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Franck
Biancheri est le directeur de recherche du Laboratoire Européen
dAnticipation Politique LEAP/E2020.
Il est par ailleurs le fondateur et président d'honneur
de Newropeans, le premier mouvement politique trans-européen.
Il est lun des pères du programme Erasmus et lauteur
du livre "Crise Mondiale : En route pour le monde
daprès - France, Europe et monde dans la décennie
2010-2020" publié aux éditions Anticipolis.
Jean-Paul
Baquiast (JPB). Cher Franck
Biancheri, je suis heureux de notre rencontre de ce jour, 6 juin
2012, pour les lecteurs d'Automates-Intelligents et d'Europe Solidaire.
Nous vous connaissons depuis quelques années par la lecture
de vos articles et interventions sur la situation politico-économique
mondiale. Certains chroniqueurs vous avaient surnommé "Mr
Catastrophe" car vous avez prédit, au moins depuis 2005,
l'effondrement du système actuel globalement dominé
par les intérêts financiers de Wall Street et de la
City. Il s'est avéré cependant que ces prédictions
se sont réalisées ou sont en train de l'être.
Elles ne résultaient pas d'une vision extralucide mais des
travaux d'un tout petit groupe d'experts, le LEAP, que vous avez
réunis au sein de ce que vos amis appellent le premier think
tank véritablement mondial.
Pour
moi cependant, en tant qu'européen convaincu, ce surnom de
Mr Catastrophe n'est pas adéquat. Il faudrait au contraire
le remplacer par celui de Mr Bonne Nouvelle. Vous avez en effet
depuis vos débuts européens dans le programme Erasmus
annoncé que l'Europe et les Européens, loin d'être
les traîne-savates du monde, entrant à reculons dans
l'avenir, en seront au contraire un des moteurs. Ce rôle d'entraînement
ne leur sera pas acquis d'emblée. Ils devront s'ouvrir à
tous ceux, notamment les jeunes, qui dans tous les pays veulent
valoriser leurs connaissances et leurs compétences. Mais
par sa diversité et sa richesse, dites-vous, l'Europe est
la mieux à même de jouer ce rôle de ferment universel.
Nos lecteurs connaissent ce message très revigorant car nous
avons eu plusieurs fois l'occasion de faire allusion à vos
travaux. Néanmoins il semble utile de vous demander aujourd'hui,
à un moment où la crise mondiale semble se précipiter,
au moment où l'Europe elle-même, y compris au niveau
de son noyau dur qui est la zone euro, semble menacée de
dislocation, au moment enfin où les tensions entre l'Europe
et ses grands voisins du BRICS semblent se durcir, alors que les
Etats-Unis accumulent d'énormes ressources en matière
de technologies de contrôle des réseaux et des esprits,
si votre optimiste ne mériterait pas d'être quelque
peu tempéré.
Après
vous avoir entendu sur ce premier point, je vous
propose de consacrer la seconde partie de cet
entretien au concept, dont là encore vous
êtes le père, d'euroBRICS. Rappelons
qu'il s'agit dans votre esprit d'encourager la
construction de la vraie grande puissance multipolaire
du monde de demain, celle qui rapprochera l'Europe,
la Russie, la Chine, l'Inde et les grands pays
d'Amérique latine. Or là encore,
on serait fondé à se demander si
les briques, si l'on peut dire, loin de se cimenter,
ne seraient pas en train de se disjoindre sous
la pression de la crise.
Les
Etats-Unis
JPB.
Voyons d'abord ce que vous pensez du poids futur des Etats-Unis.
Ce n'est pas céder à un anti-américanisme forcené
que constater comment, depuis la 2e guerre mondiale, Washington
sous des encouragements de façade a toujours combattu la
construction européenne, dès lors que l'Europe tentait
par ce biais de se constituer en puissance autonome et compétitive.
Ils continuent à le faire, directement ou par l'intermédiaire
de leurs alliés et clients, à Bruxelles et dans les
pays européens. Par ailleurs, malgré la crise qui
les frappe aussi, ils continuent à se doter d'un arsenal
technologique apparemment surpuissant, capable de les assurer indéfiniment
une global
awareness
et une global
dominance.
Franck
Biancheri (FB). Je crois de moins en moins à cette puissance.
Les leaders politiques et les moteurs sociologiques qui avaient
fait leur succès face à l'URSS se disloquent aujourd'hui,
laissant place à des réflexes et des idéologies
archaïques. Leur message au monde est en train de perdre tout
prestige, comme le montre la désaffection des milieux universitaires
internationaux. Leurs arsenaux, y compris dans le domaine du monitoring
des technologies de l'information, risquent de s'effondrer sous
une complexification désordonnée et ingérable.
Les Chinois, même les Iraniens, n'en ont plus peur. Des "hackers"
commentent à les pénétrer et les détourner.
Les Européens auraient tort de se laisser impressionner.
Ceci ne veut pas dire qu'ils auraient raison d'attendre le collapse
américain les mains dans les poches. Ils doivent évidemment
prendre d'urgence le relais des investissements américains
dans le domaine de la science et de l'ingénierie. Sinon,
d'autres le feront à leur place. Ils le font déjà.
JPB.
Les Européens continuent, par Otan interposée ou directement,
à faire preuve d'une grande servilité vis-à-vis
du lobby militaro-diplomatique américain. Voici longtemps
par exemple qu'ils auraient du refuser le programme de Ballistic
Missile Defense in Europe (BMDE) ne visant qu'à les couper
de la Russie. Or même François Hollande a paru accepter
de contribuer aux dépenses de ce système.
FB.
Rassurez-vous. Ce programme ne se fera pas. D'une part, personne
ne voudra ou ne pourra en assumer les frais. D'autre part, les Américains
eux-mêmes s'enferreront dans les conflits bureaucratiques
que les deux BMD, en Europe et en Asie, ne manqueront pas de susciter.
Et rappel important : depuis 30 ans, les Etats-Unis ont été
incapables de conclure efficacement un grand programme d'armement.
S'ajoutent désormais à cette inefficacité croissante,
les coupes budgétaires importantes pour réduire le
déficit US. Le résultat est déjà écrit :
un affaiblissement rapide et massif de la machine militaire américaine.
D'où l'émergence de tous ces concepts de guerre "nouvelle
génération" avec Forces spéciales et hacking.
Ils visent surtout à cacher le fait que le roi est de plus
nu.
Pour
cette raison, les Européens (du continent, oublions le Royaume-Uni
en pleine dérive) ont besoin de très rapidement reprendre
le contrôle de leur défense. A ce titre, au moment
où le débat européen se recentre enfin sur
les questions fondamentales de perspectives politiques, la France
aurait tout intérêt à proposer un débat
sur la défense nucléaire européenne autour
de la dissuasion française, pour y associer l'Euroland ou
au moins ses principaux pays. L'Allemagne et son économie,
la France et sa défense nucléaire... voilà
à mon avis le débat qui va dominer les 3 ou 4 prochaines
années pour trouver le chemin vers l'intégration politique
de l'Euroland.
JPB.
Sur un autre plan, ne craignez-vous pas que la conjonction des riches
et des puissants, le 1% dénoncé par le mouvement Occupy,
dont le pôle est à Wall Street, ne s'arrange en sous-mains
pour pérenniser la domination financière du monde,
quitte si besoin était à militariser les institutions
à son profit, aux Etats-Unis comme en Europe ?
FB.
La conspiration des Maîtres du Monde ? Là encore, je
n'y crois pas. J'ai rencontré dans différentes occasions
des "membres" de ces cercles présentés comme
tout-puissants. Aujourd'hui, ils sont complètement perdus
face à la crise. Si certains cercles ont pu croire, dans
la période 1945/2000, qu'ils dirigeaient les affaires de
la planète, c'était uniquement parce que les choses
étaient linéaires et parce que jusqu'aux années
1980, la simplicité des affaires permettait à quelques
Américains et Européens d'avoir beaucoup d'influence
sur un monde qui comptait peu hors de ces zones. Aujourd'hui le
monde est devenu trop complexe et trop mouvant pour pouvoir être
dirigé par quelques têtes pensantes, fussent-elles
relayées par de puissantes technologies de contrôle.
Les intérêts des différents acteurs, pays...
et la complexité de leurs interactions sur fond de crise
historique rendent tout simplement aberrante l'idée même
de pouvoir manipuler l'ensemble. Mais, bon, cette vision parano
de l'Histoire arrange ceux qui dénoncent ces groupes et ceux
qui sont accusés d'en faire partie. Pourtant la réalité
est bien plus rude : plus personne ne contrôle plus rien !
L'Europe
JPB.
Bien, mais l'Europe n'est-elle pas elle aussi en train de s'effondrer
?
FB.
J'estime toujours que si la crise peut conduire certains pays à
l'effondrement, elle aura sur l'Europe un effet contraire, poussant
au rassemblement et à l'atténuation des divergences
stériles. Voyez comme l'Allemagne et l'Europe du Nord se
sont rapprochées des positions françaises et de celles
des forces de gauche européennes depuis que François
Hollande a été élu. Voyez aussi comme la Pologne
bénéficie actuellement de son appartenance à
l'Europe. Mais il fallait pour cela que la politique versatile et
irresponsable de Nicolas Sarkozy cède la place. Je suis persuadé
qu'au-delà des difficultés actuelles de la Grèce
et de l'Espagne, une relation solide et durable s'établira,
au moins au niveau de la zone euro. La France avec toutes ses traditions
démocratiques et régaliennes, aura un grand rôle
à jouer.
JPB.
C'est en fait une fédéralisation progressive que vous
envisagez ?
FB.
C'est un processus d'intégration politique, économique,
social... Le mot fédéralisme a des connotations variables
selon les pays. Je ne l'utilise jamais car il obscurcit les débats
au lieu de les éclairer. Il donne une réponse avant
même qu'on ait défini la question. L'Euroland avance
sur la voie d'une intégration ad hoc. C'est un modèle
sui generis. Ce qui est certain c'est que cette intégration
est antinomique avec l'élargissement vers l'Ukraine, la Turquie...
Pour avancer cependant, au-delà des mesures relevant de la
coopération des gouvernements, il faudra que les peuples
encouragent les initiatives se traduisant par un partage des pouvoirs
au niveau des assemblées représentatives élues,
qu'il s'agisse des parlements ou des assemblées territoriales
diverses. Les échanges entre scolaires ou universitaires
y contribueront, selon la voie qu'avait inaugurée Erasmus.
Mais
il faudra faire beaucoup plus, notamment concernant la traduction
réciproque des langues européennes. Comment voulez
vous que des vues communes sur la démocratie se répandent,
compte-tenu de l'étanchéité actuelle des concepts
et des cultures ? L'intégration politique n'est pas qu'une
affaire institutionnelle, c'est aussi l'émergence d'une société
civile trans-européenne. Les bases sont là, bâties
depuis plus d'une vingtaine d'années via l'apparition de
réseaux européens de toutes sortes (étudiants,
citoyens, chercheurs, villes...), mais elles sont encore insuffisantes
pour porter un édifice institutionnel.
JPB.
Nous y reviendrons tout à l'heure. Concernant l'exigence
d'une fédéralisation démocratique de l'Europe,
pensez-vous que la majorité française actuelle, qui
l'avait inscrite (timidement) dans ses programmes, fera ce qu'il
faut pour faire progresser l'idée, au-delà des Euro-Bonds
et des euro-investissements ?
FB.
Je continue à parler d'intégration démocratique,
pas de fédéralisation. Pour les Euro-Bonds et autres,
je suis persuadé qu'en effet l'élection de François
Hollande va accélérer l'évolution D'ailleurs
c'est déjà le cas. Mais les Européens convaincus
de la nécessité de la chose devront poser cette exigence
en toutes occasions : droit social et du travail, législations
fiscales, douanières et environnementales, échanges
entre universités et laboratoires, grands programmes structurants...
Il faut bien reconnaître que manque encore une grande vision
géopolitique au niveau des hommes de gouvernements, en France
comme ailleurs. Manque également, dans les partis et les
syndicats, la volonté d'impliquer les peuples dans de vrais
processus démocratiques. Mais je suis certain que cela viendra
très vite, l'aggravation de la crise aidant, si je puis dire.
Je rappelle que, conformément aux prévisions de mon
équipe, le gros de la crise est encore devant nous, à
partir de la fin 2012. Elle touchera le monde entier.
JPB:
L'Europe selon vous est-elle menacée par la montée
d'un islam intégriste et conquérant, à ses
frontières et en son sein ?
FB:
Je pense qu'avec le développement imparable, notamment au
sein des réseaux, de la démocratie, du féminisme,
de la prise de parole libre, les intégristes musulmans ayant
pris le pouvoir sur les ruines des dictatures ne dureront pas longtemps,
quelques années tout au plus. Mais il ne faudra pas pour
cela que les Européens encouragent, en continuant à
consommer leur pétrole, les Etats pétro-arabes qui
sous couvert de religion, tentent de s'immiscer en Europe et perturber
notre jeu politique. Il faut en vouloir beaucoup ainsi à
Nicolas Sarkozy et aux gouvernants qui ont facilité, pour
des raisons proches de la corruption, la pénétration
en Europe, dans des secteurs clefs, du Qatar, des Emirats et de
l'Arabie saoudite.
L'euroBRICS
JPB:
Je suis de votre avis. Ceci dit, pour en revenir à l'essentiel
de notre entretien, vous estimez, comme je l'évoquais en
introduction, qu'une très grande puissance mondiale est en
train d'émerger, rassemblant les Etats évoqués
par cet acronyme d'euroBRICS, en partie sur les ruines de l'Empire
américain...
FB:
Oui, mais ceci ne résultera pas des voies diplomatiques et
institutionnelles traditionnelles. Il n'y aura pas avant longtemps
d'instance internationale analogue à une subdivision de l'ONU
rassemblant les pays considérés, avec des programmes
et des moyens bien définis. Tout au plus le G20, plus ou
moins élargi, pourra poser les grands problèmes intéressant
la coopération Euro-BRICS, envisager des solutions, notamment
en matière de système monétaire international,
mais le G20 n'est pas une structure décisionnelle.
Dans
vos propres écrits, notamment dans votre ouvrage Le Paradoxe
du Sapiens, vous évoquez une évolution globale
résultant de la compétition de super-organismes nouveaux
évoluant dans un environnement chaotique, au sens scientifique
et d'ailleurs aussi politique du mot. Je considère pour ma
part que le partenariat Euro-BRICS se constitue actuellement selon
de tels processus.
JPB.
Pensez-vous cependant que des ensembles aussi énormes,
en termes de population, que la Chine et l'Inde, avec de tels problèmes
de développements à résoudre, pourront partager
progressivement les intérêts de sociétés
plus riches et moins nombreuses, telles celles de l'Union européenne
et de la Russie ?
FB:
Ces ensembles changeront évidemment lentement, en gardant
longtemps leurs pesanteurs. Mais pourquoi voudrait-on que, sur des
questions elles-mêmes émergentes, intéressant
la planète entière, liées notamment à
la lutte contre la dégradation des écosystèmes,
des synthèses ne puissent apparaître rassemblant notamment
les jeunesses du monde qui veulent ne pas refaire les erreurs du
passé ?
JPB:
Vous pensez peut-être à la mise en place d'un Erasmus-bis,
étendu à l'euroBRICS tout entier, et je suppose aussi
à des programmes fondateurs d'avenir, tels que les programmes
spatiaux que nous avons évoqués à plusieurs
auteurs dans une de vos publications...
FB:
Oui mais pas seulement. Je mentionnais il y a quelques minutes l'enjeu
essentiel consistant à faciliter la traduction entre des
langues aussi apparemment étanches que le mandarin, l'hindoustani,
le russe et les langues européennes. La traduction est la
langue de l'Europe disait Umberto Eco. Et mon expérience
de 30 ans m'a prouvé qu'il avait raison. Pour l'intégration
démocratique de l'Europe, le développement et la mise
à disposition de systèmes intelligents bon marchés
permettant de traduire et/ou d'interpréter est ainsi un impératif
absolu. C'est le seul moyen de dynamiser tant le tissu socio-politique
qu'économique de notre continent fragmenté linguistiquement.
Le délire du tout-Anglais a vécu ce que vivent les
roses : le temps de la puissance dominante qui le portait.
Pour le reste, 500 millions d'Européens continueront à
parler leurs langues, tout comme les milliards de Chinois, Indiens,
Brésiliens, etc. Et la bonne nouvelle pour les chercheurs/entrepreneurs
européens dans ce domaine, c'est qu'outre le vaste marché
européen, c'est un secteur qui va connaître un boum
majeur au niveau mondial dans les décennies à venir.
Voilà une direction, à mon sens, que devrait emprunter
ceux qui veulent devenir des grands opérateurs technologiques
innovants des années 2015/2025.
JPB:
Ne doutons pas que les lecteurs d'Automates Intelligents recevront
ce message sans difficultés. Je vous remercie.