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Dynamiques non linéaires et vagues monstrueuses
(freak waves)
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
La BBC a publié
le 14 novembre 2002 un documentaire consacré aux «
freak waves » ou vagues monstrueuses, qui est passé
inaperçu en France, sans doute parce que la culture maritime
n'est pas à l'honneur dans ce pays. Le sujet mérite
cependant l'attention, non seulement des océanographes ou
des navigateurs et armateurs, mais aussi des physiciens intéressés
par la modélisation des phénomènes non linéaires.
En dehors de l'accès au document édité par
la BBC http://www.bbc.co.uk/science/horizon/2002/freakwave.shtml,
on trouvera une bonne série d'articles de présentation
sur l'encyclopédie libre Wikipedia. http://en.wikipedia.org/wiki/Freak_wave...
Nous
n'allons pas reprendre ici toutes ces informations, mais seulement
indiquer en quoi la question des vagues monstrueuses est considérée
aujourd'hui comme du plus haut intérêt scientifique.
Un mot d'abord de vocabulaire. En France, il n'existe pas de mot
spécifique pour désigner les vagues de 20 à
30 m de haut. On parle en génie maritime de vague du siècle
ou centenaire, indiquant par là qu'il s'agit de phénomènes
exceptionnels, mais que les ouvrages portuaires ou off-shore doivent
être capables d'étaler s'ils se produisent. Mais il
n'existait pas jusqu'à présent de recherches sur l'origine
de telles vagues et sur leurs effets destructeurs. Le terme français
lui-même est trompeur car il laisse penser que ces vagues
sont effectivement très exceptionnelles.
Dans le folklore maritime cependant, de nombreux récits circulaient
expliquant les disparitions inexpliquées de petits et grands
navires par la rencontre avec de telles vagues, dites « freak
» ou « rogue » en anglais. Plus récemment,
la disparition corps et biens en quelques minutes du porte-container
allemand München (1978), avait attiré l'attention car
le navire était en excellent état et avait donné
régulièrement de ses nouvelles. Le naufrage avait
donc paru pouvoir être attribué à la rencontre
avec une FW. Mais chaque semaine en moyenne dans le monde un navire
de plus de 50m disparaît plus ou moins en perte totale. Ces
naufrages sont le plus souvent imputé à des causes
matérielles ou humaines. Faut-il en attribuer un certain
nombre à des FW ?
Des
rapports récents laissent penser que cela pourrait être
le cas. Notamment lorsque deux navires solides, reconvertis au tourisme,
furent presque coulés en 2001, retour d'Antarctique, par
des vagues de 30 m. Il s'agissait du Caledonian Star (photo ci-contre)
et du Bremen. En mer du Nord, la plate-forme Draupner fut à
moitié submergée par une vague de 26 m en 1985. Le
Queen Elizabeth 2 enfin rallia New York en 1995 avec ses superstructures
de passerelle arrachées. Elles étaient situées
à 35 m. au-dessus de la flottaison, hauteur qui selon le
commandant Warwick, alors skipper du QE2, était celle de
la vague rencontrée.
Des
rapports d'avaries subies par des rencontres avec des vagues de
20 à 25 mètres arrivent maintenant régulièrement,
notamment venant de navires circulant aux alentours du cap des Aiguilles,
en Afrique du Sud. Armés de ces nouvelles connaissances,
les spécialistes des naufrages estiment aujourd'hui que durant
les 20 dernières années plus de 200 cargos et porte-containers
de plus de 200 m ont probablement péri du fait de telles
vagues, alors qu'au moins 450 vagues de 15 à 25 m ont heurté
des plate-formes pétrolières, occasionnant des dégâts
plus ou moins graves, avec pertes humaines.
Un programme européen de recherche
Aujourd'hui, pour en savoir plus, les satellites d'observation de
la surface des mers sont à cet égard d'une aide précieuse.
Le projet européen MaxWave http://w3g.gkss.de/projects/maxwave/
du cinquième PCRD, lancé en 2000, a étudié(1)
systématiquement les données disponibles,
notamment celles fournies par les deux satellites de l'ESA, ERS-1
et 2 (European Remote Sensing Satellite), lancés en 1991
et 1995 et dotés d'un radar spécialisé dans
ce type d'observation, le SAR ou Synthetic Aperture Radar (SAR).
Ils montrent que des FW sont générés «
spontanément », même par temps relativement calme,
dans tous les océans du monde, qu'il y ait ou non des courants
de surface. Il s'agit de vagues de 30 m ou plus de haut, de quelques
centaines de mètres de large, isolées ou par groupe
de deux ou trois et se déplaçant à vitesse
normale dans le train de houle. Elles n'ont évidemment rien
à voir avec une onde de tsunami.
On avait récemment encore attribué les vagues exceptionnelles
à la rencontre du vent contre le courant dans des circonstances
d'ouragan. Mais les calculs semblent montrer que les phénomènes
ondulatoires linéaires ne permettent pas d'expliquer l'apparition
de vagues supérieures à 15 m. D'autres auteurs auraient
impliqué, pour des incidents surgis au large de l'Afrique
du Sud, la rencontre de deux flux opposés mélangeant
les eaux chaudes de l'océan indien à celles plus froides
de l'Atlantique (théorie du current focusing).
Photo
d'une vague scélérate, prise en 1980 à bord
du supertanker Esso Languedoc,
durant un orage au large de l'Afrique du Sud
On a tout récemment, commencé à se tourner
vers les phénomènes non linéaires ou de turbulence
chaotique. Une FW semble se former en aspirant subitement vers le
haut les masses d'eau composant les vagues situées immédiatement
devant ou derrière elle. Elle laisse à la place un
« trou d'eau » dans lequel tombe le navire avant que
le sommet de la vague ne s'effondre sur lui. Les forces d'impact
peuvent atteindre 100 tonnes au m2, force à laquelle
nulle coque ne résiste.
Mais pourquoi et comment le surgissement subit d'une telle perturbation
dans le train d'ondes ? Parler de phénomène non linéaire
ne suffit pas. S'agit-il de solitons ?
Le mathématicien Al Osborne http://www.physicscentral.com/people/people-02-6.html
fait appel à une équation de Schrödinger modifiée,
qui pourrait laisse penser que nous sommes en présence de
phénomènes d'émergences analogues à
ce qu'est la création de particules dans le monde quantique.
Mais il n'y a pas encore d'accord sur l'explication.
Reste
aux armateurs et ingénieurs du génie maritime à
renforcer les capacités défensives de leurs ouvrages.
Mais ils ne pourront pas faire face à tous les événements.
Reste aussi aux navigateurs à savoir que la voie maritime
est éminemment dangereuse, sans doute plus que la voie aérienne.
On s'étonnera pour terminer de constater que les coureurs
océaniques, bien que de plus en plus nombreux à courir
les mers par mauvais temps, n'ont pas encore rencontré de
FW…à moins que le regretté Alain Colas, sur
le Manureva....
PS
à la date du 15 février 2005. Il n'est pas exclu que
le paquebot de croisière Grand Voyager, qui a été
mis en avarie d'alimentation électrique et d'instruments
de navigation au large de la Sardaigne le 14 février, ait
lui aussi rencontré une vague de taille exceptionnelle. En
panne de machines pendant plusieurs heures, il était en perdition
jusqu'à ce que l'équipage relance manuellement la
propulsion. Le navire escorté par l'aéronavale et
par un navire gazier est finalement arrivé sain et sauf avec
ses 700 passagers à Cagliari.
(1)
MaxWave sest officiellement terminé à
la fin de lannée dernière même si deux
séries de travaux issus du projet continuent lune
étant daméliorer la conception des navires en
comprenant mieux les causes des naufrages et lautre étant
détudier plus avant des données satellitaires
pour, si possible, faire des prévisions. Un nouveau projet de recherche, du nom de WaveAtlas, doit utiliser
deux ans dimages dERS pour dresser un atlas mondial
des vagues scélérates répertoriées et
effectuer des analyses statistiques.
Les
Freak waves (aussi dénommées "vagues scélérates")
Contrairement
aux vagues de tsunami qui sont des vagues de grande longueur
d'onde et qui ne s'élèvent qu'à l'approche
des côtes, les "freak waves" sont des vagues
solitaires, de même longueur d'onde que leur voisines,
mais au profil beaucoup plus abrupt que celui des autres
vagues et dont la hauteur du creux à la crête
est entre deux et trois fois la hauteur des vagues moyennes.
Elles sont souvent décrites comme un mur d'eau qui
vient heurter le navire.
Pouvant atteindre des hauteurs de 30 mètres, on a
cru qu'elles ne survenaient que par gros temps, ce qui a
été infirmé par les satellites d'observation
de la surface des mers. On en a repéré dans
tous les océans du monde, qu'il y ait ou non des
courants de surface.
Leur
fréquence d'apparition contrarie les modèles
généralement admis, et leur existence en plein
océan(1)
conforterait l'hypothèse d'une possibilité
de comportement non linéaire de propagation des vagues
: ceci ferait que dans un train de houle, la vague scélérate
apparaîtrait, absorberait l'énergie contenue
dans ses voisines.
Si
le terme employé en anglais est «focusing »,
on préfère employer le terme de « paquet
de vagues » (paquet d'ondes) en français, analogue
au « paquet d'ondes » de l'équation de
Schrödinger.
Quoi qu'il en soi, aucune explication des conditions provoquant
leur formation ne fait actuellement l'unanimité.
Selon
le mathématicien Al Osborne, spécialiste de
la dynamique non-linéaire dans les liquides, les
"freak waves" seraient des solitons. Un soliton
(ou onde solitaire) est une onde qui se propage sans déformation
dans un milieu non-linéaire. Ici sont ignorées
les lois classiques de la dispersion de l'énergie.
En règle générale, cette onde est suffisamment
intense pour exciter un effet non linéaire qui va
compenser l'effet normal de dispersion de l'énergie
lors du trajet de l'onde. L'énergie, par le phénomène
non linéaire, crée un puits de potentiel dans
son milieu de propagation. Ce puits piège l'énergie
et l'empêche de se disperser. Solutions spéciales
d'équations d'ondes non-linéaires, ces structures
robustes aux perturbations agiraient "plus comme des
particules que comme des ondes"
Habituellement,
les vagues peuvent ajouter leur amplitude de façon
linéaire : deux vagues, par exemple d'une hauteur
d'un mètre de creux à crête, peuvent
sporadiquement se combiner pour en former une qui en mesure
deux. Mais lorsque les vagues grossissent de plus en plus,
l'addition ne serait plus linéaire, entraînant
une hauteur résultante totalement différente
de la somme des composants. Le principe de superposition
n'est plus vrai.
Des
chercheurs ont proposé une équation d'onde
(dénommée équation non-linéaire
de Schrödinger), dont une des solutions a été
avancée pour expliquer les "freak waves".
Appelée "breather", elle débute
comme un train d'onde périodique avec une modulation
d'amplitude faible qui, au cours du temps, présente
un pic (énergie extraite à partir du voisinage).
Cela dit, pour obtenir cet effet pur, il faut débuter
d'une onde périodique simple. Si on mathématise
au départ à partir de vagues de diverses périodes
et diverses directions, le résultat devient beaucoup
plus compliqué et imprévisible.
La
première mention d'un soliton (bien qu'on ne l'appelle
pas encore comme cela à cette époque, mais
"onde de translation") remonte à ... 1844.
On la doit à l'ingénieur écossais John
Scott Russel, qui en relate les effets dans son Rapport
sur les vagues [Report on waves] de (texte figurant
dans le rapport du 14ème meeting de la British Association
for the Advancement of Science, septembre 1844). Alors qu'il
montait à cheval le long de l'Union Canal proche
d'Edimbourg, il remarqua qu'une barge, en s'arrêtant
soudainement, produisait une vague importante qui continuait
de se propager en aval, sans atténuation de sa forme,
ni de sa vitesse. Il suivit ainsi cette vague pendant plusieurs
kilomètres, vague remontant le courant et ne semblant
pas vouloir faiblir. Il remarqua aussi que les vagues de
forte amplitude se déplaçaient plus vite que
celles d'amplitude faible (phénomène de propagation
non-linéaire).
L'interprétation
mathématique du soliton hydrodynamique sera faite
dès 1895 par deux mathématiciens hollandais,
D.J Korteweg et G.de Vries équation dite "KdV"
qui restera oubliée jusqu'en 1965, puis redécouverte
par Norman Zabusky et Martin Kruskal qui, poussant plus
loin les travaux, découvriront que deux solitons
pouvaient entrer en collision et tout de même garder
la même enveloppe propre et vitesse propre après
séparation.
Quand
deux solitons se rapprochent, ils se déforment graduellement,
devenant
un simple paquet d'onde qui se redivise en deux solitons ayant
conservé leur forme et leur vitesse
Le
terme de soliton était alors né. On s'est
rendu compte que ces paquets d'énergie pouvaient
subir des forces qui leur donnent des propriétés
matérielles, d'où ce nom de soliton. Cette
époque marque le mouvement où les scientifiques
ont commencé à utiliser les calculateurs pour
étudier la propagation non linéaire. Ceci
a débouché sur une multitude de travaux, lorsqu'on
a découvert que nombre de phénomènes,
qu'il s'agisse en physique, optique, électronique,
chimie ou même biologie(2)
pouvaient être décrits par la théorie
mathématique et physique du soliton.
C'est par exemple en 1973 que les laboratoires Bell ont
fait la prédiction du soliton dans les fibres optiques(3)
; et c'est en 1980 que les premières expérience
de propagation et d'interaction de solitons ont été
réalisées effectivement dans les fibres optique.
Utilisant l'effet Raman, Linn Mollenauer transmettra en
1984 des solitons sur plus de 4.000 km, distance qui atteindra
14000 km en 1991, avec un débit de quelque 2,5 gigabits/s
(Bell Labs). Le Français Thierry Georges (ex labo
CNET de France Télécom) combinera des solitons
de longueurs d'onde différentes pour réaliser
une transmission à un débit supérieur
à 1 terabit par seconde (1000 milliards de bits/s)
sur une distance de 1000 km (voir
notre article). Un record mondial de la transmission
de données à très haut débit
: avec de telles capacités, il est possible de transmettre
simultanément plus de 15 millions de communications
téléphoniques sur une fibre optique fine comme
un cheveu) qui lui valu d'obtenir en 1999 le prix spécial
du premier concours national de création d'entreprise
de technologies innovantes(4).
(1)
Il
semble que le phénomène puisse également
apparaître dans les lacs, selon les observations du
National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) ayant
détecté un tel type de vague dans le lac supérieur. (2)
Par exemple pour la modélisation des supraconducteurs,
pour la transmission des les réseaux optiques, transport
d'énergie dans l'ADN... (3)
Le soliton optique est apparu grâce à des travaux
fondamentaux (peu connus et peu diffusés) en mathématiques
des deux russes V.E Zahkarov et A. B Shabat, dont
les travaux ont été repris par Akira Hasegawa
et Fred Tappert des laboratoires Bell. (4)
Sa société Algety a fusionné
en mai 2000 avec une start-up américaine Corvis,
spécialiste des routeurs tout optique. Corvis a été
introduite au Nasdaq en Juillet 2000.