a cinquante ans avec la fin de la
guerre civile. Les jeunes Espagnols, les plus délurés
et les plus instruits, vont s'expatrier dans tout le monde
hispanophone. C'est le mouvement inverse de ce qui s'était
produit dans les décennies précédentes.
Cela soulagera la tension sur la péninsule mais
ne lui bénéficiera pas nécessairement
à terme.
AI.
: C'est ce qui arrive ou arrivera aussi au Portugal... JMQ.
: Bien sûr. Et c'est ce qui est arrivé
au Royaume Uni et arrivera ailleurs...
L'Allemagne
AI.
: Comment à l'inverse voyez-vous la position de
l'Allemagne, considérée comme l'homme fort
de l'Europe ?
JMQ.:
Les Chinois sont en train d'acquérir les technologies.
Ils les auront avant nous. La vraie question qui se pose,
moins dans un premier temps à l'Europe qu'à
l'Allemagne, est de savoir si celle-ci pourra maintenir
sa position forte actuelle. Mais pour traiter cette question,
les Français que nous sommes doivent cesser de
se faire des illusions sur leurs voisins, quels qu'ils
soient. Les Européens ne se représentent
absolument pas l'Europe comme nous le faisons. Ceci est
particulièrement vrai concernant l'Allemagne. Prenez
le nucléaire. L'Allemagne vient de faire une croix
sur le nucléaire. Manifestement elle voudra faire
cavalier seul dans les énergies, même si
cela met la France en difficulté.
Dans
tous les domaines, elle continuera de faire ce qu'elle
a fait avec succès jusqu'à présent.
Elle contrôle les technologies automobiles, elle
a des politiques de niche très efficaces. Par exemple
dans le secteur des matériels de jardinage (pourquoi
la France en est-elle absente ?) ou des engins de chantier...
Les Chinois, les Japonais sont des pays mercantilistes.
Tout y est fait pour l'exportation. Les Allemands pour
leur part font comme eux, mais ils ont choisi l'exportation
haut de gamme.
AI.:
Les Chinois ne vont-ils pas finir par les y remplacer
?
JMQ.
: Les Allemands ont compris le risque. Ils doivent continuer
à investir. La recherche fait en Allemagne un point
de plus que chez nous. Elle est financée par leur
épargne. Ils font autant d'épargne que nous
mais l'investissent dans l'industrie.
Cependant, dans un système d'échange, il
faut des recyclages. Les Chinois recyclent leurs bénéfices
commerciaux en achetant des bons du trésor américain.
Aujourd'hui, comme le système s'épuise,
ils commencent à racheter des entreprises américaines.
Les Allemands oublient le fait que leurs excédents
commerciaux au sein de l'Europe sont constitués
des déficits des autres Européens. Ils ne
font rien pour rétablir l'équilibre des
flux. Il est vrai que l'Europe est trop divisée
pour pouvoir bénéficier des réinvestissements
allemands.
Si
j'étais méchant, je dirais qu'ils ont conservé
le point de vue d'Hitler. Selon celui-ci, il fallait en
Europe une répartition des tâches. A l'Allemagne
les technologies et l'industrie, aux autres Etats européens
les activités de repos du guerrier: le tourisme
bas de gamme pour l'Espagne, le tourisme plus haut de
gamme pour la France.
AI.:
Les Allemands ne peuvent pas ignorer les capacités
industrielles de la France dans un certain nombre de domaines...
JMQ.:
Je suis convaincu que c'est en les redécouvrant
récemment qu'ils ont refusé la coopération
avec la France sur un pied de réciprocité.
Ils s'étaient imaginés que la France allait
leur transmettre son leadership dans le ferroviaire (Alstom),
l'aéronautique (EADS), le nucléaire. Ils
ont toujours considéré ces secteurs comme
devant être leur apanage de toute éternité.
Les abandons progressifs de souveraineté consentis
par les gouvernements français précédents,
notamment sous Jospin et Strauss-Kahn en ce qui concerne
EADS, les avaient confirmé dans cette conviction.
La France leur avait donné un signe de faiblesse.
Lorsque
sous Sarkozy la France a commencé a revendiquer
une part d'initiative, ils se sont désintéressés
des partenariats avec elle dans ces secteurs et ont cherché
des alliances ailleurs, notamment vers la Russie. Ainsi,
je suis convaincu que l'abandon du nucléaire que
vient de décider l'Allemagne a tenu au fait que
Siemens, qui n'avait pas réussi à mettre
la main sur Framatome-Aréva, et qui estimait ne
pas pouvoir coopérer dans le nucléaire avec
les Russes insuffisamment fiables, a décidé
seul de changer de stratégie (vers les énergies
vertes) et a convaincu la Chancelière d'entériner
ce changement. Fukushima a donné l'occasion de
sauter le pas.
Il
faut bien voir que la politique allemande est faite par
trois grands acteurs, Siemens, Daimler Benz et la Deutsche
Bank. Ils s'estiment tout à fait capables de jouer
au niveau mondial, sans s'embarrasser des autres pays
européens incapables d'investir sérieusement.
Angela Merkel les consulte tout le temps. Ce sont ces
trois acteurs qui définissent la politique extérieure
de l'Allemagne, notamment la politique à l'Est.
Dans la cogestion propre au modèle industriel allemand,
les salariés sont associés et soutiennent
la politique de ces groupes, capables à leurs yeux,
tel Siemens, d'incarner des champions nationaux qui ont
disparu partout ailleurs en Europe.
Quant
à l'Europe du Sud, les Allemands estiment qu'ils
n'ont plus rien à en tirer, y ayant pris les parts
de marché qui les intéressaient. Seule désormais
l'exportation vers la Chine les motive. Ils font le nécessaire
pour y garder leur supériorité dans les
créneaux importants.
A
cet égard, pour rivaliser avec les investissements
considérables en recherche que font les Chinois,
les Allemands ont eu l'intelligence de délocaliser
une partie de leurs entreprises, non vers l'Asie mais
vers les pays de l'Est européens, dont les potentiels
intellectuels et les compétences professionnelles
sont considérables. Ils ont élargi à
l'ensemble de l'Europe de l'Est ce qu'ils faisaient auparavant
avec l'Allemagne de l'Est. Celle-ci leur servait d'hinterland.
La matière grise et les bas salaires en provenant
leur avaient permis de bâtir leur compétitivité
industrielle. Aujourd'hui ce processus est en train de
se réaliser à bien plus grande échelle
au bénéfice du bloc des pays concernés,
l'Allemagne et ses voisins.
AI.:
On aurait pu concevoir que ceci s'organise à l'échelle
de l'Europe à 27, à partir d'une ou deux
locomotives, l'Allemagne évidemment, mais peut-être
aussi la France. Cependant, vous paraissez là très
pessimiste. Jamais l'Europe à 27 ne pourra selon
vous se comporter en puissance globale...
JMQ.:
Ceci me semble une évidence aujourd'hui. Il ne
servirait à rien de le nier. Je pense que les Allemands
sont en train de se convaincre qu'ils ont intérêt
à jouer seuls. Ils ont un marché captif
avec l'Autriche, la Finlande, une partie des pays de l'Est.
Ils jouent le partenariat avec Moscou. Ils ont de solides
perspectives d'exportation avec la Chine. Ils se rendent
donc compte que les pays du Sud de l'Europe ne leur apporteront
que des handicaps. C'est pour cela qu'ils ne veulent pas
payer les déficits de ces pays.
Perspectives
pour la France
AI.
: Dans le schéma d'ensemble que vous proposez là,
que pourrait être la stratégie d'un gouvernement
français désireux de ne pas entériner
la transformation du pays en parc touristique et de tirer
parti du potentiel d'industrie et de recherche qui nous
demeure, sans se faire dominer ni par l'Allemagne ni par
les Etats-Unis ni par la Chine ?
JMQ.:
D'abord il faut bien se représenter les enjeux.
Un nouveau gouvernement, lorsqu'il arrive au pouvoir,
dispose de cent jours pour changer la situation. Vous
avez vu qu'Obama n'a pas su saisir cette opportunité
et s'est progressivement transformé en otage du
système financier qui avait mené l'Amérique
et le monde à la crise.
AI.:
Que faudrait-il donc faire en France dans les cent premiers
jours d'une nouvelle majorité ?
JMQ.:
Le prochain président français aura cent
jours pour casser les lobbies que nous décrivions
au début de cet entretien. La principale mesure,
qui
a fait l'objet d'un article collectif dans La Tribune,
article que vous avez vous-même mentionné,
consistera à renationaliser la dette (ce qui n'exclura
pas de supprimer l'ISF car il faudra jouer à la
fois de la carotte et du bâton). Renationaliser
la dette supposera que l'Etat place directement ses Bons
du trésor perpétuels auprès des épargnants,
par l'intermédiaire des services du Trésor.
L'Etat
a récemment abandonné sans justifications
au réseau financier privé le monopole du
système d'intermédiation, ce qui permet
à ce dernier la prise de marges confortables. Or
le rôle des services du Trésor est de vendre
la dette française auprès de l'épargne
française, avant de s'adresser aux investisseurs
internationaux. Les Bons du trésor, placés
auprès des épargnants français, rapporteront
à ceux-ci une moyenne de 3%, ce qui leur conviendra
très bien.
Par
ailleurs, les sommes confiées par les épargnants
devront être en priorité reversées
dans l'économie nationale, ce qui encouragera le
circuit de l'investissement national, plutôt que
les investisseurs à l'étranger.
AI.:
La mesure corrélative à ce que vous appelez
la renationalisation de la Dette française serait
donc bien ce que vous évoquez dans votre note collective,
créer un fonds stratégique d'investissement
capable de financer les filières industrielles
et de recherche correspondant aux nouvelles exigences
technologique...
JMQ.:
Oui. Cela pourra se faire pour commencer an niveau national,
en attendant une éventuelle extension de la démarche
à l'Europe.
AI.: Les lobbies à casser, que vous évoquiez,
sont en priorité on le suppose ceux du système
des banques qui s'est donné le monopole de l'intermédiation
entre l'épargnant et le marché ?
JMQ.:
Oui mais avant cela même, il faudra casser l'actuel
ministère de l'Economie et des Finances. Il a perdu
complètement de vue les missions de service public
qui faisaient sa grandeur il y a trente ans. Ses responsables
font trop souvent corps avec les intérêts
financiers mondialisés. Ils narrivent pas
à sextraire de la pensée dominante
de ces dernières décennies. Le nouveau président
de la République ne devra pas avoir la faiblesse
d'Obama, qui n'avait rien eu de plus pressé qu'embaucher
auprès de lui les hommes de Wall Street.
Il faudra que les hauts fonctionnaires français
changent de mentalité. Ils sont devenus aujourd'hui
plus libéraux que les plus libéraux. Or
il faut qu'ils comprennent que leur devoir est le patriotisme
économique. S'ils ne le veulent pas ils peuvent
aller dans le privé, dans les multinationales.
N'oublions pas par ailleurs que placer comme aujourd'hui
l'épargne française dans des économies
échappant à notre contrôle politique
consiste à lui faire courir les pires risques.
Financer des investissements dans l'Asie du sud-est aboutira
à fragiliser notre épargne face à
ce qu'il faut bien appeler de possibles arnaques chinoises.
Il ne faudrait pas renouveler les erreurs du Second Empire
et des débuts de la 3e République. Au lieu
de développer les industries françaises,
avec des perspectives modérées mais sûres
de revenu, les financiers de l'époque ont préféré
investir en Amérique Latine, dans la Russie tsariste
et en Afrique. Avec la guerre et le crise de 1929, les
trois quarts de l'épargne française se sont
volatilisés. La France ne s'en est jamais remise.
Il faut réfléchir à l'exemple du
Japon. Pourquoi celui-ci, tout au moins avant Fukushima,
n'avait jamais eu de problème avec sa dette ? Parce
que 95% de celle-ci est détenue par les Japonais.
Les agences de notation n'ont pas de pouvoir en ce cas.
Les Italiens font d'ailleurs un peu de même. Ils
financent directement 50% de leur dette.
AI.:
Il est vrai que tout le jeu du système financier,
c'est de nourrir ses acteurs, c'est-à-dire les
fonds d'investissement, les banques et les agences de
notation. Il faudra impérativement qu'un nouveau
gouvernement leur retire ce pouvoir. Mais
les lobbies correspondant se laisseront-ils déposséder
? Ils
ont déjà travaillé au corps l'opposition
actuelle. Nous n'entendons aucun des leaders de celle-ci
non plus a fortiori que ceux de la majorité
proposer et faire discuter les mesures que vous
décrivez ici. Je crains qu'ils ne le fassent pas
de sitôt.
Mais
voyez-vous d'autres mesures à prendre pendant les
cent jours de la nouvelle présidence ?
JMQ.:
Oui. Il faudra avoir préparé longtemps à
l'avance les mesures de simplification que la France cherchera
par tous moyens à imposer à Bruxelles. L'Union
européenne est devenue un monstre ingérable.
La France devra sans perdre une minute annoncer aux autres
Etats et à la Commission ce que seront nos exigences...
Nous n'avons pas le temps d'en discuter aujourd'hui, mais
il s'agira d'un point essentiel.
Bien
d'autres mesures devront aussi être préparées,
dont là encore nous n'avons pas le temps de discuter
ici. Je me bornerai à citer l'abandon de la société
maternelle et maternante, dont les coûts induits
sont sans communes mesures avec les avantages recherchés.
Nous n'avons plus les moyens de nous permettre le zéro
risque.
Ainsi
aujourd'hui, tous les logements sont construits avec les
normes "handicapés" alors qu'en pratique
moins d'un dixième de ces logements justifierait
de telles normes. Cela augmente de 10% les coûts
du logement. Or ce dont on a besoin en France aujourd'hui
ce serait au moins 10% de logements supplémentaires.
Il faut loger les Français. Point n'est besoin
des Européens pour cela. Il faudra un gouvernement
fort qui ne se laisse pas influencer par les lobbies et
mette en place une maîtrise foncière permettant
notamment la mise à disposition des sols pour construire
des logements sociaux (avec blocage des recours suspensifs).
Il faudra faire bien d'autres choses: revoir tous les
codes d'éclairage urbains, dissuader la multiplication
des carrefours giratoires qui n'ont aucun intérêt
sauf celui des entreprises sous traitantes...
AI.:
Pour ne pas mentionner quelques faveurs faites aux élus
locaux maîtres d'ouvrage...
JMQ.
: Tout est fait pour surajouter les coûts. On ne
peut plus se le permettre. Il faut accepter une part de
risques et d'aléas dans la vie des gens. On ne
peut pas tout protéger.
Ce
que j'énumère là semble n'être
que de détail, mais en fait il s'agit d'une philosophie
d'ensemble qui va s'imposer de toutes façons à
la France et à l'Europe, face aux économies
d'énergie et de consommations somptuaires qu'il
faudra s'imposer de toutes façons. Si on veut investir
dans le futur pour que les gens aient plus d'emplois productifs,
tout ceci sera indispensable. Si le prochain gouvernement,
lors de ses cent premiers jours, ne marque pas ce changement
de cap, il ne le fera jamais.