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27 Avril 2002

Conscience artificielle
et systèmes adaptatifs
Intervention d'Alain Cardon (alain.cardon@lip6.fr)
lors du Congrès International Biologie
et Conscience (27 avril 2002, 14h)
(Alain Cardon
est directeur du Laboratoire d'Informatique de l'Université
du Havre et chercheur permanent au LIP6, Université Pierre
et Marie Curie)
Transcription et mise en forme par Christophe
Jacquemin
Il est conseillé
d'imprimer préalablement ce texte et de le lire au fur et
à mesure de la présentation des diapositives (format
powerpoint, 116 Ko,
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Mesdames
et Messieurs
Je vais avoir la redoutable tâche de présenter la
vision de la conscience à partir de l'intelligence artificielle,
donc en informatique.
Première remarque : l'informaticien n'est pas un ingénieur.
C'est un scientifique qui fait des modèles et qui réalise
des systèmes. Et l'informatique n'est pas l'ingénierie
des ordinateurs mais la science des modèles calculables(1).
Diapo 2 : Le plan de mon exposé,
sera, comme toute démarche d'un scientifique spécialiste
des systèmes, de poser le problème, de le cerner en
utilisant quelques principes, de proposer une conception et de la
discuter. Ensuite, on pourra envisager de construire effectivement
le système.
Pour un système qui doit ressentir et penser artificiellement,
un système générateur d'émotions, il
faudra se poser la question de savoir quel est l'élément
minimal de conception - car un informaticien construit : il ne se
contente pas d'observer et il construit effectivement. Et comment
peut-il faire se générer de la pensée artificielle
dans une architecture logicielle ?
Diapo 3 : Le domaine de l'artificiel,
pour un informaticien, est celui de sa pratique quotidienne. Analyser
la question, analyser le problème et en faire un modèle
constructible. Il s'agit toujours, d'abord, de modélisation.
Concevoir un système, c'est d'abord le modéliser,
c'est savoir comment on va pouvoir le créer, comment on va
le fabriquer, de quelle manière on va s'y prendre pour le
fabriquer. Ensuite, il s'agira de le construire effectivement, concrètement,
et enfin de le mettre en expérimentation dans son environnement
d'usage, de le délivrer aux utilisateurs. Cette mise en expérimentation
nécessitera de reprendre toute la démarche, de l'analyse
à la réalisation. Donc on va boucler sur l'analyse
: il en manquait, il n'y en avait pas assez. Et ceci est la démarche
qui est la notre en intelligence artificielle: construire des systèmes
d'une façon que nous nommons "incrémentielle".
Diapo 4 : Mais pour construire,
il faut savoir quel est très précisément le
problème qui est posé. Et l'énoncé de
ce problème particulier; tel que je peux me le poser, est
fort compliqué. Il s'agit de concevoir, avec des entités
spécifiquement informatiques, c'est-à-dire des concepts
venant de l'informatique et qui se réalisent sous forme de
programmes, un système qui génère des émotions
- et donc il faudra que ce système ait un corps. Il faudra
qu'il produise des faits de conscience, c'est-à-dire qu'il
se représente d'une certaine façon - et pour son compte,
je dis bien et pour son compte, certaines choses de l'environnement,
donnant à ces choses de la signification, dans l'espace et
dans le temps, et en ayant un souci à penser. Ce dernier
point, le souci à penser, sera la question la plus dure car
la plus profonde.
Comment un système construit, qui se base sur des calculs,
peut-il avoir une envie à penser à quelque chose,
ici et maintenant ? Comment un système artificiel pourra-t-il
avoir un souci à générer une pensée
à propos de quelque chose, à vouloir penser, et se
servir, d'une certaine façon, de sa mémoire, qui n'aura
pas grand-chose à voir avec la mémoire adressée
des ordinateurs, mais qui sera sémantique et sélective
?
Diapo 5 : Avant de passer
au modèle que je vais proposer, voici quelques questions
préalables :
- C'est quoi penser artificiellement ? Je ne me pose pas du tout
la question de savoir ce que c'est pour moi que penser - je ne sais
d'ailleurs pas y répondre, mais il s'agit de définir
ce qu'est penser artificiellement, et je peux peut-être y
arriver parce qu'un système se conçoit totalement,
se construit, se comporte d'une façon que l'on peut entièrement
décrire et suivre.
- Est-ce que penser est seulement du raisonnement - ça, on
sait bien faire en informatique, c'est ce qu'on appelle de l'inférence,
c'est à dire travailler sur l'équivalent du logos,
déduire, induire : on a fait cela depuis très longtemps
et lorsqu'on s'applique en Intelligence Artificielle, on a des résultats
patents ;
- Quel est le rapport en l'objet et la chose pensée pour
un système artificiel, pour un robot qui distinguerait quelque
chose du monde ?
Et la question fondamentale est la suivante : est-ce que je vais
y arriver, est-ce qu'on peut ramener le fait de penser à
la production d'un certain système ? La définition
d'un système est extraordinairement précise : c'est
un ensemble fini d'entités en relation, d'entités
qui forment un tout, qui sont agrégées et qui sont
encapsulées, entouré d'un bord qui le délimite
et qui assure sa permanence. C'est quelque chose qui est donc fini,
qui n'est pas du tout infini, qui ne subit pas d'action à
distance : c'est quelque chose qui existe, par son organisation
et son action comportementale. C'est descriptible.
Diapo 6 : Alors, pour ce système
à réaliser, je vais choisir la voie systémique
: je pose le fait que je peux construire d'une certaine façon
un système qui va générer des sortes d'états
que l'on appellera des pensées artificielles et qui aura
une conscience, artificielle, de lui-même. Un exercice de
style ? Peut-être ! Un exercice de construction qui sera en
référence, spécifiquement, avec la pensée
humaine et la conscience humaine. Directement en référence
tout en étant bien différent. Cela s'en rapprochera,
cela aura à voir avec, mais c'est un problème d'informatique,
strictement d'informatique.
Alors, on pourra débattre longtemps de cette relation entre
pensée et conscience humaines et pensée conscience
artificielles, puisque nous aurons construit une machine, qui est
une certaine mécanique très sophistiquée, et
cela, usuellement, on a l'intuition que ça ne pense pas.
Nous, êtres humains, maîtres de notre monde, nous souhaitons
le rester, définitivement, et les machines, quoi qu'on y
fasse, doivent rester des machines, c'est-à-dire à
notre service...
Diapo 7 : Alors les éléments
de conception du système ? Il n'y a pas seulement de l'informatique
là-dedans : disposer d'un corps, ça c'est de la robotique.
Depuis un certain nombre d'années, pas beaucoup, peut-être
dix, nous pensons que le travail sur les émotions et la conception
artificielle ne peuvent être fait qu'avec des machines dotées
d'un corps muni de beaucoup de capteurs et d'effecteurs (des
milliers). Ce sont des robots rares à trouver, très
chers, des robots de recherche bien éloignés des robots
ménagers. On a besoin ici de corporéité
: il ne peut exister de conscience, même artificielle, en
dehors d'un substrat matériel qui lui donne un ancrage.
Ensuite, disposant de ce corps, on doit disposer d'un système
émotionnel qui le fait être corps. Ensuite, on peut
disposer d'un système générateur de pensée.
Cela, c'est la vision que peut avoir Damasio (NDR : voir notre
fiche de lecture de son livre "Le
sentiment même de soi") sur le proto-Soi et le Soi.
Et puis enfin, on doit poser des hypothèses de faisabilité,
parce qu'une fois qu'on aura conçu ce système, il
faudra voir si cela tient la route et si c'est effectivement calculable
sur des grappes de processeurs liés à des systèmes
de contrôle/commande.
Diapo 8 : Passons aux distinctions
conceptuelles que l'on peut faire avant de concevoir :
- le système n'est pas seulement réactif. Il ne fait
pas que réagir et optimiser une trajectoire, comme pour un
missile guidé, mais il faudra qu'il prenne des initiatives
qui lui appartiendront en propre, qui ne seront pas le fait seulement
du hasard. Il éprouvera des émotions et des sensations,
ressenties, pour son compte. Il aura une certaine structure et une
certaine organisation, telle la notre. C'est-à-dire que faire,
en informatique, des systèmes organisés, ce n'est
pas tout à fait ce que nous faisons aujourd'hui, quand on
fait des systèmes de contrôle/commande pour des suivis
de trajectoires... Systèmes totalement rigides, prédéterminés,
prédictibles. Là, pour un tel système, il s'agira
de sortir de cadre et d'entamer une sorte d'informatique un peu
révolutionnaire, typiquement adaptative et évolutive.
Quelle relation pourra-t-on établir entre pensée et
formulation langagière ?
Et enfin, quels sont les mouvements et les comportements motivés
d'une telle architecture lorsqu'elle sera en mouvement ?
Pour un tel robot, ce n'est pas seulement produire, pour celui qui
l'observe, l'impression qu'il marche, qu'il fait quelque chose,
qu'il a envie d'aller là. Non, c'est vraiment un système
qui devra avoir une intention à agir avant que d'agir.
Et puis le problème le plus difficile : comment peut-on
régler l'intentionnalité, c'est-à-dire comment
peut-on générer des faits de conscience qui sont des
actes de signification à propos de choses distinguées
dans le réel.
Diapo 9 : Passons aux éléments
de conception :
- Ils se définissent puisque l'on s'appuie sur la corporéité
du robot et l'on s'y appuiera même totalement. On considère
un robot multicapteurs, des milliers de capteurs, de senseurs et
d'effecteurs, c'est-à-dire un robot extraordinairement complexe.
On a besoin de beaucoup d'informations venant de tous ces capteurs,
on a besoin d'évaluer le gradient de l'entrée des
informations (leurs variations), sans arrêt, sans cesse, pour
pouvoir contrôler de manière concrète, effective,
le système qui va introduire des émotions et des sensations
et puis finir par faire s'activer des procédures.
- Concevoir une architecture logicielle générant des
émotions nécessite de bien savoir ce qu'est une émotion
artificielle, pour une architecture logicielle. C'est un mouvement
organisationnel qui a une certaine durée, une certaine intensité,
une certaine fréquence, une certaine régularité.
Cela se représente bien par une certaine courbe d'effet.
- Et idem pour le système générateur de pensée...
Diapo 10 : Nous aurons alors
un système de ce type :
Il y a le robot, qui a des capteurs et des effecteurs -un robot
du genre de ce que fait Rodney Brooks aux Etats-Unis, un robot extraordinairement
performant. Nous aurons aussi un système générateur
d'émotions et un système générateur
de pensées.
Je me place clairement sur la voie ouverte par Antonio Damasio
- en suivant ses travaux sur le proto-Soi et sur les systèmes
de pensées, ce qui nécessitera, pour les pensées,
de préciser ce qu'est l'intention, c'est-à-dire "le
vouloir penser à quelque chose". Alors que pour l'émotion,
le comportement est plutôt un peu plus réactif au stimulus.
Décrivons maintenant le système générateur
d'émotions et donnons quelques indications sur le système
générateur de pensées. Mais vu le temps qui
m'est imparti, je ne pourrais aller très loin sur ce second
système.
Diapos 11 et 12 : A partir de
quoi procède-t-on dans ce système générateur
d'émotions ? A partir du neurone formel ? Certainement pas.
Si on conçoit le système à ce niveau-là,
on ne s'en sort pas (problème de taille !). De la même
manière, si on espère résoudre le problème
du fonctionnement du cerveau à partir du niveau moléculaire,
on n'y arrivera pas facilement. Peut-être un jour, mais en
tous cas dans très longtemps. Si on espère concevoir
ce que c'est que la fonction culturelle d'une cathédrale
en l'observant avec un microscope, on n'y arrivera pas non
plus. Pour tout problème, il y a une notion de grain
de conception permettant, ou non, sa compréhension.
Quel est donc l'élément minimal ? Pour moi,
concepteur du système, ce n'est certainement pas au niveau
de la structure physique qu'il faut se placer. Il y a un corps matériel,
en effet, et puis je dois choisir, trouver une architecture
très plastique faite dentités autonomes, communicantes
et fortement agrégatives pour la génération
des émotions et des pensées. Tel serait un système
artificiel qui pourrait s'organiser, s'auto-organiser, évoluer.
Diapo 13 : Passons au choix
de l'élément de base.
L'élément de base qui est retenu ici est quelque chose
qui, en informatique, est assez récent : c'est l'agent logiciel.
Il n'a strictement rien à voir avec l'agent humain. C'est
une entité dite active, qui est capable d'agir sur son environnement.
C'est en fait un programme, strictement un programme. Il est composé
d'un ensemble d'instructions et de structures de données
compliquées... mais c'est un programme. C'est un programme
qui est proactif, qui travaille pour son compte, c'est-à-dire
qui a des buts à lui, qu'il peut réviser et doit atteindre.
Donc c'est un programme mais qui, contrairement à ce que
fait un programme classique, fera des choses pour son compte, avec
des buts rationnels. Il sera évolutif : il pourra évoluer
en communiquant avec d'autres agents, en prenant éventuellement
des informations capteurs sur l'architecture matérielle et
en en envoyant aux effecteurs.
Donc on peut poser que l'entité logicielle, pour un système
de ce type, se place à un niveau de
grain relativement gros qui est très supérieur
à l'instruction, qui est une espèce de petit système,
qui pourra s'exécuter sur un processeur, à un certain
moment et pour une certaine raison. Cet agent, que j'ai appelé
aspectuel, représente un caractère symbolique précis.
Il représente aussi ce qu'il fait, quelque chose qui est
interprétable par nous qui pouvons le suivre et qui surtout
correspond à ce qu'on va lui faire faire dans le système.
Cet agent est donc aussi une action, une véritable activité
et que nous ne comprenons pas obligatoirement.
Donc, et ceci est fondamental, il y a deux choses en ce qui
concerne l'agent. Cette entité a deux faces, ce qui va tout
changer. Un tel agent est nettement au-dessus de l'objet, cette
entité informatique qui est si rigide et si fixée
et dont l'autonomie est insignifiante. C'est autre chose. C'est
une entité d'action dont celle-ci a une signification propre.
En utilisant de nombreux agents, on obtient une autre entité
logicielle d'une autre nature encore, un ensemble, une organisation
d'agents qui peuvent d'une manière sociale, communiquer,
évoluer, se tuer, s'agréger, se commander, se multiplier,
se reproduire, évoluer, se comporter... On aura une organisation
d'agents aux caractères comportementaux spécifiques.
Diapo 14: L'agent aspectuel
est un programme qui a des connaissances, des connaissances données
sous forme de règle du type "si quelque chose, alors
faire un effet à la suite de ce quelque chose", des communications
et des actions avec son environnement, avec des objets ou avec d'autres
agents avec qui il va communiquer. Il a un comportement qui est
strictement rationnel, qui lui est donné par un automate
comportemental à états
Et cet agent est en fait un programme équivalent à
une machine de Turing. Ce n'est certainement pas avec cela, avec
seulement cela, que l'on pourra construire une machine pensante.
Diapo 15 : Et puis !
En quoi une organisation de ce genre, organisation dagents,
peut-elle représenter les caractères dune émotion
? Eh bien il faut représenter, pour avoir des émotions,
des processus et pas seulement des effets. Il faut représenter
de l'action en train de se dérouler, ce que l'informatique
ne sait pas trop faire, car ce que l'on fait habituellement en informatique,
ce sont des traitements, produire et exhiber des résultats
de calculs. Mais le calcul est ici en train de se faire et c'est
l'action du calcul que l'on souhaite présenter. Comment doit-on
procéder pour réaliser cette représentation
?
Il nous faut dans le modèle représenter des processus
en cours d'exécution, c'est-à-dire des agents en train
de travailler, des agents logiciels en train de communiquer, telles
les aires neuronales du cerveau sont en train de communiquer entre
elles dans les images à la caméra à positrons.
Il faut dès lors représenter une fonction en cours
de calcul et pas seulement le résultat de la fonction calculée
: une fonction qui se calcule, pendant qu'elle calcule !
Diapo 16 : Alors, le composant
de base... ?
C'est représenter à la fois les agents et les actions
organisationnelles des agents. Et cela, c'est ce que l'on peut faire
à partir de l'agent logiciel. Nous devons avoir une structure
dauto-observation des calculs en cours opérés
par les agents.
On a une organisation d'agents, qui représente des caractères
typiques du robot en train de capter des informations, par exemple
la façon dont les capteurs reçoivent telle information
sonar, la façon dont des mots sont perçus et analysés.
Tous ces calculs sont effectués par des centaines de milliers
d'agents aspectuels. Mais avec cela, on ne fait pas grand-chose.
Il s'agit d'un système qui éventuellement produit
de bons résultats auxquels on peut s'attendre. Mais il les
produit comment et pourquoi ces calculs ? Il faut observer comment
ils sont effectués. Et cela est nouveau : c'est une notion
qui vient des théories de la morphogenèse émises
par René Thom il y a un certain temps : observer les formes,
dégager les formes comportementales d'une organisation d'entités
proactives et exprimer la signification de ces formes. On a une
organisation d'agents qui s'activent et on va observer ce comportement,
pour chaque agent et pour l'ensemble. On va suivre la forme de cette
organisation.
Diapo 17 : Passons alors à
la morphologie d'un paysage d'agents. Ce sont des choses sur lesquelles
je travaille déjà depuis sept à huit ans.
Il s'agit de l'autocontrôle d'une organisation massive d'agents
(des centaines de milliers d'agents) par une autre organisation,
par des agents appelés agents de morphologie analysant in-line
les caractères organisationnels du premier ensemble d'agents
en train de se réorganiser. Et l'on retrouve ici la notion
de forme d'une organisation en train de se mouvoir, en train de
s'activer. Il y a donc un système double ou si l'on veut
à double face. En fait, deux systèmes couplés
: celui qui fait les calculs et celui qui observe que les calculs
sont en train de se faire(2).
Diapo 18 : Les caractères
morphologiques d'une organisation d'agents, qu'est-ce que c'est
? Q'uest-ce qu'une organisation d'agents logiciels en train de s'activer,
en train de faire ses calculs ? Imaginons la souplesse d'une machine
massivement parallèle avec des processeurs multiples en train
d'observer ce qui se passe sur certains de ses processeurs, observant
les activités et les inactivités des différents
processus...
- Comme caractère, il y a par exemple la vitesse de développement
comportemental d'un, comment son comportement évolue de l'éveil
à l'action sociale, comment il atteint ses buts. C'est un
caractère technique particulier.
- Il y a aussi l'activité sociale de l'agent. En quoi il
est seul ou non, s'il trouve ou non des alliés. Que représente-t-il
de singulier, de non partagé et qui n'aura aucun effet dans
l'activité des autres agents ?
- Il y a aussi l'intensité et la domination d'un agent par
rapport aux autres. En quoi un agent est leader ou soumis...
- .....
Il y a dix caractères. Il s'agit de caractères d'une
organisation d'agents dont le principe de fonctionnement suit complètement
un processus darwinien.
Diapo 19 : Déjà,
il faut que les agents s'agrègent pour pouvoir dégager,
par leur regroupement, un ensemble de caractères. Mais parce
que ce sont des agents, qui sont actifs, proactifs, communicants,
autonomes et qui peuvent agir, ils ont un certain nombre de caractères
précis qui sont ceux que je définis dans un espace
morphologique, qui caractérisent l'organisation en
train de s'activer.
Passons sur les dimensions de l'espace morphologique, sur les dix
dimensions de cet espace qui sont complexes à justifier.
On dispose d'une organisation d'agents aspectuels qui agit, et on
est capable de mesurer continûment son effort organisationnel,
comme si on avait un formidable Big Brother en train de regarder
la société en train de s'activer, point par point
et globalement, pour en estimer les tendances, la cohérence,
les agrégations et les ruptures...
Diapos 20, 21 et 22 : Voilà
un exemple de ce qu'est la détermination d'une morphologie
: une organisation d'agents, avec des caractères qui se distinguent,
que l'on projette sur un espace affine en plan successifs de dimension
2.
On voit visiblement qu'il se passe un certains nombre de choses
dans l'organisation, qui peuvent la caractériser comme étant
cohérente, non cohérente, agrégative, se coupant
en morceau... Nous avons une appréciation géométrique
de ce qui se passe dans l'organisation aspectuelle.
Remarquons que le terme "géométrique" veut dire "en
dehors de toute sémantique". Les agents aspectuels ont de
la signification, mais leur organisation est observée de
manière essentiellement géométrique, par des
formes.
Diapo 23 : Donc nous avons
dans le système des agents d'interface qui vont agir sur
les effecteurs puis sur les senseurs du robot ; des agents aspectuels
(ceux qui vont donner de la signification aux activations). Des
agents de morphologie vont regarder comment évolue toute
l'organisation des agents aspectuels.
Et l'on a ainsi une boucle entre des agents qui agissent et une
morphologie qui observe cette activité.
Et cette morphologie qui observe l'organisation aspectuelle va pouvoir
modifier l'action de l'organisation qu'elle observe : il va y avoir
un processus de couplage très fort entre les deux organisations,
une rétroaction débouchant sur un certain état
d'équilibre.
Diapo 24 : On aura l'équivalent
d'une carte émotionnelle selon Damasio, une carte émotionnelle
artificielle composée d'une organisation d'agents aspectuels,
d'une organisation morphologique qui la contrôle, avec un
processus de couplage fort entre ces deux organisations. Celle-ci
forme vraiment un processus miroir qui fait que lorsque l'organisation
commence à bouger, eh bien l'organisation morphologique le
verra et éventuellement pourra l'empêcher, ou on pourra
l'amplifier, ou encore dans un autre endroit pourra éventuellement
faire agir des patterns de reconnaissance de formes et bien d'autres
choses, des patterns de morphologie, qui contrôleront l'organisation
aspectuelle pour la faire aller dans certaines directions, pour
donner des tendances précises au comportement aspectuel.
Il s'agit d'un processus d'autocontrôle.
Ceci, cette organisation double, aspectuelle - morphologique,
n'est qu'une carte particulière, et dans la machine pensante,
il y en aura des milliers. Il y aura des milliers de structures
couplées organisation aspectuelle - organisation morphologique.
Alors cette carte émotionnelle, ce composant logiciel formé
de deux organisations couplées, est un composant qui est
adaptatif, autocontrôlé, centré sur un rôle
(que l'on a programmé comme catégorie dans les agents
aspectuels), coopératif et synchronisable avec d'autres cartes.
Nous le nommons composant adaptatif de conception.
Diapo 25 : Passons maintenant
à la structure générative des émotions.
Nous avons un système avec capteurs et les effecteurs du
robot, des éléments d'interface, c'est-à-dire
des agents spécifiques qui prennent sans cesse les changements
d'informations venant de l'extérieur, et un ensemble de cartes
émotionnelles artificielles, synchronisables par des agents
de synchronisation. Ces éléments vont avoir un rôle
considérable dans le système : il vont faire basculer
celui-ci, en quelque sorte, au-devant de lui-même dans son
fonctionnement. Ils vont permettre son action anticipatrice. Ces
agents de synchronisation vont en fait prendre les décisions
suivantes : ces cartes qui agissent et qu'ils observent ont la même
morphologie; ces groupes morphologiques sont semblables, cette carte
là a un aspect organisationnel semblable à cette autre
bien que les sémantiques données par les agents aspectuels
soient totalement différentes. Les éléments
de synchronisation pourront opérer des mises en conformité,
des associations de cartes par unification de leurs rythmes d'activation.
Par exemple, il s'agira de coupler systématiquement des cartes
représentant du son et de l'image, ou de coupler des cartes
représentant du mouvement repéré avec une notion
de distance pour la fuite
Diapos 26 et 27: Le système
générateur de pensée.
Ce système est le plus compliqué car l'enjeu n'est
pas mince : définir un Soi artificiel et amener un système
à penser aux choses du monde. Ce système aura une
architecture inspirée de la précédente (inspirée
de l'architecture des cartes émotionnelles).
Dans le système générateur de pensées,
le problème de la conception est extraordinairement difficile.
On a choisi de considérer une architecture inspirée
de la précédente pour suivre le cas du vivant, mais
il y a plus, beaucoup plus dans le Soi que dans le proto-Soi et
l'architecture sera sensiblement différente. Il faut introduire
les concepts calculables qui correspondent à la solution
de problèmes très profonds.
Diapo 28 :
Et ce beaucoup plus, cela revient à résoudre
des questions extrêmement difficiles :
1- Qu'est-ce qui peut conduire à penser artificiellement
ici et maintenant à cette chose ? Penser, ce sera organiser
des ensembles d'agents, des structures à double aspect,
aspectuel - morphologique, organiser le contrôle par les
morphologies, et ceci d'une façon très fine. Pour
une émotion, c'est assez simple lorsqu'on dispose du composant
adaptatif. On reçoit un stimulus, on l'interprète
et on provoque une réaction spatiale et temporelle dans
l'espace des organisations d'agents. Ici, il s'agit de provoquer
le comportement du système, de préciser pourquoi
il est amené à penser ?
2- Comment se représente effectivement ce que l'on va appeler
la pensée artificielle ? Il s'agit d'un manière
d'organiser des entités, mais laquelle, comment, vers quel
état ?
3- Comment se représente et agit la mémoire. Il
faut construire une mémoire à la fois incrémentielle
et sélective ?
Et pour toutes ces questions, il faut pouvoir répondre
en proposant des structures calculables, précisément,
sinon on ne va pas au bout, sinon on n'a pas conçu un système
qui génère des pensées... On peut toujours
faire des métaphores, mais ce n'est pas cela qui nous mènera
à grand-chose, en informatique.
Diapo 29:
Et il y a encore des questions et des réponses
à fournir....
4- Quel est le lien entre la structure représentant des émotions
et celle générant des pensées ? C'est-à-dire
comment peut-on aboutir à des sensations que le système
sait, lui-même, éprouver ! Parce que les émotions,
ce ne sont que des réactions non perçues, alors que
les sensations sont un ressenti effectif, perçu, représenté
par quelque chose d'interne que l'organisme appréhende et
qu'il peut utiliser par la suite pour générer d'autres
pensées.
5- Et comment se génère le langage, comment, d'où
et pourquoi viennent les mots perçus ou prononcés
? Problème extraordinairement difficile : il faudra engendrer
des mots à partir de formes de pensées artificielles.
Diapo 30 :
Alors, le système...
Nous avons proposé des réponses à toutes ces
questions.
Le système aura une architecture basée sur la notion
de composant adaptatif (qui va ressembler beaucoup à la carte
émotionnelle), qui sera proactif, auto-observateur et évolutif...
On le nommera "structure de signification".
Diapo 31:
Ce système sera formé d'un ensemble de
tels composants appelés structures de signification synchronisées
par des agents particuliers, les agents de synchronisation, et qui
sera construit en co-construction avec le corps du robot.

C'est donc un ensemble qui aura cet aspect (cf figure
ci-dessus). Il y a d'un côté la carte corporelle avec
des éléments d'interface, le système de prise
de l'information, des agents aspectuels qui ont le rôle de
suivre ces informations, et des agents de morphologies fortement
couplés qui observent, qui regardent sans arrêt comment
les agents aspectuels travaillent, ce qu'ils deviennent, ce qu'ils
font. C'est exactement comme cela, par exemple, que les hommes politiques
gèrent des villes ou des états : ils regardent ce
que font les autres, les observent, mesurent leurs activités
pour contrôler les mouvement globaux...
Et puis, de l'autre côté de la figure, à droite,
il y a des éléments qui ressemblent à la carte
corporelle. Ce seront les structures de signification qui permettront
de représenter de l'action signifiante pour le système,
et ceci avec une intention à procéder à cette
génération.
La structure de signification est un peu plus compliquée
que la carte émotionnelle car il y aura des éléments
de mémoire : la mémoire, distribuée, dans des
agents particuliers et dans les différentes structures de
signification, va opérer une mise à la distance de
l'action immédiate du système dans son environnement
et le détacher de l'émotion réactive. Elle
va amener sous forme d'activité d'agents des traces de scènes
anciennes.
Et il y aura quelque chose de très fin, qu'il nous a vraiment
été difficile de dégager : c'est la raison
qui amène la machine à penser. Il s'agit des éléments
dits d'anticipation, qui sont un extraordinaire rôle d'anticipation
sur le mouvement global du système . Pour un informaticien,
pour faire penser un système, il faut qu'il puisse produire
un signe qui l'y engage, quelque part effectivement, il faut qu'il
anticipe ce qui va amener le système à générer
cette forme de pensée. Il ne s'agit pas d'un but prédéfini,
d'une fait déjà posé. L'intention à
penser n'a pas de but initial à atteindre
Et cette anticipation, le système ira la chercher dans
les morphologies, dans les formes géométriques des
structures de signification, sans aucune sémantique. Le système
génèrera donc des signes qui seront donnés
aux morphologies des structures de significations pour que le système
globalement soit amené à organiser l'activité
de ses structures autour de cette signification indiquée
géométriquement, dans une certaine direction indiquée.
C'est la définition de la visée, que nous reprenons
d'après les recherches de M. Heidegger ou de P. Ricoeur.
Et l'activation, le fonctionnement de ce système, à
partir de cette visée, est sa façon de penser.
Les éléments de synchronisation - ceux qui synchronisent
les cartes corporelles, par les relations entre elles - seront eux,
connectés au corps de la machine. Sinon, ce que je vous montre
là n'est qu'une certaine machine de Turing, très compliquée,
mais machine de Turing tout simplement. Or visiblement, pour arriver
à générer un système qui pense, qui
pense pour soi en générant des formes idéelles
chaque fois nouvelles, il faudra que les éléments
de synchronisation soient aussi des interrupteurs drastiques des
activations des structures de signification, des éléments
qui vont faire se synchroniser le système générateur
de pensées sur le temps réel du robot, sur la réalité
corporelle du corps de la machine situé dans son monde. C'est
ici que la corporéité est nécessaire pour la
pensée. C'est pour cela que je reviens à une notion
fondamentale : je suis incapable de concevoir un système
artificiellement conscient avec des émotions et des sensations,
sans un corps. Sans corps, la pensée n'a pas de sens dans
le monde réel et n'est pas de la pensée telle que
nous l'entendons habituellement.
Diapo 32:
Catégories générales :
C'est un système qui est partiellement de Turing. Tous les
éléments, les agents, sont des fonctions ordinaires
que l'on calcule, même si on l'on essaie de les faire muter,
évoluer, cloner, se reproduire (c'est ce qu'on appelle de
la génétique d'agents). Ce sont des fonctions parfaitement
définies. "C'est du Turing". L'ensemble ici, est partiellement
de Turing. Cela veut dire qu'il est non prédictible, pas
simplement non déterministe, mais non défini à
l'avance dans sa possibilité calculatoire même. Le
système dépend du corps du robot, des effecteurs et
des capteurs, de la façon dont le système est mis
en situation, ici et maintenant dans le monde, ce qui n'a rien de
calculable et ce qui fait se générer, à certains
endroits, dans certains agents, du nouveau code imprévu.
C'est une propriété de l'ouverture du système.
Il y a dans le système un état fluctuant,
c'est-à-dire qu'il y a une relation systématique entre
le système émotionnel et le système générateur
de pensées : il a des sensations continuellement éprouvées.
Il y a également une notion de scènes latentes (ce
sont des éléments compliqués, c'est-à-dire
que la pensée émerge d'une espèce de ça,
toujours latent et disponible, et qu'elle est une émergence
organisationnelle.
Le système a une sensation de son organisation : il a une
espèce de sentiment de Soi. Il ressent son organisation interne
comme des capteurs peuvent être perçus et ressentis
par les organisations d'agent des cartes corporelles qui s'activent
sur les entrées d'information d'une certaine façon..
Et puis il y a d'autres points sur lesquels j'ai travaillé
(ndlr : qui font l'objet de publications anciennes et à
venir) : il s'agit des prégnances, c'est-à-dire
des raisons qui conduisent le système à pouvoir penser
: des pulsions, des motivations et des tendances fondamentales.
Et là, on n'est pas dans le même registre que l'humain
: il n'y a pas de pulsions sexuelles chez un robot , par exemple...
mais il y a des pulsions quand même.
Diapo 33:
Alors, maintenant, construire !
Pour moi, informaticien à Paris VI et au Havre, il faut,
pour construire une machine pensante, un robot spécifique.
Rassurez-vous : je ne l'ai pas...
Il faut une grappe de très nombreux processeurs, formant
un ensemble embarquable de très petite taille et qui de plus
sont très fortement couplés. Cela existe, mais il
n'y en a pas encore en France. On a des clusters, mais pas des grappes
de grappes. Le tout doit fonctionner dans un parallélisme
en très haut débit.
Il faut calibrer des cartes émotionnelles et les structures
de signification : ça on saurait le faire, mais (je ne me
plains pas) pour réaliser ce système-là, il
faudrait aller un peu plus loin et ici, on a besoin des ingénieurs.
Diapo 34:
Points novateurs de l'étude :
Il s'agit ici d'une espèce de rupture avec l'informatique
traditionnelle, de l'informatique technicienne qui construit usuellement
des systèmes de guidage pour missiles de croisière
qui vont sur leur cible à quelques mètres près
après cinq mille kilomètres de course. Il s'agit ici
d'une autre définition de la calculabilité : représentation
de l'acte de penser sous une forme calculable, mais calculable par
constat après les calculs effectués ! Avant, on ne
savait pas ce qui allait vraiment être calculé : le
système s'est modifié, les agents n'arrêtent
pas de se modifier, de se multiplier, de se cloner, certains vivent,
d'autres meurent. On peut dire : oui, on a calculé cela,
mais avant, on ne peut pas dire : on va calculer cela, j'ai l'intention
à penser à cela que je ne pense pas encore. La pensée
n'est pas prédictible.
On définit un système complètement distribué,
qui est auto-contrôlé (cela c'est novateur).
Il y a aussi une méthode d'agentification nouvelle : je ne
vous en ai pas encore parlé, mais disons-le brièvement
: il est vrai que le vivant naît d'une cellule qui se transforme.
Il est impensable de construire un système comme cela autrement
que par intégrations successives d'agents et de capteurs/effecteurs,
dans un processus de co-construction. On ne conçoit pas un
tel système comme un carburateur de voiture, par assemblage
de parties indépendantes... Il faudra donc autre chose que
cela, c'est-à-dire une nouvelle méthode d'agentification
où le système pourra se construire par insertions
de nouveaux composants, petit à petit, comme dans un processus
de biologie du développement appliqué à de
l'insertion d'agents et de capteurs-effecteurs. Ces composants,
des cartes ou des agents, ils vont s'altérer, se modifier
automatiquement dès qu'insérés. C'est donc
un système qui, dès la conception, n'est pas complètement
contrôlé. Il peut même être très
défaillant et non viable. Comme dans le cas du vivant.
Diapo 35:
Les conclusions :
Il s'agit ici d'un travail purement pluridisciplinaire, pluridisciplinaire
au moins avec mes collègues de robotique, mais certainement
avec beaucoup d'autres : moi, simple informaticien, j'ai besoin
du concours des neurobiologistes car autrement, on risque de construire
des chimères, j'ai besoin des philosophes, des psychologues...
La pensée artificielle ouvre sur des systèmes non
strictement contrôlables, ne résolvant pas seulement
des problèmes bien posés par l'optimisation d'une
fonction connue
Et cela est une voie intéressante pour
l'évolution de la science informatique, si science il y a
encore. Ce sont encore des modèles calculables, mais non
prédictifs, dont le comportement n'est pas contrôlé
de l'extérieur ou réglé avant le fonctionnement.
Et puis, il y a cette différence formidable et considérable
avec la pensée humaine : la particularité est que
des systèmes de ce type peuvent être multicorps. Ils
peuvent avoir un système émotionnel et de conscience
loin du système physique avec lequel ils sont en liaison.
Ce sont donc des structures qui, mal employées, pourraient
être dangereuses, car il n'existe pas encore de comité
d'éthique en informatique et les applications militaires
de l'informatique sont très nombreuses...
Je vous remercie.
|
Réaction
dans la salle, questions et commentaires
Jean
Delacour, neurophysiologiste, vice-président du comité
scientifique :
Mon intervention ne sera pas une question, simplement un commentaire
: je voudrais souligner ce qui, dans votre remarquable exposé,
semble comporter des similitudes avec l'aspect neurobiologique.
Je pense que vous avez complètement raison d'associer
la pensée à l'anticipation : je crois qu'il
s'agit là d'un point fondamental.
Un autre point : vous avez parlé de la sémiophysique
de René Thom et je pense que c'est tout à fait
judicieux, probablement parce que la forme fondamentale de
cognition, c'est quand même la détection et la
reconnaissance de formes.
Le dernier point qui m'apparaît fondamental, c'est que
vous avez bien souligné qu'il faut s'inscrire dans
le ici et maintenant si on veut se rapprocher d'un système
réel. J'ajouterai aussi, et ceci est lié à
ce point : le fonctionnement en tant que réversible...
Alain
Cardon :
Il s'agit bien d'une autre sorte d'informatique
où l'on construit des systèmes pour les rendre
autonomes, et qui vont fonctionner pour eux-mêmes. Et
la notion de temps, de temporalité éprouvée
et effectivement active, est celle qui m'a le plus donné
de mal : construire un système qui vieillit et qui
est capable de jouer avec le temps pour être amené
à penser. Nous sommes, nous, habituellement, amenés
à penser toujours, ici et maintenant. Mais pourquoi
? Comment arriver à faire faire cela dans un système
informatique... Radicalement, l'informatique usuelle tourne
le dos à cela : on fait des systèmes dont on
veut un certain résultat prévu à l'avance.
Ici, il s'agit d'autre chose.
Michel
Cabanac, médecin, physiologiste, vice-président
du comité scientifique :
Je voudrais d'abord
vous féliciter pour votre modestie : vous êtes
bien trop modeste dans vos conclusions en ce sens que, pour
avoir fréquenté quelques peu les gens de l'intelligence
artificielle, c'est la première fois que je rencontre
quelqu'un capable de sortir de la logique algorithmique. Les
problèmes que vous posez et les modèles que
vous proposez sortent de ces couples informatique/rationnel.
Mais vous vous appuyez sur Damasio
que vous avez cité à plusieurs reprises, vous
utilisez le mot "d'émotion" : je voudrais attirer votre
attention sur le fait que Damasio utilise un concept qu'il
ne définit pas. Les dictionnaires non plus : on définit
l'émotion comme la faim, la soif, la colère,
la mort, etc., et il n'y a pas de définition de l'émotion.
Et je voudrais vous proposer ma définition de l'émotion
qui devrait vous aider dans la définition de vos programmes
: Est émotion, tout objet mental de forte intensité
et de forte hédonicité. Cela revient pour vous,
et c'est la question que je vous pose : comment allez-vous
représenter l'hédonicité, sur laquelle
repose toute l'intentionnalité qui vous est chère
?
Alain
Cardon :
En utilisant des agents logiciels qui ont fortement
un lien avec le sémantique par leur rôle symboliquement
représenté, qui ont de la signification symbolique,
de la signification comportementale, on peut représenter
des caractères liés à des informations
sensibles, à des traits de langage... et ces agents
logiciels se comportent globalement, dans leurs groupes, à
une certaine vitesse, à une certaine fréquence,
avec certains caractères, et qui demandent des ressources
de calcul, pendant une certaine durée, qui communiquent
avec les autres avec une certaine intensité, c'est-à-dire
qu'ils vivent une "vie sociale" d'agents logiciels avec certains
caractères. Il est possible de représenter les
émotions exactement comme un mécanisme fluctuant
à une certaine fréquence et à une certaine
régularité autocontrôlée par le
système, par les morphologies qui n'arrêtent
pas de se caler, de les empêcher de se développer
ou de les amplifier, à partir de tendances. Le système
est autocontrôlé, c'est-à-dire qu'il se
contrôle par lui-même. On a placé dedans
un certain taux d'invariant à propos de ces caractères,
de ces traits significatifs et ensuite au niveau des émotions
du système, il s'agit d'un processus fluctuant qui
va plus ou moins rapidement vers une forme qui est stable,
bien synchronisée.
Michel
Cabanac :
Autrement dit
la réponse c'est dans la représentation géométrique
?
Alain
Cardon :
Absolument.
Et c'est important parce qu'il y a une universalité
dans les caractères géométriques, bien
au-delà du langage. Et ceci est un apport fondamental
de René Thom
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin, co-rédacteurs en
chef Automates Intelligents:
Nous
voulons remercier ici François Bégon qui a eu
la gentillesse de bien vouloir nous inviter à ce colloque
et à cette occasion d'avoir fait venir à la
tribune Alain Cardon. Nous pensons en effet que son intervention
montre ici une belle synthèse entre ce qui a été
dit les jours précédents et ce dont vous parlez
maintenant.
Notre question porte sur l'interdisciplinarité : Alain
Cardon dit fort justement à notre avis que pour développer
son projet, il manque quelque millions d'euros. Et ce n'est
pas là une somme faramineuse. Il faudrait aussi avoir,
d'abord, la volonté de le faire, mais encore d'assurer
une réelle coopération avec d'autres disciplines.
En écoutant tout ce qui a été dit depuis
deux jours par les intervenants de très haute qualité
qui sont intervenus , nous nous disions qu'il était
dommage - à commencer par le professeur Edelman lui-même
- que vous n'ayez pas l'occasion de travailler davantage avec
des gens comme Alain Cardon, porte ouverte à un enrichissement
réciproque.
Notre question s'adresse donc à Alain Cardon : comment
voyez-vous concrètement le travail, non seulement avec
des informaticiens, mais aussi avec des neurologues, des psychologues,
philosophes... enfin toutes personnes permettant d'enrichir
l'approche. Comment cela peut-il se faire ? Avec des thésards
? Avec des scientifiques de très haut niveau académique
?
Alain
Cardon :
Il est difficile de répondre. Je ne suis
qu'un simple professeur d'université. Un professeur
vit dans un laboratoire, soumis à des contraintes assez
fortes. Etablir des liens, c'est toujours assez naturel, mais
principalement dans sa communauté. En dehors de sa
communauté, c'est beaucoup plus dangereux. Je disais
tout à l'heure que la construction de robots je ne
sais pas faire car ce n'est pas ma discipline. Ce que je sais
aussi, c'est qu'il n'existe pas vraiment de remontées
au niveau de la recherche pour développer des projets
véritablement pluridisciplinaires de ce type, parce
qu'il me semble y avoir des freins, pour ne pas dire un certain
sectarisme, entre les disciplines. Alors, à partir
de là, on peut attendre que le sectarisme tombe...
Peut-être que cela viendra, avec le temps...
Des projets pluridisciplinaires, c'est assez difficile à
monter : il faut une volonté très forte pour
le faire, il faut vaincre des réactions très
très vives, sinon il n'y en a pas. En tous cas, à
mon niveau, je ne peux strictement rien faire...
Un
intervenant (qui ne se présente pas) :
Merci de votre exposé, très riche d'ouvertures.
J'ai beaucoup de question mais je ne vous en poserai qu'une,
il me semble significative.
Il me semble que, lorsque vous dites "Qui calcule pendant
qu'elle se modifie", vous touchez là un point central.
Pouvez-vous en dire un peu plus car je pense que c'est un
point récurrent des discussions que nous avons pu avoir
ici depuis le début de ce colloque...
Alain
Cardon :
Il s'agit d'un système informatique, ici
d'agents logiciels très nombreux qui sont des structures
relativement compliquées. Est-ce que l'on peut contrôler
dans leur état, c'est-à-dire en fait, l'état
de variables, naturelles ou spécifiques, qui peuvent
être locales, qui peuvent être globales et qui
peuvent subir des modifications. Toutes les variables sont
observables. Elles sont observables après qu'elles
aient été modifiées, ou en même
temps, si l'on établit un lien direct avec l'élément
à partager. Il faut définir les bonnes variables,
et j'ai défini la notion d'espace morphologique pour
cela. C'est l'équivalent dans le monde agent d'un espace
de phase. Là, les agents sont observables. Ce n'est
pas le cas des groupes de neurones du cerveau. Le système
a une certaine granularité et la notion de morphologie
nous offrira un moyen de contrôle très fort -
pas total, mais très fort sur le système aspectuel.
Observer le comportement d'un agent aspectuel, c'est définir
dedans certaines variables particulières, certaines
fonctions qui vont calculer son état morphologique,
qui sera ensuite envoyé à des systèmes
de robots qui vont les prendre les bonnes valeurs. Donc, c'est
faisable, parce que l'agent logiciel, pendant qu'il se calcule
sur un noeud d'une grappe de processeurs peut être observé.
C'est un point très fort et très important par
rapport au vivant. On peut définir des centaines de
milliers de milliers d'agents, donc des systèmes complexes
vraiment opérants, adaptatifs, dotés d'intentions
- il y en a qui se construisent - et on peut les faire se
contrôler.
Un
intervenant (qui ne se présente pas) :
Je
pense que vous utilisez dans vos travaux des processeurs classiques
silicium très puissants. Pouvez-vous nous dire un mot
de ce que peut apporter les développements de la technologies
en cette matière...
Alain
Cardon :
Moi, je fais du prototypage, au niveau universitaire,
sur des grappes de machines. Ce sont des processeurs ordinaires
et cela occupe des armoires entières et prend donc
beaucoup de place. La technologie, et notamment les nanotechnologies
évoluent à grand pas : on arrive à avoir
aujourd'hui des cartes à 16 processeurs qui ont une
taille de 15 cm2 et qui travaillent avec des réseaux
2 Gigabits, donc très rapides. La technologie évoluera
encore. Elle n'évolue pas tellement en France dans
ce domaine, mais beaucoup au Etats-Unis et au Japon. Il est
sûr que l'on profitera de cette avancée technologique.
Mais pour moi, il y a deux avancées : il y en a une
qui est conceptuelle, qui est relative à la science
informatique - l'utilisation systématique de la notion
de morphologie au niveau du calculable et l'usage de systèmes
multiagents massifs, qui sont des concepts récents,
et puis des avancées matérielles très
fortes, qui sont la définition des composants très
petits, très performants , d'une énorme puissance.
J'insiste quand même : on peut avoir des systèmes
de contrôle de plusieurs machines distantes, donc des
systèmes autocontrôlés multicorps.
Un
intervenant (qui ne s'est pas présenté) :
Je
suis très impressionné de la rigueur de votre
exposé. J'ai aussi une question : pensez-vous grâce
à votre système qui va plus loin que la machine
de Turing puisse résoudre le problème des qualias.
En d'autres termes, est-ce que le septième passager
d'Alien ressent de la douleur lorsqu'on le massacre ?
Alain
Cardon :
C'est une question très difficile. La douleur
artificielle n'est pas simple à admettre, pour nous,
pour nous humains. J'insisterai sur le problème de
la machine de Turing. C'est un programme qui fait ce qu'il
doit faire, étant programmé à l'avance.
Déterminé, sans affectivité aucune. Point.
Mais là, il ne s'agit pas de cela. Il s'agit d'agents
définis de façon redondante, vraiment redondante,
qui sont intervenus à certains moments, par l'action
des synchroniseurs, au niveau de l'activation des capteurs
du corps. Il y a eu calcul. Donc c'est du Turing local. Et
il y en a beaucoup de calculs. Il y a quand même un
thèse célèbre qui dit que tout ce qui
est calculable, est équivalent à une machine
de Turing. Le problème est de savoir quand, et comment
il y a calcul. Et ce n'est pas de la prestidigitation. Les
calculs sont absolument liés aux actions des capteurs
(de très très nombreux capteurs) et effecteurs.
Et le système observe et ressent (par son activation)
son organisation même. Il a le "sentiment", par la fréquence
de ses calculs qu'il provoque, de son organisation. Tout calcul
est lié à un corps. Mais nous, nous qui pensons,
nous qui faisons des mathématiques depuis 2500 ans,
nous raisonnons et nous écrivons des programmes de
machine de Turing, après avoir raisonné, pensé,
ressenti. Ou alors nous ne faisons rien qui est définissable
précisément par une description rigoureuse.
C'est donc un problème temporel. Avant il y a quoi
? Quel est l'état initial qui amène à
penser. Il y a la pensée, produite, qui est une forme
calculable. Le système a écrit cette forme calculable,
qui est une pensée abstraite, ou une sensation.
Quand on arrive à résoudre cela, on a bien avancé.
L'intervenant
:
C'est
la pensée qui est reproductible, pas l'émotion.
Alain
Cardon :
Oui
mais ici, il s'agit d'émotions artificielles.
Autre
intervenant :
Il
serait peut-être intéressant de simuler déjà
des organismes très bas dans l'arbre du vivant. Le
problème serait peut-être alors plus facile.
Je crois que l'on peut donner ce contenu -parce que vous avez
parlé de l'adaptation. Le but essentiel du vivant,
c'est finalement deux choses : la conservation de soi et la
conservation de l'espèce. La conservation de l'espèce,
je crois que pour l'instant les gens de l'intelligence artificielle
ne s'y intéressent pas. Aborder la conservation de
soi peut-être effectivement plus facile à envisager,
en tous cas en se basant sur des problèmes qui seraient
a priori beaucoup plus simples. Car il s'agirait de la simulation
d'êtres très inférieurs dans l'échelle
ontogénique et phylogénétique.
Alain
Cardon :
Vous
avez raison. Mais pour moi, la question d'école et
que j'ai tenté de résoudre est : pourquoi une
machine de ce type est amenée à penser... Et
c'est la question qui m'intéresse. C'est ma question
personnelle aussi : pourquoi, moi, ici et maintenant, je suis
amené à penser à cela ?
Et c'est un problème d'un autre ordre.
L'intervenant :
Mais
est-ce que la base de la pensée n'est pas viser un
but ?
Alain
Cardon :
Oui. Mais comment faire ? Et où il est ce
but, sous quelle forme, formulé comment et par qui
? Résoudre cela, c'est assez terrible, je le conçois.
Car cela veut dire qu'on peut certainement le contrôler.
Si vous arriviez à détecter quelque part dans
votre cerveau le signe qui amène votre penser à
devoir se générer, cela serait terrible, car
vous pourrez la contrôler avant qu'elle apparaisse.
Et si dans une machine, on peut le faire, c'est déjà
un élément qui fait croire qu'on pourra peut-être
le faire chez l'homme.
|
(1)
Alain Cardon voulait par là répondre
à Gilbert Belaubre, de l'Académie Interdisciplinaire
des sciences et coordinateur du programme, qui, pour introduire la
session du samedi après-midi (Vers une conscience artificielle
: les approches de l'intelligence artificielle) a notamment dit :
"Les quatre premières sessions de ce congrès ont
été consacrées à l'activité du
cerveau qui produit notre pensée consciente. La dernière
session va traiter des efforts du cerveau des ingénieurs qui
ambitionnent de construire des machines intelligentes."
Et, un peu plus tard : "Car l'ingénieur qui conçoit
la machine produite, qui pense la machine avant de la construire,
il l'a construit selon la finalité qu'il lui attribue a partir
de laquelle il déduit à rebours des phases de la construction".

(2)
J'aurais
envie ici de faire une analogie (qui certainement ne vaut pas grand
chose, mais pourquoi pas) : pourquoi dans le cerveau, l'information
passe par un signal électrique et est relayée par
un signal chimique au niveau des synapses ? Calcul qui se fait et
qui se regarde en train de se faire ? CJ.
© Automates Intelligents 2002
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