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Shahriar Afshar,
nouveau Niels Bohr et/ou nouvel Einstein ?
Les éditeurs du NewScientist ayant fait de cette information
le thème de l'éditorial de leur n°2457 du 24 juillet
2004, complété d'un long article "Quantum
rebel" (p. 30), nous nous estimons autorisés à
faire de même, en nous appuyant sur ledit article sans scupules!
La nouvelle pourrait en effet être d'une très grande
importance scientifique et philosophique. Mais précisons-le,
rien n'est encore joué. Une expérience de confirmation
en cours devrait permettre d'y voir prochainement plus clair et
d'emboucher alors en toute bonne conscience les trompette de la
renommée.
De
quoi s'agit-il ? Nul n'ignore la célèbre expérience
dite des fentes de Young, qui avait permis à Niels Bohr et
aux fondateurs de l'Ecole de Copenhague d'affirmer le principe de
complémentarité quantique : une entité quantique
pouvait être simultanément observée comme une
particule et comme une onde, mais ces deux états étaient
mutuellement exclusifs à l'observation. Plus exactement,
cette entité devait être quelque chose de tout à
fait différent, ni vraiment particule ni vraiment onde, non
observable en totalité par nos appareils macroscopiques.
Ceux-ci interagissant avec le monde quantique ne pouvaient nous
montrer que l'un de ces aspects à la fois. Einstein, pour
sa part, avait toujours refusé que la description du réel
puisse dépendre de nos observations. Ceci aurait signifié
qu'il fallait renoncer à parler d'un réel en soi.
Il devait exister des variables cachées, non encore découvertes
par la physique, qui auraient permis de donner une description complète
de l'entité observée. Mais Einstein n'a jamais pu
réaliser d'expériences démontrant son hypothèse.
De ce fait, le réalisme en sciences a perdu toute audience.
Or
il se trouve qu'un physicien de 33 ans, d'origine Iranienne, Shahriar
Afshar, actuellement "visiting" professeur à l'Université
américaine Rowan, a réalisé à partir
de 2001 un dispositif expérimental original (voir
shéma) qui remet en cause les conclusions de l'expérience
des fentes de Young, pourtant répétée des milliers
de fois depuis une cinquantaine d'années dans tous les laboratoires
du monde. C'est à l' Institute for Radiation-Induced Mass
Studies de Boston puis au département de physique de
Harvard que cette nouvelle expérience a été
conduite. Nous renvoyons à l'article du NewScientist pour
les détails du dispositif.
Disons qu'il projette un rayon laser sur un écran percé
de deux trous relativement éloignés. Lorsque le laser
émet des photons un par un, l'expérimentateur peut
à la fois recueillir un de ces photons sur un détecteur
(lequel photon se comporte alors comme une particule) et constater
que le même photon - se comportant comme une onde - a traversé
les deux trous à la fois, interférant ainsi avec lui-même
et construisant des franges d'interférences. Les deux états
du même photon, particule et onde, seraient ainsi observables
simultanément par le même observateur, ce qui contredirait
le principe de complémentarité. Si ce résultat
était confirmé, ceci voudrait dire que la théorie
standard de la mécanique quantique serait invalidé,
au moins en partie. On mesure le coup de tonnerre.
Cet été, les professeurs Afshar, Flores et Knoesel
conduisent une expérience de confirmation à l'Université
Rowan. Ils n'utilisent plus un rayon laser dont on pouvait craindre
qu'il ne contamine l'expérience par des effets de physique
macroscopique, mais un émetteur de photons photon par photon.
Ce sera donc dans quelques semaines que le monde saura ce qu'il
en est et si le principe de complémentarité doit être
rangé au placard des paradigmes dépassés.
Bien
d'autres conséquences en découleraient. Certes, les
bizarreries du monde quantique ne disparaîtraient pas pour
autant, les entités-objets resteraient à la fois des
ondes et des particules, mais les futures interprétations
du phénomène seront certainement aussi diverses que
surprenantes. Un monde quantique observable et descriptible pourrait-il
en émerger? (hypothèse de Antony Valentini). Des ondes
voyageant à l'envers de façon à permettre l'interaction
des particules quantiques seraient elles envisageables (interprétation
dite transactionnelle de John Cramer). Selon d'ailleurs ce dernier,
ceci démentirait l'hypothèse du multi-univers, ce
qui soulagerait de nombreux chercheurs.
Afshar
pour sa part voit plus loin et ceci nous paraît particulièrement
intéressant. On peut penser que c'est d'ailleurs guidé
par cette vision à long terme qu'il a conçu son système
expérimental venant en contradiction avec le principe de
complémentarité (comme quoi il n'y a pas de découverte
qui n'ait une motivation quelque peu passionnelle). Il explore depuis
de nombreuses années le domaine de la gravitation quantique.
Il y a développé une théorie selon laquelle
les champs électromagnétiques tels que la lumière
ne peuvent être quantifiés (contrairement à
la théorie qui avait valu à Einstein son prix Nobel).
Autrement dit, un photon ne pourrait être une particule (au
moins dans le monde quantique). Ce serait autre chose. Mais alors,
pourquoi n'en serait-il pas de même des autres "particules",
électrons, atomes ? La mécanique quantique devrait
alors sans doute changer de nom, et notre regard sur le monde macroscopique
serait entièrement bouleversé.
On
verra ce qu'il en est. Mais tout ceci montre que le monde subparticulaire,
dont nous sommes issus et dont nous sommes faits, est encore loin
d'avoir tout dit. On a tout lieu de penser que de prochains bouleversements,
non seulement scientifiques mais épistémologiques,
viendront de ces niveaux de la physique, à condition d'être
accompagnés d'un audacieux regard transdisciplinaire. L'étude
de la vie, de la conscience et de bien d'autres "inobservables",
pourrait alors prendre de nouveaux départs [voir notre
commentaire du livre d'Alan Wallace, The
Taboo of Subjectivity].
Pour en savoir
plus
Page de Shahriar Afshar : http://users.rowan.edu/~afshar/
Rowan University : http://www.rowan.edu/colleges/las/physicsandastronomy/
Article : http://www.rowan.edu/news/display_article.cfm?ArticleID=965
Antony Valentin est physicien, actuellement en fonction au Perimeter
Institute for Theoretical Physics à Waterloo, Canada. Il
est notamment l'auteur d'une théorie permettant de réconcilier
la non-localité de la physique quantique (dans laquelle un
effet se transmet instantanément) et la relativité
restriente qui limite la vitesse de transmission de tels effets
à celle de la lumière. Cette théorie fait appel
à des flèches du temps voyageant en sens inverse dans
la même région de l'univers. Voir http://physicsweb.org/article/world/16/6/7.
Dans sa thèse, obtenue à Trieste, il avait développé
l'hypothèse de l'onde-pilote de De Broglie et Bohl sous forme
d'une théorie complète applicable à la gravitation
quantique et à la cosmologie.
John Cramer est physicien à l'Université de Washington,
Seattle. Il a proposé une théorie permettant à
la fonction d'onde d'être utilisé comme décrivant
des entités "réelles" plutôt que des
entités conceptuelles. Voir The Transactional Interpretation
of Quantum Mechanics par John G. Cramer http://www.npl.washington.edu/npl/int_rep/tiqm/TI_toc.html.
Voir aussi la page personnelle de John Cramer, physicien et ...auteur
de science-fiction. http://faculty.washington.edu/jcramer/
Sur le multi-univers, voir la page de Tony Smith: Many-Worlds Quantum
Theory http://www.innerx.net/personal/tsmith/ManyWorlds.html
On
notera que dans le n° 2460 du NewScientist, rubrique Courrier
des lecteurs, trois d'entre eux émettent des objections aux
conclusions de Shahriar Afshar. A suivre donc....