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"Repliee", ou l'inexorable marche vers
le robot androïde ?
par Christophe Jacquemin
Quatre
drôles d'hôtesses officient actuellement aux points
d'accueil généraux de l'exposition internationale
d'Aichi, qui se tient au Japon jusqu'au 25 septembre 2005(1).
Il faut généralement quelques secondes pour que le
public se rende compte qu'il ne s'agit pas d'êtres humains,
mais de... robots androïdes.
Les
quatre Actroïd, en exhibition à l'exposition d'Aichi.
Chacune est dotée d'un visage différent.
Les 3 premières officient en position assise dans leur cabine
"Robot Information".
La quatrième (photo à droite), situé à
la "Station des Robots", présente en position debout
les autres robots.
Issus
des travaux de l'équipe du professeur Hiroshi Ishigurode l'Intelligent Robotic Laboratory - université d'Osaka)(2)
et fabriquées en collaboration avec les sociétés
Kokoro(3)
et Advanced Media(4),
les Actroïd (contraction des mots Acteurs et Droïd)
sont des robots réceptionnistes dont le rôle est de
répondre aux questions des visiteurs et de les aider à
organiser leur visite, ceci en quatre langues : japonais, coréen,
anglais et chinois.
Chaque Actroïd est installé dans une cabine "Robot
Information" intégrant micro, caméras et capteurs
pour détecter les présences humaines.
Equipé du moteur de reconnaissance vocale AmiVoice®(5)
d'Advanced Media, l'un des plus avancés au monde, l'androïde
est capable de reconnaître n'importe quelle voix humaine (et
donc les intonations différentes) et ceci même dans
un endroit bruyant. De son côté, et bien qu'elle soit
émise
par un synthétiseur, la voix de la machine est incroyablement
fluide et naturelle(6),
rythmant parfaitement celle des humains (voix synthétisée
à partir de celle d'une actrice).
Lorsque vous parlez à l'Actroïd, il va chercher ce qui
est dit dans sa base de données(7)
et propose une réponse en conséquence, qui n'est souvent
pas dénuée d'humour. Demandez-lui (en anglais) si
"elle" est un robot, "elle" vous répondra
"Y.e.s,
I. a.m. a. r.o.b.o.t" avec une voix qui semble sortir d'une
machine dont les piles sont usées, accompagnant son discours
de mouvements maladroits, pour vous cueillir quelques instants plus
tard avec un "je plaisante bien sûr", exprimé
d'une voix et expression tout à fait normales. Posez-lui
une question à laquelle "elle" ne sait pas répondre
et elle s'en tirera d'une pirouette, du genre : "pour cela,
adressez-vous à un personnel plus compétent".
Félicitez-la, son visage s'illuminera ; moquez-vous d'elle,
elle se renfrognera.
L'Actroïd
possède plus de 40 000 phrases pour s'exprimer, mais ce qui
fait finalement tout son aspect humain vient aussi de la texture
de sa peau (du silicone), de ses cheveux, de ses mains, des expressions
de son visage qui varient en fonction de la discussion(8),
du clignement de ses paupières, des mouvements de ses lèvres,
de ses yeux, de son corps... et même de son buste qui se soulève
régulièrement comme si l'androïde respirait,
produisant même des micro-mouvements de ses épaules.
Bref, tout ici est fait ici pour avoir l'apparence la plus approchante
de celle d'un humain.
Pour
assurer une bonne palette de mouvements, le robot dispose de 42
degrés de liberté, soit 3 pour les yeux, 1 pour les
sourcils, 1 pour les paupières, 1 pour les joues, 7 pour
la bouche, 3 pour le cou, 4 pour le torse, 9 (x2) pour chaque bras,
2 (x2) pour les doigts. Pour l'instant seule la partie supérieure
de son corps (au-dessus de l'aine) est active.
Les mouvements, qui peuvent être très amples, paraissent
incroyablement humains, adaptés au contexte et aux situations
variées de la conversation. Le secret ? Les actuateurs du
robot sont activés par l'envoi d'air comprimé. Ceci
a non seulement l'avantage d'assurer une fluidité et une
précision inégalée des mouvements, mais aussi
de les produire sans bruit(9),
si ce n'est le froissement de vêtement, comme chez les humains...
Interaction
hommes/androïdes : le Japon en pointe
Robots
étonnants, sans aucun doute ! Cependant, la présentation
de ces prototypes d'Actroïd ne constitue nullement une
première. Mais si le grand public a déjà
pu découvrir de tels robots dès 2003 - par exemple
à Tokyo lors de l'International Robot Exhibition (novembre
2003) - , chaque année apporte son lot de nouvelles
sophistications qui témoignent de l'implication toujours
plus croissante du Japon dans l'industrie robotique (lire
notre article "Robots
japonais de nouvelle génération : stratégies
et opportunités" du 5 mars 2004).
Tokyo
- International Robot Exhibition - novembre 2003
Aichi,
2005
A gauche, il s'agit bien d'un androïde
Car outre l'aspect
commercial lié à la vente future de ces Actroïd
à des sociétés comme robots réceptionnistes,
se joue aussi ici toutes les avancées de la recherche concernant
la compréhension de la communication entre l'homme et les
humanoïdes. Et là, le Japon officie bien seul dans la
compétition internationale. Bien
sûr d'autres pays s'intéressent aux "robots sociaux"
et étudient comment augmenter la communication entre l'homme
et le robot, dans laquelle réside aussi l'aspect important
des expressions émotionnelles, parties intégrantes
de la communication implicite, non verbale. Expressions qui nécessitent
un visage car c'est lui qui permet le mieux de montrer et de comprendre
les émotions. On pourrait par exemple citer Cynthia Breazeal
aux Etats-Unis, chercheuse au laboratoire d'IA du MIT, avec son
robot Kismet(10)
capable d'afficher de telles expressions émotionnelles. Ses
travaux prouvent que ce type de robot peut impliquer des personnes
dans une interaction sociale sans beaucoup ressembler à un
être humain. Mais ce visage n'a finalement rien d'humain.
Préfériez-vous
interagir avec
cet androïde ou avec le visage
métallique d'un robot ?
Or
plus un robot présente un aspect humanoïde, plus
on s'attend à ce que son comportement soit humain,
et plus on est en disposition pour interagir avec lui.
Et ceci ouvre un champ de recherche dans lequel le Japon semble
régner sans partage, justement ici du fait qu'il est
le seul pays à vouloir concevoir des robots complètement
androïdes, avec l'appui d'une industrie en pointe dans
le domaine et collaborant avec le meilleur de la recherche
universitaire.
"Un
jour, les robots pourront nous duper en nous faisant croire qu'ils
sont humains", affirme sans hésitation le professeur
Hiroshi Ishiguro, qui mène depuis plus de trois ans des recherches
sur la communication avec les androïdes.Le savant est
à la base des développements des prototypes d'Actroïd.
Il y a d'abord eu le "Repliee R1", prototype d'androïde
enfant, ensuite le Repliee Q1, androïde adulte, et aujourd'hui
sa version améliorée - le modèle "Q2"
- qui présente 16 degrés de libertés rien que
pour sa tête [3 pour les yeux 1 pour les sourcils, 1 pour
les paupières, 1 pour les joues, 7 pour la bouche et 3 pour
le cou]. "L'apparence
humaine donne au robot une grande sensation de présence"...
C'est sans nul doute ce qu'à pu découvrir le
public lors de la présentation du Q2 (mais sous l'appellation
"Repliee Q1 expo ?) par le chercheur le 6 juin dernier a Aichi.
L'Actroid jouait ici le rôle d'une journaliste interviewant
un humain.
Sensible
au toucher, l'androïde réagissait aux mouvements (lever
par exemple le bras pour se protéger si vous faites un geste
menaçant...), reconnaissant les gestes des personnes grâce
à des caméras multidirectionnelles et des senseurs
tactiles, ces derniers étant installés sous un tapis.
Des capteurs à haute sensibilité
répartis sur le front, les joues, les épaules, la
partie supérieure des bras, les avant-bras et les paumes
des mains produisent une valeur différente selon la vitesse
d'enfoncement de la peau, permettant une variété de
réponses de l'androïde selon la manière dont
il est touché. De son côté, la peau en silicone
donne vraiment à l'humain l'impression de toucher un de ses
congénères. "L'androïde peut nous faire croire qu'elle est humaine
pendant quelques dizaines de secondes", note Hiroshi Ishiguro,
"mais si nous sélectionnons soigneusement les choses
en fonction de la situation, il me semble possible d'arriver à
prolonger ce genre d'effet sur plusieurs minutes". Les
démonstrations montrent que les gens oublient que Repliee
est un androïde. De façon consciente, on voit qu'il
s'agit d'un robot, mais inconsciemment, nous réagissons comme
s'il s'agissait vraiment d'une femme", constate le chercheur.
On l'aura compris
: le but de ce savant est de développer des robots capables
d'interagir naturellement avec l'homme. Et selon lui, seul le développement
de robots d'aspect androïde peut nous permettre de comprendre
l'essence de ce qui fait l'interaction entre humains, étude
qui ne semble pas envisageable à partir de robots à
d'aspect métallique, aussi sophistiqués soient-ils.
En d'autres termes, sa recherche vise à découvrir
les principes sous-jacents à la communication naturelle entre
individus afin d'établir une méthodologie conduisant
au développement de réels androïdes. Comment
reconnaissons-nous qu'un humain est un humain ? De telles études
intégrant le développement de véritables androïdes
avec la recherche sur le comportement humain, constituent un nouveau
secteur de recherche dont tous les pays - à part le Japon
- sont presque absents(11).
Ceci s'explique certainement par la nécessité
d'un mariage profond entre la science et technologie, technologie
de pointe dans laquelle le Japon excelle. Si les sciences cognitives
et les sciences sociales ont énormément apportées
au développement de robots communicants, c'est maintenant
la robotique qui va énormément apporter à ces
dernières.
Qu'est-ce
qui est le plus important chez un robot pour influencer l'interaction
entre l'humain et ce robot ? Son comportement (ses mouvements) ou
son apparence ? Bien sûr, les deux aspects jouent, mais comment
quantifier la part de chacun ? Est-elle vraiment intimement liée
? Comment étudier chacun de ces aspects ? C'est ici l'androïde
qui peut le permettre et conduire à des tests adéquats
pour évaluer les modèles d'interactions.
Existe-t-il une différence de comportement entre un enfant
ou un adulte face à un robot ? L'idée d'humanité
que l'on se fait d'un androïde provient-elle de son regard
? Comment générer chez un robot des mouvements paraissant
vraiment naturels ?... Voici le type de questions auxquelles s'attellent
le chercheur et son équipe en cherchant à repousser
toujours plus loin l'effet de la "Vallée mystérieuse"
(uncanny valley) mis à jour par Masahiro Mori dans un article
publié dès 1970(12).
Celui-ci a montré
que plus un robot ou une poupée nous ressemblait, plus notre
réponse émotionnelle à son encontre était
positive. Mais arrivé à un certain point, quand le
robot pouvait presque être considéré comme humain,
une brusque chute de ce sentiment positif se produisait, lorsqu'une
petite différence révélait soudain qu'il n'en
était pas un, produisant alors un choc psychologique. Ainsi
donner une apparence humaine risque d'aboutir à l'effet opposé
de celui poursuivi dans la mesure où le robot ne répond
plus aux attentes, ce qui peut décevoir ou troubler, et rendre
plus difficile la pleine utilisation de ses capacités spécifiques.
Une chose est sûre : un très long chemin reste à
parcourir pour éviter cet effet de la "Vallée
mystérieuse", ne serait-ce que par l'"intelligence"
que le robot pourrait témoigner à notre égard.
Mais chaque chose en son temps. Les recherches ici ne font que...
continuer.
Les modèles "Repliee" de l'équipe
du professeur Hiroshi Ishiguro
(Intelligent Robotic Laboratory - Université d'Osaka)
Diplômé de l'université Yamanashi en
1986 et 1988 (où il sera assistant chercheur en 1991)
puis diplômé de l'université d'Osaka
(1991) - où il devient assistant chercheur en 1992
au Département d'ingénierie des systèmes,
Hiroshi Ishiguro y developpe jusqu'à 1994 des systèmes
de visions pour les robots mobiles, menant plus particulièrement
ses recherche sur la vision active et multidirectionnelle.
Il passe ensuite professeur associé au Département
des sciences de l'information (université d'Osaka)
et commence des recherches sur la vision distribuée,
utilisant pour cela des caméras omnidirectionnelles.
Après un séjour de 1998 à 1999 à
l'université de Californie aux USA (Department of
Electrical and Computer Engineering), il devient chercheur
invité à l'ATR Media Integration and Communications
Research Laboratories (Kyoto) où il développe
le robot humanoïde interactif "Robotvie".
Après
un passage à l'université de Wakayama, il
rejoint PREST, l'agence japonaise des sciences et des technologies
Japan Science and Technology Agency puis fonde la société
Vstone Co. Ltd.(http://www.vstone.co.jp/e/etop.html),
qui produit notamment des senseurs omnidirectionnels utilisés
pour la détection des mouvements, pour les déplacements
intelligents des robots... [société dont
le robot humanoïde autonome Vision à une fois
de plus gagné la RoboCup cette année].
Hiroshi Ishiguro dirige aujourd'hui l'Intelligent Robotic
Laboratory à l'université d'Osaka, laboratoire
dont les recherches s'orientent dans 4 domaines principaux:
robots sociaux ; perception de l'environnement par les robots
; vision active et omnivision ; science des androïdes.
C'est au sein de ce dernier thème qu'il met au point
avec son équipe des prototypes d'androïdes (les
"Repliee") toujours plus sophistiqués,
avec cette question en tête: si le test de Turing
est une évaluation de l'intelligence d'un ordinateur,
quelle évaluation peut-être utilisée
dans le cas d'un robot ? C'est ce qu'on appel le "total
Turing test" : si une personne ne peut reconnaître
un robot d'un humain lorsqu'elle le voit et communique avec
lui, alors ce robot peut être considéré
comme "l'ultime robot intelligent". Et c'est l'objectif
que vise le savant.
Les
différents prototypes
Repliee
R1 Le
premier prototype développé a été
celui d'un androïde à l'apparence d'une enfant
japonaise de cinq ans. Ce modèle baptisé "R1"
(R pour Repliee) présente 9 degré de liberté
: 5 pour les yeux, 1 pour la bouche et 3 pour le cou. Il
peut réagir au toucher de son bras gauche, grâce
à 4 senseurs disposés sous sa peau de silicone
et qui en permette l'analyse de sa déformation.
Doté
de la parole, l'androïde à tout d'abord servi
à l'étude des mouvements des yeux et de la
direction du regard de l'humain (comportement semi-inconscient)
lorsqu'il conversait avec le robot. L'idée était
de montrer que le comportement du regard de l'humain variait
avec l'apparence du robot et celle de la complexité
de son comportement durant l'échange. Les comparaisons
ont été effectuées durant 3 interactions
différentes : humain conversant avec une réelle
petite fille de 5 ans, humain conversant avec l'androïde
rendu statique, humain conversant avec l'androïde doté
des mouvement de ses yeux, de ses lèvres et de son
cou. L'expérience a été réalisée
avec 18 étudiants japonais (10 garçons et
8 filles)
Interaction
avec le robot (à gauche) - Interaction avec
une véritable petite fille
Visage
de Repliee R1
Le
même sans la peau
Repliee
Q1 Cet
androïde dont le visage a été réalisé
à partir de la superposition de plusieurs visages
de femmes japonaises (pour l'obtention d'un visage "moyen")
est doté de 31 degrés de libertés dans
la partie supérieure du corps (5 pour les yeux, 1
pour la bouche, 3 pour le cou, 9x2 pour les bras, 4 pour
le torse) et de 8 senseurs tactiles haute précision.
Outre des mouvements fluides (le robot peut-être autonome
ou contrôlé par capture de mouvement), il montre
une riche une variété de micro mouvements
(faisant croire par exemple que l'androïde respire...).
D'une grande sophistication, il permet d'approfondir les
études déjà lancées avec le
R1, et vise l'obtention de méthodes hiérarchiques
pour la production automatique de mouvements toujours plus
naturels, faisant penser qu'ils sont réellement humains.
Repliee
Q2 Dernier-né
de la famille, cet androïde est aujourd'hui doté
de 42 degrés de liberté, ce qui lui permet,
en plus de Q1, de produire toute une palette d'expressions
du visage, et des mouvements des doigts.
Pour donner toujours plus la sensation de mouvements humains,
l'idée est de décomposer les mouvements complexes
selon une représentation compacte de sinusoïdales,
ce qui revient à contrôler le mouvement de
chaque joint par une onde sinusoïdale spécifique
ou par la superposition de telles ondes, en jouant sur leur
phase, fréquence et amplitude. L 'équipe se
focalise également sur l'imitation de la production
des mouvements humains, telle qu'elle se produit à
la surface du corps.
Ci
dessous, quelques vues de Repliee Q2 en action (Ces photos
proviennent d'un reportage diffusé en mars dernier
sur Discovery Channel)
Le bras du robot
Le
robot, qui peut être autonome, est ici actionné
par l'homme,
par capture de mouvements
Articles - Does gaze reveal the human likeness of an Android ?, par
Iroshi Ishiguro & al, in Proc. of the 4th IEEE International
Conference on Development and Learning, pp.106-111, Jul. 2005 http://ed-02.ams.eng.osaka-u.ac.jp/~minato/papers/Minato05a.pdf - Generating Natural Motion in an Android by mapping human motion,
par Iroshi Ishiguro & al, communication in Proc. of IEEE/RSJ
International Conference on Intelligent Robots and Systems, pp.1089-1096,
Aug. 2005 http://www.androidscience.com/Publications/Matsui2005NaturalMotionIROS.pdf - Development of an android robot for studying human-robot interaction,
par Iroshi Ishiguro & al, in Applied Artificial Intelligence
; Proc. of the Seventeenth International Conference on Industrial
and Engineering Applications of Artificial Intelligence and Expert
Systems (IEA/AIE), pp.424-434, May 2004 : http://www.androidscience.com/Publications/Matsui2005NaturalMotionIROS.pdf