Plan du site Aide Abonnement Nous Contacter


Actualité
Editorial
Interviews
Démocratie
Visites virtuelles
Art. Imaginaire
Du côté des labos
Le feuilleton
Manifestations
Biblionet
CD Rom
Echanges
Liens Utiles

 

Accueil > Interviews
Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue.
 
Archives
Sylvie Stéphanidès
François Anceau
Alain Cardon
Franck Biencheri
Jean-Pierre Goux
Jean-Claude Lapraz

23 mai 2014
Propos recueillis par Automates Inteligents

François Anceau

Automates intelligents (AI) : Cher François Anceau, merci d'accepter de répondre à nos questions.
Tout d'abord, pouvez nous nous préciser votre carrière professionnelle, votre situation actuelle et vos principales publications ?

François AnceauFrançois Anceau (FA) : Je suis ingénieur INPG 1967. J'ai immédiatement commencé une carrière de chercheur en architecture d'ordinateur, puis de microprocesseurs à Grenoble où j'ai passé ma thèse d'Etat en 1974. J'ai commencé à enseigner en 1975 avec une interruption de 12 ans chez BULL où j'ai encadré des chercheurs forts brillants sur la vérification formelle de matériel et un peu de logiciel. En parallèle de cet intermède industriel, j'ai enseigné à Sup-Télécom et 14 ans à l'Ecole Polytechnique. En 1996, j'ai occupé un poste de professeur titulaire de chaire au CNAM, tandis que je pratiquais ma recherche au laboratoire PICM de l'Ecole Polytechnique, puis au département SOC du Lip6 depuis 2004. Dans le même temps, je me suis beaucoup intéressé à d'autres sujets tels que la nature scientifique de la conscience ainsi qu'à d'autres phénomènes non encore éclairés.
Je suis actuellement professeur CNAM émérite et collaborateur bénévole au département SOC du Lip6 où je collabore actuellement au projet de recherche HODISS-HERODOTOS.

Mes principales publications ont été trois ouvrages :
- The architecture of micro-processors, Addison-Wesley, 1986
- Vers une étude objective de la conscience, Hermes-Science, 1999
- Conception des circuits VLSI- Du composant au système, avec Y. Bonnassieux, Dunod, 2007

J'ai également donné deux séminaires particulièrement marquants :
- De von Neumann aux super-microprocesseurs, UTLS, septembre 2000
- Distribution d'horloges à grande échelle sur une puce, Collège de France, Cours de G. Berry, mars 2014

AI. : Vous avez traité ces dernières années deux thèmes qui intéressent beaucoup notre revue. Voulez vous que nous les abordions successivement ?

Les micro-processeurs

AI. : Vous étudiez de près l'évolution des micro-processeurs et des circuits intégrés. Vous mettez particulièrement l'accent sur la miniaturisation et l'accroissement de la rapidité, ainsi que sur les conséquences que cela implique dans la logique des systèmes et des concepts.
Pouvez vous d'abord nous résumer les principales conclusions que les non-informaticiens pourraient retenir de vos travaux dans ces domaines ?

FA. : Il faut d'abord expliquer la nature du phénomène. La technologie des circuits intégrés est le seul phénomène technologique qui a évolué de manière exponentielle depuis 50 ans sans aucun essoufflement. La dimension des transistors est passée de la dizaine de microns à la dizaine de nanomètres de manière quasiment continue, entraînant une énorme augmentation de la complexité de ces circuits qui atteint maintenant plusieurs milliards de transistors et de la vitesse des organes internes qui est passée de la dizaine de microsecondes à la picoseconde. Pour des raisons commerciales et thermiques, la vitesse des microprocesseurs commerciaux a été bloquée vers 2003 à 3Ghz, mais les technologies actuelles devraient permettre d'atteindre plusieurs centaines de gigahertz (mais avec une dissipation thermique très très importante!).

Personne n'est capable de prévoir la fin de cette course folle. Toutefois des limites physiques se présentent à l'horizon. Avant la fin de la décennie, les éléments actifs ne seront réalisés que sur une dizaine d'atomes de silicium et avant 2025 il n'y en aura plus qu'un seul ! Jusqu'à maintenant, tous les obstacles physiques ont été éliminés ou contournés. Est-ce que cet ultime obstacle représente la fin de cette course folle, ou sera-t-il lui aussi contourné. Si cela devait être le cas, ce serait l'entrée dans le monde quantique par la grande porte.

Un circuit intégré définit un nouvel espace. Le monde des organes qu'il comporte n'a rien à voir avec celui du milieu extérieur. Tout y est 10 000 fois plus petit. Le coût d'entrer et surtout de sortir du circuit est énorme. Il faut trois ou quatre niveaux d'amplificateurs successifs pour faire sortir un signal électrique du circuit et deux niveaux successifs d'adaptateurs géométriques pour assurer le passage entre les millimètres de la carte et les nanomètres du circuit. Passer d'un circuit à un autre est pratiquement aussi coûteux que de passer d'une carte d'électronique à une autre via des dispositifs électromécaniques (relais, moteurs,..). Cette contrainte incite donc à mettre le maximum possible d'organes dans un seul circuit intégré.
Cette technologie a permis de réaliser la totalité des processeurs des machines informatiques préexistantes et d'en développer de nouveaux, plus rapides et plus complexes que les précédents.

AI. : Quels sont les métiers impliqués ?

FA. : Dans cette discipline, il faut distinguer trois corps de métier :
- les technologues que nous pourrions comparer aux fabricants de matériaux pour la réalisation des bâtiments,
- les concepteurs comparables aux ingénieurs qui dessinent les plans des bâtiments,
- les architectes comparables aux architectes de bâtiment

AI. : On considère généralement que la France est très largement absente, au plan industriel mais aussi théorique, dans l'évolution de ces technologies. Est-ce exact ?

FA. : La France a été "dans le coup" jusqu'à la fin des années 70. Différents effets ont ralenti son action dans les années 80 et 90 jusqu'à un niveau difficile à rattraper :

- Depuis toujours, le lobby des physiciens a fait passer la technologie avant la conception (le classement des sciences d'Auguste Comte). Nous avons toujours échoué à créer une technologie utilisable, alors que nos compétences en conception ont été tout à fait valables.

- Vers la fin des années 70 et au début des années 80, les USA ont évalué notre compétence en conception. Il l'ont trouvé suffisamment forte pour risquer de leur porter ombrage et ont réagit en conséquence...

- Le changement de politique de 81 a fortement diminué notre aisance économique (deux dévaluations successives !) et déplacé les personnes en place, donc nos capacités à innover. En plus, des idées utopiques (comme les machines massivement parallèles !) sont venues remplacer dans la technocratie celles sagement pragmatiques de la fin des années 70.

A titre d'exemple, Bull a conçu en 1993 Auriga2, un DPS7 mono circuit à peu près de la complexité d'un Pentium (de base) et d'une architecture du type du 386. On pourrait dire qu'a cette époque, nous avions environ 5 ans de retard en architecture et que nous étions à peu près à jour en conception.

>AI. : Le retard pris pourrait-il être rattrapé, et comment ?

FA. : Tous les retards sont rattrapables si l'on en a la volonté et si l'on y met les moyens nécessaires.

- Le lobby des physiciens est toujours là. Le museler demanderait de la volonté et un très gros effort!

- Le retard technologique est énorme, le coût de son rattrapage est aussi énorme. Je pense qu'il serait plus intelligent de s'appuyer sur des technologies étrangères.

- Le retard en conception n'est que de quelques années. Il serait assez facilement rattrapable si l'on voulait.

- Le retard en architecture est très important. Le choc de 81 a ouvert la vanne des idées utopiques. Le retour aux idées pragmatiques nécessite un renouvellement de nos technocrates et de nos universitaires....

AI. : Avez vous une opinion sur la faisabilité dans des délais raisonnables (par ex. 5 ans) d'un ordinateur quantique de forte capacité ?

FA. : En tant qu'utopie c'est un must...

Le monde quantique nous est strictement inconnu ! La Mécanique Quantique est un moyen efficace de l'utiliser comme une boîte noire, mais elle nous cache certainement beaucoup de choses intéressantes. L'informatique est pleine d'utopies dans lesquelles se sont rués les technocrates (principalement ceux de Bruxelles) qui ont soutenu préférentiellement des projets allant dans ce sens. Pendant ce temps, les industriels américains progressaient à toute vitesse dans les voies pragmatiques. On voit bien le résultat maintenant...

La conscience

AI. : Parallèlement à ces recherches, vous vous êtes intéressé à la vaste question de la conscience, dans ses relations avec le cerveau. Vous avez publié en 1999 chez Hermès un essai "Vers une étude objective de la conscience " qui, en 150 pages, réussit l'exploit de faire le point, y compris pour les spécialistes, sur ce vaste problème.
D'abord, pourquoi en êtes-vous venu à aborder cette question, en y consacrant indéniablement un travail considérable, tant de documentation que de réflexion ?


FA. : Au début des années 1990 j'étais chez BULL et je pensais que je serai poussé, comme mes collègues, vers une retraite anticipée. J'ai cherché un sujet pour ma retraite. Celui de la nature de la conscience me tournait dans l'esprit depuis quelque temps. J'ai décidé de l'approfondir... Je ne me suis pas retrouvé en retraite anticipée et j'ai du reprendre une activité "universitaire" dans un contexte particulièrement difficile.

AI. : L'ouvrage est-il encore en vente ? Et par ailleurs pourquoi ne lui avez-vous pas donné la suite que chacun attendait ?

FA : L'ouvrage n'est plus en vente, Lavoisier a pilonné les derniers exemplaires (j'ai pu en sauver quelques uns que je donne à mes amis). Je n'ai pas été accepté dans la communauté neurophysiologique car j'allais contre les idées en cours. La suite aurait nécessité des manips lourdes que je n'ai pas pu faire. Je ne pense pas qu'une suite était attendue. Elle me semble plutôt avoir été redoutée...

AI. : Parmi les nouvelles découvertes et expérimentations ayant été annoncées depuis 1999, quelles sont selon vous les plus importantes, et qui en sont les auteurs ?

FA. : Je ne pense pas qu'il y ait eu de découvertes majeures sur ce sujet depuis 1999...

AI. : Pour en revenir à l'ouvrage, nous devons dire que nous avons beaucoup apprécié, sur un plan philosophique que nous partageons ici, trois de vos positions déterminantes. Pouvez vous les résumer en quelques mots ?

- le matérialisme

FA. : C'est la position naturelle de tout scientifique. Par contre ce n'est pas celle de tous les chercheurs de ce domaine. Beaucoup ont des arrières pensées métaphysiques (La spécificité humaine)

- le fait que les formes évoluées de cerveau et de conscience attribuées à l'espèce humaine ont émergé dès l'apparition des premiers êtres vivants dotés d'un système nerveux central.

FA. : Il me semble que la conscience d'exister est apparue relativement tôt chez les animaux supérieurs (je ne sais pas quand...). Cela me semble une évidence, par exemple, un chien doit être conscient.

- La conviction que, dans des délais très courts dorénavant, apparaîtront des formes de conscience artificielle, liées ou non à des cerveaux artificiels, qui pourront se montrer égales, sinon supérieures à celles des humains.

FA. : Il faut faire une différence entre "conscience" au sens général et "conscience humaine". C'est un peu comme voler. Les avions volent très bien et de manière très efficace, mais ils ne volent pas comme les oiseaux. Une conscience artificielle sera sans doute plus efficace que la conscience humaine mais aussi très différente.

AI. : Il paraît évident que, même en France, pays de Descartes, beaucoup de neuroscientifiques ou d'informaticiens ne partagent pas exactement ces convictions. Pourquoi ? Cela ne limite-t-il pas les ambitions de leurs recherches ?

AI. La recherche sur la conscience est complètement bloquée par les idées métaphysiques de la majorité des chercheurs sur le sujet. "La spécificité humaine" qu'ils revendiquent bloque beaucoup de recherches (voir le chapitre "quelques problèmes philosophiques difficiles" de mon ouvrage).

AI. : Vous avez proposé dans votre ouvrage le concept de point d'attention ou point de focalisation du faisceau intentionnel. Vous pensez que les déplacements de celui-ci dans l'espace mental représentent le Je, se confondant avec la notion d' "être". Pouvez-vous nous en dire davantage ?

FA. : Le point d'attention serait le mécanisme qui assurerait la séquentialité de la pensée consciente.

AI : Vous estimez que votre modèle ne correspond pas à celui d'espace de travail conscient retenu par Bernard Baars et quelque peu repris après adaptation par Stanislas Dehaene. Que sont les différences entre les deux approches ?

FA. : Je réponds à cette question, mais la réponse intéresse aussi la question précédente, pour laqelle j'ai été un peu bref.

La différence principale réside dans la nature de la séquentialité de la pensée consciente. Les chercheurs en IA pensent tous que l'hyper-parallélisme est la clé de l'évolution qualitative de l'IA. Ils pensent donc que le fonctionnement du cerveau est hyper-parallèle et que la séquentialité constatée est due à un manque de ressources. Ils rêvent tous d'une IA parallèle. Pour ma part, je pense que la séquentialité est une nécessité logique liée au besoin de cohérence du fonctionnement des mécanismes psychiques complexes. La séquentialité est la solution la plus simple pour assurer cette cohérence en toute généralité. Je pense que le cerveau hyper-parallèle à dû inventer un mécanisme complexe pour réaliser cette séquentialité. C'est d'ailleurs ce que nous avons dû faire pour assurer le fonctionnement cohérent des machines hyper-parallèles.

AI. : En ce qui concerne les perspectives socio-politiques des travaux sur le conscience artificielle et sur le cerveau artificiel, nous estimons ici que, compte tenu des moyens investis, se sera probablement la firme Google, soutenue par les recherches militaires américaines, et les Big data accumulées notamment par la NSA, qui atteindra cet objectif la première. Qu'en pensez-vous ?

FA. : Les travaux actuels ne semblent pas orientés vers la conscience artificielle mais vers la sémantique. Ils abordent ce sujet par une voie trop timide à cause du problème de la "spécificité humaine". Il n'osent pas aborder sérieusement ce sujet.

AI. : Certains craignent que la réalisation de consciences artificielles par certains organismes ou certains Etats entraîne une destruction irrévocable des grands équilibres mondiaux. Quel est votre avis ?

FA. : Je pense au contraire que la maîtrise de ces problèmes va libérer la voie sémantique, premier pas vers un début de conscience universelle. Je pense que la voie obligée de l'évolution de l'informatique personnelle passe par celle de la sémantique. Un véritable assistant personnel doit être bâti sur une énorme base sémantique. Qui aura le courage de sauter dans la piscine ?



© Automates Intelligents 2014

 





 

 

 

Qui sommes nous ? Partenaires Abonnement Nous Contacter

© Association Automates Intelligents