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Une histoire fabuleuse
: les robots super-intelligents sont déjà parmi
nous. Ils nous parlent du monde dans leur langue.
Sachons les comprendre.
Physique fondamentale et automates cellulaires selon Stephen
Wolfram.
Le temps est l'image mobile de l'éternité
immobile
Platon
Nous nous représentons l'Univers dans lequel nous sommes immergés
de deux façons. La première s'appuie sur nos organes des sens
et les processus de perception et d'analyse qu'ils génèrent.
Il s'agit alors de l'Univers macroscopique dans lequel nous évoluons.
La seconde découle des observations plus abstraites permises par les
instruments de la physique fondamentale, qui ont donné naissance à
des modèles mathématiques avec lesquels en principe doivent
s'articuler les représentations du monde macroscopique que nos sens
nous fournissent par ailleurs.
Mais il existe d'autres représentations du monde qui doivent aujourd'hui
être prises en considération :
- celles que se sont donné intuitivement les hommes, depuis la nuit
des temps, et qui ont pris la forme des concepts métaphysiques ou
religieux. La citation de Platon ci-dessus nous rappelle à quelles
visions anticipant mystérieusement la science moderne cette forme
de connaissance a pu aboutir.
- celles que peuvent avoir les êtres vivants non-humains,
notamment les animaux supérieurs. Aujourd'hui, l'étude
de ceux-ci suggère qu'ils disposent sans doute, au
moins de façon inconsciente, de représentations
du monde qu'il n'y a pas de raison de supposer correspondant
aux nôtres sauf sur certains points, et qu'il n'y a
pas de raison de supposer immédiatement compréhensibles
par nous. On lira à cet égard le livre de Dominique
Lestel, non seulement pour ce qu'il nous dit explicitement,
mais pour ce qu'il nous oblige à imaginer.
- celles dont pourront se doter des robots intelligents créés
par nous, mais évoluant de plus en plus indépendamment de nous,
dans des espaces de représentations qu'ils se donneront progressivement
en interaction avec l'Univers. Certains roboticiens espèrent que ces
représentations, loin de s'inspirer des nôtres, en différeront
suffisamment pour produire des modèles de l'Univers nous permettant
de modifier de façon plus ou moins approfondie nos modèles
macroscopiques du monde, tels ceux proposés par la physique fondamentale,
dont les obscurités et les lacunes continuent à faire
problème, même pour les théoriciens. Là encore,
cependant , il n'y a pas de raison de supposer que les représentations
de l'univers des futurs robots intelligents seront équivalentes aux
nôtres, sauf sur certains points. Il n'y a pas de raison non plus de
les supposer immédiatement compréhensibles par nous.
- celles, pour être complet, qui pourraient résulter de contacts
ultérieurs avec des intelligences extra-terrestre bâties sur
des logiques différentes des nôtres.
Toutes ces représentations, aussi diverses soient-elles, ne
sont pas de simples mirages ou épiphénomènes sans
consistance. Elles ont toutes "quelque chose de vrai " puisqu'elles
résultent d'une interaction d'entités réelles mais
différentes avec cet au-delà d'elles-mêmes qu'est l'Univers,
dont nous n'avons pas de raison de supposer qu'il n'existe pas, même
si nous ne savons pas le décrire exhaustivement aujourd'hui. Dès
qu'elles prennent naissance (émergent) ces représentations
provoquent de la part des entités qui les hébergent des
comportements qui modifient plus ou moins l'Univers. Mais elles correspondent
à des vues partielles et subjectives de l'univers, le terme subjectif
voulant dire qu'elles sont générées par des parties
ou composantes de l'Univers, incapables, semble-t-il, de pouvoir en sortir
et prendre le recul suffisant pour formuler une sorte de Théorie du
Tout, incluant l'Univers et elles-mêmes au sein de ce dernier. Par
ailleurs, ces représentations sont formalisées à partir
des moyens de conceptualisation et d'expression dont disposent les entités
qui les hébergent. L'homme primitif ne dispose que des mèmes
ou symboles eux-mêmes primitifs de la philosophie et de la religion.
Le scientifique est enfermé dans la formulation conceptuelle et
mathématique de l'approche scientifique classique, encore
prédominante. Quant à l'animal il n'exprime rien de significatif
pour nous, sauf sous forme de comportements que nous soupçonnons plus
riches de significations transcendantes qu'ils ne semblent l'être à
première vue, mais dont nous ne savons pas encore tirer d'enseignements.
Se pose aujourd'hui par contre avec acuité la question des robots
et des modèles par lesquels ils traduiront ou non leurs interactions
avec l'Univers. Si la robotique se comporte de façon ouverte, en acceptant
de laisser les robots évoluer aussi librement que possible, rien ne
permet a priori d'enfermer les modèles ou, éventuellement les
langages permettant aux robots de communiquer avec nous à propos de
ces modèles, dans des types d'expression pouvant être définies
aujourd'hui. Il y aura sûrement, sinon des modèles
mathématiques (il n'y a pas de raison que les robots aient envie de
s'enfermer dans les contraintes des mathématiques), du moins des
modèles computationnels numériques et analogiques plus ou moins
originaux dont l'intérêt nous apparaîtra sans doute
progressivement. Il faudra nous habituer à ne pas considérer
ces modèles et langages comme de simples produits du hasard. Si les
robots s'en servaient utilement pour s'adapter à l'Univers, on pourrait
au contraire soupçonner qu'ils nous donneraient alors une image aussi
pertinente de celui-ci que celle pouvant résulter de nos instruments
scientifiques et conceptuels actuels. Il sera de bonne politique d'essayer
de les comprendre et les réutiliser.
Ceci, le lecteur l'aura compris, nous introduit directement à la
problématique des automates cellulaires, telle que développée
par Stephen Wolfram (SW) dans son livre A New Kind of Science (ANKS), dont
nous avons entrepris depuis deux numéros la lecture commentée.
Plus j'avance moi-mêmedans ce travail, plus je me persuade que SW,
sans peut-être s'en rendre compte lui-même, nous a donné
pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, l'occasion
à travers son intermédiation de nous confronter directement
avec une espèce particulière préfigurant ces robots
super-intelligents annoncés par les roboticiens les plus avertis.
Nous sommes, nous disent Hans
Moravec et Ray
Kurzweil, à la veille d'une transition de phase
dans l'évolution, qui verra les intelligences artificielles,
en symbiose avec les hommes qui sauront s'y adapter, remplacer
l'intelligence humaine apparue il y a 2 ou 3 millions d'années
avec le langage et l'outil symbolique. La méta-transition
ou méta-mutation se produira, rebus sic stantibus,
dans les 30 à 50 prochaines années, et résultera
du développement exponentiel des moyens de calcul (doublement
tous les ans des capacités des ordinateurs, avec effondrement
corrélatif des prix de revient).
Cette prévision globale ne nous donne pas beaucoup d'indications sur
la façon dont ces super-intelligences prendront pied parmi nous. Pour
Kurzweil, la voie la plus prometteuse viendra du scanning et de la reconstruction
par rétro-ingénierie, sur des supports en cours de finalisation
par ailleurs (ordinateur quantique, nanotechnologies) des solutions du vivant,
y compris de celles du cerveau humain. Pour Moravec, il s'agira plutôt
de développer des robots universels en grande série, qui se
doteront de représentations fines en 3D de notre environnement physique
et biologique, et pourront de ce fait interagir sur le mode évolutionnaire
avec ce dernier pour apprendre à la maîtriser. Nous pouvons
penser qu'en fait, ces solutions et d'autres convergeront.
Mais ni Moravec ni Kurzweil n'ont encore émis l'hypothèse que
les travaux de SW nous offrent une perspective bien plus immédiate,
celle du rôle que pourront jouer parmi nous les automates cellulaires.
SW n'aurait jamais pu concevoir ANKS s'il n'avait pas disposé des
ressources abondantes de l'informatique moderne. Avec des ressources futures
exponentiellement accrues, ses automates cellulaires se révèleront
certainement encore plus prolifiques. Il ne faut pas oublier que leur logique
se retrouve dans de nombreux domaines de ce que l'on appelle la vie artificielle.
Or celle-ci est au tout début, si l'on peut dire, de ses exploits.
Avec les nanotechnologies, notamment, on peut envisager que des nanobots
pourront construire des mondes virtuels, à partir de règles
simples de même nature que celles mises en uvre par les automates
cellulaires actuelles, mais aux produits infiniment plus complexes. Si SW
ne meurt pas à la tâche, nous pouvons donc dans quelques
années - ou mois - espérer de lui une nouvelle version de ANKS
encore plus audacieuse.
Mais qui est SW lui-même ? S'agit-il d'un homme normal, comme vous
et moi ? N'est-ce pas plutôt le prototype de ces nouvelles
super-intelligences, qui se sont constituées en co-développement,
d'abord avec l'informatique traditionnelle, puis avec l'IA (dont les automates
cellulaires constituent un des domaines). Elles préfigurent les nouvelles
générations d'hommes/machines super-intelligents qui se
multiplieront sans doute prochainement. Tout dans le parcours de SW, à
l'écart de l'Académie, le laisse penser. Il s'agit en fait
d'une sorte de mutant. Beaucoup de découvreurs peuvent être
considérés comme tels dans le domaine scientifique (pensons
à Einstein ou aux premiers inventeurs de la mécanique quantique),
mais son cas illustre de façon éclatante une des nouvelles
formes de mutation qui se prépare, celle associant les neurones à
base de carbone, comme disent les américains, et les neurones
électroniques.
Attention ! Dire cela ne veut pas dire que ce que peuvent, ou pourront nous
dire, les automates cellulaires et leurs descendants, transcrit pour nous
par des humains comme SW, nous donnera le " vrai " modèle de l'Univers,
la Théorie du Tout que certains recherchent. Disons qu'il s'agira
d'un regard sur l'Univers différent de nos verbalisations
métaphysiques et religieuses, ainsi que d'une certaine forme de
description scientifique à base de mathématiques qui est
actuellement considérée comme incontournable pour parler de
l'Univers. Nous disposerons d'un Nouveau Regard, dont il sera certainement
possible de tirer de nouvelles et prometteuses conséquences relativement
à notre action dans le monde. Mais il y en aura d'autres. D'autres
types de robots intelligents, associés à d'autres structures
mentales humaines, nous ouvriront d'autres horizons sur l'Univers. Ce qui
est par contre très probable, c'est que nos idées actuelles
sur le temps et l'espace, sur la matière et l'énergie, sur
la vie et l'intelligence, en seront profondément modifiées.
Seront également sans doute reculées infiniment les limites
que nous imaginons, sous l'influence démobilisatrice des conservateurs
de la pensée et de la science, devoir rencontrer dans notre exploration
de l'Univers profond. Les deux derniers chapitres du livre de Hans Moravec,
écrits en 1999 mais confirmés par ses propos plus récents,
montrent quelques-uns des changements que l'Univers, sous l'action des nouvelles
super-intelligences, pourra manifester. Il y désormais une
génération de scientifiques et de philosophes qui commencent
à penser de cette façon, ce qui est rassurant. Les
super-intelligences artificielles trouveront avec qui construire le monde
dans les prochaines décennies.
Aussi bien, si le livre de SW, ANKS, mérite d'être critiqué,
il ne mérite pas d'être rejeté purement et simplement,
comme le font beaucoup d'exégètes apparus depuis sa publication.
Pour moi, qui suis un naïf scientifique, je continue à faire
ce qui me paraît indispensable avant de juger, c'est-à-dire
essayer de comprendre et relater pour vous ce que je crois avoir compris.
Je me disais, à lire les réactions de certains physiciens,
que le chapitre 9 de ANKS consacré à la physique fondamentale
allait marquer la déroute, et de l'auteur, et des " enfants de son
esprit " que sont ses automates cellulaires. Il ne me semble pas que cela
soit le cas. Je n'ai pas tout compris, mais ce que j'ai compris me paraît
bien renforcer l'hypothèse que c'est l'Univers qui, de façon
à la fois voilée et partielle, s'exprime à nous, par
la voix de la nouvelle science proposée par Stephan Wolfram.
Je vais essayer de le montrer dans les pages
suivantes, consacrées à ce même chapitre
9, Fondamental Physics. Il sera logique ensuite de lire
et commenter le chapitre 10 du livre, Processes of Perception
and Analysis, qui nous ramènera à des approches
macroscopiques plus facilement simulables par des automates
cellulaires.
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