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Passionné
de science et de littérature, Jean-Pierre Goux, 38
ans, vient de publier "Ombres et lumières",
le deuxième tome de la saga "Siècle
bleu", thriller scientifique qui interroge notre
époque.
Jean-Pierre
Goux démarre sa carrière au sein du monde scientifique,
en tant qu'ingénieur spécialisé en mathématiques,
informatique et économie. Il se rend ensuite pendant
quatre ans aux Etats-Unis pour y mener des recherches dans
le domaine des calculateurs parallèles et des algorithmes
d'optimisation.
Il obtient en 2002 le prix SIAM
optimization pour ses travaux en mathématiques
et, il y a quelques semaines, lun de ses articles sur
le calcul distribué, écrit en 2001, a été
reconnu comme lun des 20 articles les plus influents
de la période 1992-2012. Revenu en France en 2000 juste
avant lélection de George W. Bush, il participe
à la fondation d'une société de conseil
spécialisée dans la modélisation mathématique
et l'aide à la décision à Paris.
Considérant que l'énergie est le défi
majeur du XXIe siècle, Jean-Pierre Goux travaille aujourd'hui
essentiellement dans ce secteur, particulièrement dans
le domaine de l'économie de l'énergie. Sa saga
Siècle bleu, écrite en marge de son travail,
est son laboratoire didées.
Christophe
Jacquemin (CJ) pour Automates Intelligents : Votre
nouveau roman "Ombres et lumières", formidable
thriller scientifique,
voire sociologique, et deuxième tome de la saga "Siècle
Bleu", sort le 10 mai 2012 Jean-Pierre
Goux (JPG) : Vous
savez, jaime bien les dates symboliques. Le tome 1 est sorti
le 22 avril 2010 pour les quarante ans du jour de la Terre. Ce tome
2 vient vingt ans après le sommet de Rio(1) de 1992
qui fut le point de départ de ma prise de conscience écologique.
Le sommet Rio+20 débutera le 20 juin, le livre arrivera dans
les librairies un tout petit peu avant. Pour moi, 2012 représente
une année charnière pour la protection de la terre,
un peu oubliée en ces temps de crise..
CJ
: En quelques mots, présentez-nous "Ombres
et Lumières"... JPG : Au début du livre, le héros, Abel Valdés
Villazón qui est à la tête de lorganisation
éco-activiste, révèle un secret dÉtat
effroyable. Il espère faire chuter le gouvernement américain
mais il ignorait que ce secret dissimulait un complot bien plus
vaste, impliquant Washington, Pékin, un milliardaire américain
et surtout les plus grandes organisations criminelles.
Il déclenche donc une réaction sans précédent
de la Maison Blanche et se retrouve traqué avec sa femme
Lucy. Heureusement pour eux, leur chemin croise celui dun
mystérieux hacker qui va les aider, mais surtout changer
le cours de leur vie. Ils se battent pour survivre et leur combat
va devenir celui de toute lhumanité. Une révolution
se met en marche, la Révolution bleue....
CJ
: Siècle bleu va comporter 3 tomes ? JPG : Il y a un troisième tome en début de
gestation, mais cette saga pourrait en fait sétendre
à volonté. Cependant je vais peut-être faire
une pause, car lécriture de ce deuxième tome
a été éreintante et je vais aussi voir comment
donner une tournure plus concrète à certaines idées
exposées dans le livre. Avec cette saga, mon idée
était de disposer dune histoire et de personnages permettant
de porter un regard critique mais surtout déclairer
le lecteur sur lévolution de nos sociétés,
de lui donner des clés de lecture sur des phénomènes
complexes ou dont on parle peu. La forme du thriller est particulièrement
adaptée à mon projet car elle permet de distiller
des informations au sein dune histoire agréable à
lire. Les deux premiers tomes constituent le diptyque d'une même
histoire, le tome 1 s'inscrivant sur une durée de 14 jours
et le tome 2 sur les 14 jours suivants. Mais signalons qu'il est
possible de lire ce tome 2 sans avoir forcément lu le précédent.
Et si à la fin de ce diptyque, lhistoire se clôt,
jai laissé pas mal de choses potentiellement ouvertes,
de nombreux thèmes encore non abordés et qui pourront
faire lobjet dautres romans. J'y pense déjà.
CJ
: Le tome 1 de Siècle bleu était axé
sur le thème de lécologie. La révolution
écologique reste le fil rouge du récit mais "Ombre
et lumières" aborde aussi celui de la finance criminelle,
des paradis fiscaux et des mafias JPG : Tous ces thèmes sont en fait liés ou
vont malheureusement l'être. Lécologie ma
amené à réfléchir sur la finitude des
ressources naturelles. Certaines dentre elles, dans les années
ou décennies à venir, vont sépuiser et
avant cette période, nous allons entrer dans des phases de
pénurie. Pour gérer ces phases, il faudra nécessairement
une intervention des Etats pour éviter que ce qui reste disparaisse
(la fameuse "tragédie des biens communs" connue
des économistes). Or on voit déjà très
bien aujourdhui avec la protection des espèces en voie
de disparition (rhinocéros, tigres et autres oiseaux exotiques),
ou avec le contrôle de la pêche, que les Etats ont énormément
de mal à faire adopter des traités et lorsquils
y parviennent, ils ont rarement les moyens de faire respecter les
règles. Il ny a aujourdhui pas de police environnementale,
heureusement certaines ONG veillent. Derrière, on découvre
des gens qui ne jouent absolument pas le jeu, qui bafouent ces règles.
Le crime organisé international a bien compris cette nouvelle
donne et a déjà commencé l'invasion de cette
sphère. Il fallait que jen parle.
CJ
: Pour vous, le crime organisé sera la principale
force antidémocratique du XXIe siècle ? JPG
: Lorsque nous étions dans un état dopulence,
rien n'a été vraiment fait pour construire et gérer
la transition, prendre en compte cet appauvrissement des ressources
pour la suite de notre destinée. Cela me rappelle étrangement
la tragédie de l'île de Nauru dont je parle dans Ombres
et Lumières. Nous allons être maintenant rapidement
confrontés à un état de pénurie, dans
un paysage où des forces échappent à lEtat.
Des forces qui dans certaines zones du monde sont même bien
plus puissantes que lui.
Si on ne sattelle pas dès maintenant à briser
ce phénomène, la transition deviendra impossible.
Nous nous dirigerons alors inéluctablement vers le monde
de Mad Max. Jai deux enfants, ce nest pas le
futur dont je veux. Ce roman est donc un signal dalerte mais
aussi un acte de résistance. Dans mon roman, la réflexion
concerne surtout le phénomène du crime organisé
international. Les paradis bancaires et les banques criminelles
(dont le nom est souvent inconnu du commun des mortels) sont juste
un outil - indispensable - à leur disposition dont jexplique
les rouages. Le crime organisé international a connu une
première phase dexpansion depuis les années
80 avec lessor de la mondialisation. Dune certaine façon,
la facilité des échanges a permis daider les
peuples à vivre ensemble (souvent en paix) mais elle a aussi
créé de gigantesques frustrations et des situations
catastrophiques pour une grande frange de lhumanité.
Les mafias ont bien senti le potentiel et ont exploité ces
frustrations et ces dérives de la mondialisation. Elles ont
investi toutes sortes de nouveaux marchés, quil sagisse
du trafic de drogue, du trafic darmes, de la contrefaçon,
du déplacement et de lexploitation des migrants...
CJ
: Ce sont des marchés
énormes JPG : Oui. Vu quil sagit de marchés illicites,
on ignore les chiffres exacts. Mais selon le dernier
rapport du comité de lONU spécialisé
sur ces questions (UNODC : United Nations Office on Drugs and Crime)
sorti en octobre 2011, le chiffre daffaires des activités
criminelles illicites représenterait aujourdhui 2 000
milliards de dollars. Lestimation qui circulait précédemment
était seulement de la moitié Avec de tels revenus,
les mafias produisent plus de richesses que de nombreux pays du
G8 et mériteraient dy figurer. Cest une force
et une menace devenue colossale, bien souvent invisible et qui ne
connaît pas la crise
CJ
: ...et qui s'en nourrit... JPG : Oui. Plus la crise économique est grave et les
populations malheureuses, plus les mafias se développent.
Cétait le moteur du premier cycle de développement
des mafias. Le second viendra comme je le disais de lexploitation
de la finitude des ressources. Comme dans le tome 1, Ombres et
lumières traite de transition écologique mais
plus généralement de lévolution de lorganisation
des sociétés humaines. Il était donc indispensable
pour moi dintroduire au sein de lhistoire une forte
composante mafieuse. Parce que si les Etats nen prennent pas
conscience et ne réagissent pas à temps, la démocratie
sera remplacée par une "voyoutocratie". Cest
déjà le cas dans certains pays comme lItalie
et le Mexique où les Etats narrivent plus à
contrôler des zones de non-droit, qui deviennent petit à
petit plus étendues que les zones de droit. Cette voyoutocratie
na rien à voir avec celle que lon dénonce
en France : je parle ici de pays laissés à des tueurs
sanguinaires et aux pires exploiteurs. Si on laisse faire ça,
dans dix ou vingt ans, on reviendra dans de nombreux pays aujourdhui
"démocratiques" aux âges les plus sombres
du Moyen-âge.
CJ
: Dans votre roman, les personnages sont donc confrontés
à cet état de fait JPG : Oui. Le père de mon héros était
un juge mexicain tué par le cartel de Tijuana. Son fils,
Abel Valdès Villazón navait que cinq ans. Pour
se venger et financer son organisation écologique clandestine,
trente ans plus tard il a braqué un casino sur Internet dont
le cartel se servait pour blanchir son argent. Le cartel lapprend
et ça dérape Les cartels mexicains, en plus
du gouvernement américain, se mettent à leur tour
à ses trousses.
Par l'usage du roman, à travers une histoire, je peux montrer
ce phénomène en action, ses mécanismes, et
exposer certains faits peu connus sur la finance criminelle. Je
ne parle pas ici des exactions commises par certaines grandes banques
pendant la crise des subprimes ou de la crise de la dette (cela
pourrait faire lobjet dun autre livre) mais du rôle
de certaines banques (souvent petites et inconnues du grand public)
pour le lessivage de largent sale. Cest un rouage fondamental
permettant à la criminalité dexister, dopérer
et de sétendre. Si une quantité colossale dargent
sale est produite, il faut savoir qu'elle ne peut être réintégrée
comme cela, dun coup de baguette magique dans léconomie
licite..
En simplifiant, disons que la seule façon de l'amener dans
léconomie licite est de disposer dun certain
nombre de banques qui acceptent ces capitaux et les réinvestissent
par la suite. Les explications fournies dans le roman sont beaucoup
plus détaillées. Depuis vingt ans que la criminalité
transnationale se développe, on assiste à un développement
phénoménal des paradis fiscaux dont lopacité
est la clé. Au départ, ils étaient uniquement
utilisés pour de lévasion fiscale et les Etats
pour le financement dopérations "spéciales".
Aujourdhui, ils sont devenus le fief des groupes criminels...
Les gouvernements ont conscience de ce phénomène mais
pour linstant lévolution de la réglementation
(que je suis avec attention) est un sommet dhypocrisie et
dimmobilisme bureaucratique. La Suisse pliera peut-être,
mais les capitaux iront ailleurs. Ils lont dailleurs
déjà en partie fait.
CJ
: Les paradis bancaires sont-il nombreux ? JPG : Il en existe des dizaines voire des centaines ! Certains
que tout le monde connaît (le Liechtenstein, Panama ou Gibraltar),
mais surtout une multitude dautres complètement inconnus.
Les mafieux et leurs conseillers se gardent bien déventer
leur existence. J'en cite quelques uns dans Ombres et Lumières
: Campione dItalia, la République monastique du mont
Athos, Sercq, Niue, Montserrat, Livigno, Büsingen. Mon préféré
cest le dominion de Mechilzedek, regardez sur Internet, cest
effarant ! Tous sont situés dans de petites îles ou
des enclaves très particulières et ne servent quasiment
quaux mafieux... Ici une grande partie de largent provient
de largent sale et ressort blanchi. Et selon une estimation
assez ancienne du FMI, il y aurait aujourd'hui 10 000 milliards
de dollars dargent sale qui dorment dans des coffres. Ceci,
sans compter tous les investissements déjà réalisés
par les groupes criminels dans des entreprises licites.
Au
départ, les mafieux rachetaient des pizzerias, des sandwicheries,
des garages, des petits commerces. Mais maintenant, on se rend compte
que via des fonds dinvestissements, via des hedge funds, sont
détenues aujourd'hui dénormes multinationales,
comme par exemple des entreprises pharmaceutiques en Amérique
du Sud. Ces entreprises nont initialement pas besoin des mêmes
rendements que les marchés... C'est tout d'abord un investissement
de sécurité. Les criminels ont néanmoins compris
quen cassant les prix, ces entreprises peuvent prendre des
parts de marché à leurs concurrents aux mains dacteurs
licites. En sétendant, le crime organisé, sous-produit
de la mondialisation, peut tuer le capitalisme pour aller vers quelque
chose de pire. Certains secteurs sont devenus complètement
vérolés par le crime et les mafias ; lEtat na
plus de possibilité dagir sur les agents économiques
pour changer le cours des choses. On le voit très bien par
exemple en Italie
CJ
: Dans quels secteurs ? JPG : Dans tout ce qui concerne par exemple le recyclage
des déchets. Lisez Gomorra de Roberto Salviano. Ce
secteur est tenu en Italie par les mafias et dans ces conditions
il ne pourra pas y avoir ici de transition écologique dans
ce pays. Les déchets toxiques, au lieu dêtre
traités, sont enterrés dans les champs ou mélangés
au béton utilisé pour les fondations des immeubles
! Tout, là-bas, est dévoyé : des personnes
qui contrôlent à celles qui donnent les autorisations
en passant par celles qui inspectent Tout le monde a été
corrompu puisque la corruption va de pair avec la criminalisation.
Cest un cancer. Le livre aborde profondément ce thème,
thème dont en général quasiment personne ne
parle mais qui, je le répète ici, constituera lun
des principaux écueils à la bonne gestion de la finitude
des ressources. Cest un thème très dur, mais
il vaut mieux parler des choses difficiles que les occulter. Et
par le biais du roman, cest moins rébarbatif.
CJ : Doù
vous viennent toutes ces connaissances de ce monde ? Le livre est
une fiction vous avez bien pris la peine de préciser
que "toute ressemblance avec des faits ou des personnes ne
seraient que pure coïncidences" JPG : En fait, tout ce qui est dit sur la criminalité
et la finance criminelle dans ce roman sont des faits réels
J'ai juste modifié le nom dun cartel mexicain particulièrement
violent.
Je mintéresse à ce domaine depuis plus dune
vingtaine dannées. Jai grandi à Nice et
cest une ville où la criminalité, malheureusement,
a toujours été assez développée. Jy
ai grandi à lépoque de la guerre de casinos,
avec des règlements de compte entre différentes mafias.
On pouvait voir chaque jour des nouvelles là-dessus dans
Nice-Matin. Je me suis toujours intéressé à
cette frange "ombrageuse", cette ombre de notre société.
Et sur la côte dAzur, on voit ces gens dans les boîtes
de nuit où jai beaucoup traîné mes guêtres.
Les criminels sont présents dans les marchés publics,
dans lorganisation de la politique. Y habiter a fait que je
m'y suis intéressé. Nice a aussi des côtés
beaucoup plus lumineux et dailleurs ce nest pas un hasard
si Ombres et Lumières , dont lintrigue se déroule
presque entièrement aux États-Unis, sachève
à Nice et Marseille, où vous découvrirez certaines
choses peu connues et merveilleuses.
Quand jai quitté Nice en 1993 et grâce à
Internet qui naissait, je n'ai jamais cessé de dévorer
les rapports de lobservatoire géopolitique des drogues,
ou ceux de lONU sur le sujet. Et puis jai lu à
peu près tous les livres existants sur la criminalité
ou la finance criminelle. Dans mon travail, où je moccupe
en partie de questions de lutte anti-blanchiment, jai aussi
été témoin pendant trois ans dune enquête
unique sur un secteur adjacent. Je ne peux pas en parler car lenquête
se poursuit. Cest la première fois que je vois ces
organisations à l'oeuvre, daussi près. Cétait
effarant.
Je suis d'ailleurs assez sidéré de la méconnaissance
de ce sujet, même au plus haut niveau de lÉtat.
Certains criminologues ou experts comme Alain Bauer, Xafier Raufer,
Jean-François Gayraud ou Mickaël Roudaut appellent à
une analyse beaucoup plus poussée de ce phénomène
et à une refonte des méthodes de lutte. Ils ont absolument
raison. Lorganisation de la justice est complètement
inadaptée pour combattre ces mouvements. Les mafias le savent
parfaitement et elles en jouent.
JC
: Les mafias sont-elles
présentes dans le secteur de lénergie ? JPG : Pour financer la transition écologique, il faut
disposer d'énormément de capitaux. Remplacer des centrales
nucléaires ou fossiles par des sources de production renouvelables,
cest par exemple très cher et largent manque.
Et dans certains pays, les capitaux ont été dorigine
criminelle. Les Italiens ont arrêté lannée
dernière un mafieux qui avait investi pour quelque 1.5 milliard
deuros dans des éoliennes. Il se pourrait - mais aucun
rapport nexiste là-dessus - que ce soit le cas dans
dautres pays européens. Dans les actionnaires de certains
parcs solaires ou éoliens, il y a parfois de petits fonds
dinvestissement qui paraissent douteux. Personne nen
parle.
JC
: Pourquoi ce secteur ? JPG : Europol a publié
en 2010 un rapport sur le sujet et considère que
le secteur de lénergie est - ou devrait être
- lune des principales cibles dinvestissement pour les
organisations criminelles. Les prix de lénergie devraient
continuer à augmenter et ces investissements sont stratégiques.
Pour le renouvelable, dont une bonne partie est financée
par des subventions, la tentation est aussi grande pour les mafieux
de corrompre des fonctionnaires pour obtenir des subsides pour des
projets qui nexistent pas ou produisent moins quils
ne le déclarent. On parle de fermes photovoltaïques
qui produisent la nuit - cest possible avec certaines technologies
mais quand même...
JC
: Et lénergie,
finalement cest le pouvoir... JPG : Absolument, un bon groupe mafieux doit être diversifié
et il est très intéressant de posséder des
actifs dans ce domaine, mais aussi dans les travaux publics, la
grande distribution, lhôtellerie Lénergie
fait partie des secteurs clés. Les criminels se présentent
maintenant au grand jour comme des businessmen mais lorigine
de leur fortune est souvent inconnue. Comme les lois sont inadaptées
et quils peuvent se payer les meilleurs avocats du monde,
il est impossible denquêter ou de les condamner. En
général ils sont bien implantés dans la vie
politique locale où ils soutiennent des clubs de sport ou
des organisations de bienfaisance.
Les mafieux deviennent donc petit à petit des personnages
publics pour acquérir une forme de respectabilité.
Et souvent ça marche.
JC
: Dans votre roman, on voit que les mafias utilisent
énormément les nouvelles technologies Peut-être
quun des moyens de lutter contre elles sera aussi dutiliser
ces outils, d'y avoir toujours une longueur davance ? JPG : Effectivement. Dans le roman, lantidote trouvée
par les héros contre la mafia, cest le hacking, c'est-à-dire
pénétrer leurs ordinateurs pour disposer de tous les
renseignements, voire monter des opérations destructrices
Le combat par les technologies de l'information. On s'en rend compte
par exemple aujourdhui avec le développement du phénomène
Wikileaks ou Anonymous, une fédération de hackers,
qui prennent toutes sortes de cibles.
CJ
: Par exemple ? JPG ; Des documents, déposés sur le web par
Wikileaks lannée dernière, ont révélé
les liens entre certains mafieux russes et des dirigeants européens.
Une révélation qui a fait très mal. Dès
lors, le hacker qui sort des renseignements cachés dans lombre
pour les mettre à la lumière peut avoir un grand intérêt.
Le problème, cest quil prend des risques
Au Mexique, des hackers dAnonymous qui voulaient révéler
le réseau de corruption dun des cartels les plus violents
ont été kidnappés. Ils ont vite fait machine
arrière.
JC
: Le roman met donc en scène
des choses sombres. Mais il y a aussi la figure de l'autre héros,
lastronaute Paul Gardner, bloqué sur la Lune, attendant
les secours et délivrant chaque jour à la planète
des messages de paix JPG : Oui, après cette longue discussion sur les mafias,
parlons un peu de choses heureuses !
Si on regarde lhumanité, il y a toujours eu en elle
une part sombre et une part lumineuse. Il est des époques
où lune prend le pas sur lautre. Javais
besoin aussi de ne pas faire quun roman noir - puisque cest
un thriller. Je voulais aussi un roman lumineux, une utopie réaliste.
Et ici, la lumière vient de ce personnage, Paul Gardner ,
astronaute qui a été envoyé au départ
sur la Lune pour exploiter lhélium 3 [ndlr : voir
notre encadré], élément chimique
qui pourrait servir de "fuel" aux futures centrales nucléaires
à fusion, pouvant ainsi constituer la solution énergétique
du XXIe siècle. Paul Gardner est bloqué sur la Lune
et rêve en voyant la Terre. Et ses rêves vont avoir
tendance à se réaliser...
CJ
: Cette histoire dhélium 3 est réelle JPG : Oui. Il y a dix ans, les Etats-Unis parlaient denvoyer
des astronautes sur la Lune pour 2013. Laction du livre se
déroule justement en 2013. Finalement, pour des raisons que
je détaille dans le tome 1, le gouvernement Bush a constamment
décalé le programme - baptisé "Constellation"-
puis Barack Obama la annulé. Dans mon livre, les Américains
ont tenu les délais. Il s'agit donc d'une fiction... mais
pas vraiment en fait. Lhélium-3 était lun
des grands enjeux de ce retour sur la Lune et pour les Américains
il était important de sen emparer avant les Chinois.
Mais maintenant Pékin fait cavalier seul, et ils ont bien
lintention dexploiter lhélium-3. Plusieurs
déclarations officielles ou officieuses vont dans ce sens.
Mais, à mon humble avis, les Etats-Unis nont pas dit
leur dernier mot. La NASA est engluée dans des problèmes
de financement et manque defficacité. Il y a pourtant
aux Etats-Unis une nouvelle génération dentrepreneurs
du spatial qui sont sur le point de révolutionner le secteur.
Je pense notamment à SpaceX, lentreprise dElon
Musk, un jeune quadragénaire pour lequel jai une admiration
sans limite. Un personnage du tome 2 sinspire dailleurs
de lui. A lheure où nous écrivons ces lignes,
SpaceX est sur le point de faire décoller le premier cargo
privé qui viendra ravitailler la station spatiale internationale
(date cible fixée au 7 mai). Cest extraordinaire. Jamais
personne naurait prédit cela.
Elon
Musk était le fondateur de Paypal quil a revendu pour
une fortune à Yahoo. Il a réinvesti cela dans deux
entreprises : Tesla Motors (qui fait de prodigieuses voitures électriques)
et SpaceX. Il applique les méthodes de la Silicon Valley
pour diminuer de façon drastique les coûts de développement
et les cycles de conception/validation du spatial. Il a restauré
une ferveur que les ingénieurs navaient pas connue
depuis le programme Apollo. Il est hallucinant. Il dit quil
va aller sur la Lune et sur Mars. Il y arrivera, jen suis
certain. Et certainement avant les Chinois.
Dommage que je sois absolument allergique à la mécanique
(jétais pourtant admis à SupAéro !) et
à la thermodynamique, car jaurais adoré mimpliquer
dans une telle aventure. Mais qui sait ce que réserve lavenir
!
Paul Gardner et cet autre personnage que vous découvrirez
sont en tout cas pour moi le moyen de "participer" au
rêve spatial qui a pour moi une portée qui va bien
au-delà de laventure technique. Vous découvrirez
ça dans le tome 2.
CJ
: Votre héros rêve
du Siècle Bleu, un siècle dont la couleur ne serait
pas le noir, mais le bleu, une couleur despérance... JPG : Oui, le bleu, couleur de la planète Terre. Ce
concept de Siècle bleu, défini par Paul Gardner, est
de dire qu'avec une planète limitée en ressources,
nous devons fournir des efforts dinnovation et de réforme
sur une durée longue, un siècle, pour réaliser
une transition et amener lhumanité à un autre
stade dévolution. Un stade où elle pourrait
vivre enfin en harmonie sur le Vaisseau Terre. Le tome 2 présente
en détails le programme du Siècle bleu. Paul Gardner,
comme je vous le disais, est bloqué sur la Lune à
cause de la folie de Pékin et Washington. En attendant dêtre
secouru, il énumère les défis de ce siècle,
il fixe lambition et décrit la joie que lon aurait
si on réussissait cette transition.
Ce personnage rêve, et chaque jour, durant quatorze jours,
il poste un message aux Terriens et propose des solutions, complètement
utopiques pour certaines. Au départ, ces messages sont lus
parce que les gens ont envie quil soit sauvé. Comme
il dit des choses fondamentales, profondes et très belles,
il a un pouvoir dinfluence énorme. Petit à petit,
de plus en plus de monde se passionne pour ses messages, jusqu'à
ce que 7 milliards dhumains se joignent à lui. La force
lumineuse qui va sopposer à tous les aspects lugubres
va venir de cet homme qui rêve, seul, sur la Lune, qui éclaire
et redonne à lhumanité lespoir et le courage
de faire changer les choses. Au moment où les héros
de cette histoire sont empêtrés au plus haut point
contre les mafias, lEtat américain et les menaces nucléaires,
intervient ce phénomène positif qui unit par percolation
tous les rêves et espoirs des individus. Paul Gardner fédère
tous ces élans positifs dans une espèce dénorme
révolution pacifique, qui prend une force gigantesque et
- mais je ne voudrais pas raconter le livre - pourra éventuellement
contrebalancer ces forces très noires qui existent également
dans notre monde.
Cela
peut paraître fou, mais en ces temps de doute et de protestation
généralisée, le monde peut basculer si un nouveau
leader apparaît avec un modèle vraiment nouveau. En
espérant que ce ne soit pas un charlatan ! Ombres et Lumières
est le fruit dune longue réflexion sur lémergence
des révolutions.
CJ
: Et tout cela, pour vous,
naît de ce spectacle de regarder notre Terre depuis l'espace...
JPG : Jai longtemps cherché quel pouvait être
le point de vue qui pourrait permettre à tous les humains
dêtre daccord sur leur avenir. Le flash mest
venu en 1996, lorsque jai découvert les textes très
poétiques des astronautes dans louvrage Clairs de
Terre, un ouvrage illustré de magnifiques photos de notre
planète prises par les astronautes. Jen ai rencontré
ensuite beaucoup et la plupart étaient frappés par
un désir profond de protection de la Terre et des hommes.
Pour moi, ce point de vue est devenu une évidence. La vision
qui rassemblera les hommes, c'est notre Terre, notre maison, vue
depuis lespace. Et en voyant cette maison, on se rend compte
quelle est belle, quil ny a rien autour. Et qu'on
ne peut espérer se dire "quand on aura tout foutu en
lair sur Terre, on ira ailleurs ". Ailleurs, on ne pourra
pas vivre, en tout cas pas tout de suite.
CJ
: On ira peut-être sur Mars.. JPG : Mars est beaucoup moins accueillante que la Terre.
Même si je lis très peu de science-fiction, je suis
un grand admirateur de la saga "Mars la Rouge","Mars la Verte", "Mars la Bleue" de
Kim Stanley Robinson sur la terraformation de Mars, et pourtant
j'avoue que cela ne m'a pas convaincu que ce serait possible d'y
vivre. Les conditions de vie y sont épouvantables et précaires.
Mieux vaut donc miser sur notre Terre que sur Mars. Il faut bien
sûr continuer à explorer le système solaire
et au-delà, mais ce ne sera pas une solution pour ce siècle
d'aller s'enfuir sur Mars ou sur la Lune. Voir la Terre depuis l'espace
nous fait à la fois prendre conscience de sa beauté
mais aussi de notre isolement. Une image forte pour nous décider
à nous comporter de façon plus responsable envers
la nature mais aussi envers les humains et les autres espèces.
Respecter le sacré de cette planète.
CJ
: Est-ce pour cela que dans le roman vous parlez par
exemple de la philosophie des Navajos ? JPG : Oui. Les Navajos ont une conception très profonde
de lharmonie et de la beauté. Les clés sont
là. Et le roman contient aussi des réflexions sur
lécologie, la spiritualité. Le monde va avoir
besoin de ces forces lumineuses, toutes nétant pas
forcément rationnelles, certaines étant même
magiques, mais on aura besoin de tout cela pour changer le monde.
CJ
: Vous allez continuer la saga. Quels autres thèmes
voudriez-vous aborder dans vos romans ? JPG : Ce tome 2 est lhistoire dune révolution,
la Révolution bleue. Dans les idées qui mintéressent,
il y a la consolidation des révolutions. Dans lhistoire
des sociétés humaines, si de nombreuses révolutions
ont pris place, très peu ont finalement débouché
sur des transformations vraiment positives. Souvent elles ont conduit
à létablissement de régimes pires que
ceux quelles avaient destitués.
Je
mintéresse aussi aux conditions deffondrement
des civilisations. J'aimerais donc prolonger la saga avec un livre
qui parlerait notamment darchéologie antique, expliquant
comment les grandes civilisations ont disparu. Ceci pour montrer
que la nôtre nest pas forcément robuste, mais
maintenant je crois que nous sommes nombreux à en être
conscients !
Enfin,
un troisième thème concerne leau et le pétrole,
les deux grands enjeux de ces prochaines années. Et peut-être
aussi que je parlerai de Nikola Tesla, lun des inventeurs
les plus prolixes de lHistoire et finalement assez méconnu
du grand public.
CJ
: Nous comptons beaucoup de chercheurs parmi nos abonnés.
Pourquoi avez-vous abandonné la recherche scientifique ?
JPG : Jai quitté la recherche pour deux raisons.
La première cest quen voyant tout ce quil
se passait autour de moi, je ne pouvais plus travailler dans un
laboratoire sur des problématiques trop abstraites. Javais
un besoin dêtre dans le concret, dans laction,
proche des cercles de décision. La science apporte un éclairage
capital et je continue dailleurs danalyser tout ce que
je lis ou tout ce que jentends avec cette même rigueur.
Mais quand on veut faire changer les comportements, cela ne suffit
pas de montrer les faits, il faut mettre des forces en route. Et
cela, cest difficile à faire depuis un laboratoire.
Demandez-le aux milliers de climatologues qui collaborent avec le
GIEC !
La
seconde raison est que jai toujours eu peur de lhyper-spécialisation.
On a tendance à enferrer les chercheurs sur des thèmes
très précis et cela ne correspond pas à ma
personnalité. Cest pour cette raison que jai
toujours refusé décrire une thèse. Je
ne voulais pas être considéré comme le spécialiste
de telle ou telle question. Jadore depuis toujours la pluridisciplinarité
et la découverte de nouvelles choses. Ceci doit dailleurs
se sentir dans ce que jécris.
En travaillant dans lénergie et lenvironnement,
et avec ces projets de romans, jai vraiment trouvé
un équilibre et un champ dinvestigation qui me va très
bien. Cependant, je nexclus pas de retourner dans la recherche
fondamentale, si de grands programmes pluridisciplinaires et ambitieux
se montaient !
Note
(1) Ce Sommet de la Terre s'est tenu à Rio de Janeiro du 3
au 14 juin 1992, sous l'égide de l'Organisation des Nations
unies. Cette Conférence des Nations Unies sur l'environnement
et le développement (CNUED) est généralement
considérée comme une réussite. Avec la participation
d'une centaine de chefs d'État et de gouvernement très
diversifiés, ce sommet demeure aujourd'hui le plus grand rassemblement
de dirigeants mondiaux. Plus de 1 500 ONG étaient également
représentées. Ce sommet sest conclu par la signature
de la Déclaration de Rio, fixant les lignes d'action pour une
meilleure gestion de la planète, faisant progresser le concept
des droits et des responsabilités des pays dans le domaine
de l'environnement. Cependant, elle n'est pas juridiquement contraignante.
Au contraire, elle reconnaît la souveraineté des États
à "exploiter leurs propres ressources selon leur politique
d'environnement et de développement". Ce sommet a conduit
par ailleurs à l'adoption du programme Action 21, qui comprend
environ 2 500 recommandations (dont la plupart n'ont jamais été
mises en uvre), la Déclaration sur la gestion, la conservation
et le développement durable des forêts, de même
de même que les trois conventions de Rio :
la Convention sur la diversité biologique (CDB)
la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques
(CCNUCC)
la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification
(CLD).
Sest tenu ensuite le sommet de Johannesburg en 2002.
Un prochain sommet se tiendra à Rio du 20 au 22 juin 2012 avec
pour thèmes "léconomie verte" et "le
cadre institutionnel du développement durable".