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La
découverte des neurones miroirs est absolument renversante.
C'est aussi la découverte la plus importante et elle est
pratiquement négligée parce qu'elle est si monumentale
que nul ne sait qu'en faire. - ROBERT SYLVESTER
Les
neurones miroir
L'une des plus grandes révolutions scientifiques de notre
temps - selon moi, la découverte des "neurones miroirs"
- n'a pas encore reçu beaucoup de publicité. Il y
a fort a parier toutefois que cette découverte va avoir d'énormes
conséquences pour notre compréhension de l'homme.
Comme l'a écrit le directeur du Center
for Brain and Cognition de l'université de Californie
:
The
discovery of mirror neurons is the single most important "unreported"
story of the decade. I predict that mirror neurons will do for
psychology what DNA did for biology: they will provide a unifying
framework and help explain a host of mental abilities that have
hitherto remained mysterious and inaccessible to experiments.
(V.S. Ramachandran, 2000).
(La
découverte des neurones miroirs est la plus importante
nouvelle non-transmise de la décennie. Je prédit
que les neurones miroirs feront pour la psychologie ce que la
DNA a fait pour la biologie. Elles vont fournir un cadre unifiant
et aider à expliquer une quantité de dispositions
mentales qui jusqu'à maintenant restaient mystérieuses
et inaccessibles à l'empirisme).
Les
neurones miroirs sont des neurones qui s'activent, non seulement
lorsqu'un individu exécute lui-même une action, mais
aussi lorsqu'il regarde un congénère exécuter
la même action. On peut dire en quelque sorte que les neurones
dans le cerveau de celui/celle qui observe imitent les neurones
de la personne observée; de là le qualitatif 'miroir'
(mirror neurons).
C'est un groupe de neurologues italiens, sous la direction de Giacomo
Rizzolati (1996), qui a fait cette découverte sur des macaques.
Les chercheurs ont remarqué - par hasard - que des neurones
(dans la zone F5 du cortex prémoteur) qui étaient
activés quand un singe effectuait un mouvement avec but précis
(par exemple: saisir un objet) étaient aussi activés
quand le même singe observait simplement ce mouvement chez
un autre singe ou chez le chercheur, qui donnait l'exemple.
Zone F5 du cortex prémoteur
Il
existe donc dans le cerveau des primates un lien direct entre action
et observation. Cette découverte s'est faite d'abord
chez des singes, mais l'existence et l'importance des neurones miroirs
pour les humains a été confirmée(1).
Dans une recherche toute récente supervisé par Hugo
Théoret (Université de Montréal), Shirley Fecteau
a montré que le mécanisme des neurones miroirs est
actif dans le cerveau immature des petits enfants et que les réseaux
de neurones miroirs continuent de se développer dans les
stades ultérieurs de l'enfance. Il faut ajouter ici que les
savants s'accordent pour dire que ces réseaux sont non seulement
plus développés chez les adultes (comparé aux
enfants), mais qu'ils sont considérablement plus évolués
chez les hommes en général comparé aux autres
primates(2).
L'homme est un animal social qui diffère des autres animaux
en ce qu'il est plus apte à l'imitation, Aristote le disait
déjà (Poétique 4). Aujourd'hui on peut tracer
les sources cérébrales de cette spécificité
humaine. La découverte des neurones miroirs permet de mettre
le doigt sur ce qui connecte les cerveaux des hommes. En outre cette
découverte a encore confirmé l'importance neurologique
de l'imitation chez l'être humain. Comme le dit très
bien Scott Garrels (2004) :
Convergent
evidence across the modern disciplines of developmental psychology
and cognitive neuroscience demonstrate that imitation based
on mirrored neural activity and reciprocal interpersonal behaviour
are what scaffold human development (p. 3).
(Des
preuves convergentes de la psychologie du développement
et de la neuroscience cognitive démontrent que l'imitation
basée sur l'activité neurale miroir et le comportement
réciproque interpersonnel est ce sur quoi est construit
le développement humain).
L'imitation
est importante pour l'apprentissage, le langage, la transmission
culturelle, mais aussi pour l'empathie, par exemple. Qu'on peut
mieux saisir l'empathie à l'aide des neurones miroirs est
facile à comprendre: très vite l'enfant fait l'expérience
de l'autre comme 'quelque chose' qui peut 'faire la même chose'
que lui. En imitant et en étant imité les enfants
apprennent que de tous les objets qui les entourent seuls les êtres
humains peuvent vivre les mêmes expériences qu'eux.
Un
dialogue prometteur
Quand on met le doigt sur le spécifiquement humain il faut
s'attendre à un échange entre sciences expérimentales
et sciences humaines. En effet, grâce à ces
découvertes récentes en neurosciences un dialogue
fascinant entre sciences humaines et sciences expérimentales
est en train de s'établir. Il faut se référer
ici - entre autres - aux volumes de Hurley et Chater Perspectives
on Imitation: From Neuroscience to Social Science qui sortent
bientôt chez MIT Press(2005).
Avec cet article nous voulons participer un peu à ce dialogue.
D'abord en donnant un très bref aperçu historique
de l'ancienne vision sur l'imitation qui avait cours dans les sciences
humaines, vision désormais révolue. En suite en montrant
qu'on peut faire un lien fort étonnant entre l'anthropologie
du chercheur franco-américain René Girard et les conclusions
récentes de chercheurs en neurobiologie (en se référant
d'abord aux travaux de Meltzoff sur le rapport entre imitation et
intention). Et finalement en parlant de ce qui me paraît encore
une lacune dans la recherche actuelle: le lien qu'on peut faire
(et qu'on devrait explorer) entre imitation inconsciente et la naissance
de la rivalité, de la violence entre deux (ou plusieurs individus).
DE
PLATON À GIACOMO RIZZOLATI ET AL.
Le processus dynamique et intersubjectif nommé 'imitation'
est vital pour le développement humain et pour la transmission
de la culture durant toute notre vie "in ways that we are just
beginning to understand" (Hurley & Chater, 2002). Selon
les chercheurs nous ne commençons qu'à saisir l'importance
de l'imitation et de l'interdépendance des êtres humains
(même au niveau cérébral). Jadis cette conscience
aiguë n'existait pas. Platon est un des premiers penseurs qui
a analysé le phénomène de l'imitation (qu'il
nomme mimesis). Toutefois chez lui l'imitation n'est q'une
faculté humaine (qui produit des extensions de la vérité
idéale dans le monde phénoménal). La mimesis
décrite par Platon (par .exemple le peintre imite un objet
du monde extérieur) est fort éloignée de cette
interdépendance vitale entre congénères que
nous montrent les chercheurs d'aujourd'hui.
Les philosophes après Platon ont le plus souvent repris sa
vision limitée, tronqué de l'imitation - même
s'ils n'étaient pas d'accord avec lui au sujet de l'art.
Cette situation a beaucoup contribué au concept moderne du
'moi autonome' (Garrels, 2004). Cette influence de Platon, mais
aussi des Lumières, a sans doute contribué au fait
que ni Freud(3),
ni même Piaget n'ont soupçonné la possibilité
de l'imitation intersubjective chez les nouveau-nés.
En 1977 deux chercheurs américains, Andrew Meltzoff et Keith
Moore, voulaient tester les stades de développement de l'apprentissage
préverbal chez Piaget. Par hasard ils ont découvert
que même les nouveau-nés étaient parfaitement
capables d'apprendre par imitation. Ils ont donc dû critiquer
certaines présuppositions de la théorie de Piaget,
car d'après le célèbre psychologue suisse une
forme élémentaire de représentation symbolique
est nécessaire pour pouvoir imiter. C'est pourquoi l'enfant,
chez Piaget, ne commence qu'à imiter autrui vers l'âge
d'un an. Meltzoff et Moore ont vérifié ce qu'ils avaient
trouvé en 1977 dans les années 1980 (Meltzoff &
Moore 1983, 1989) chez des enfants dont la moyenne d'âge était
de 32 heures (le plus jeune n'était âgé que
de 42 minutes). L'existence et surtout l'importance de l'imitation
immédiate chez les nouveau-nés avaient totalement
échappé aux chercheurs.
The
existence of immediate imitation in development was hardly suspected
and its role was ignored. (Nadel & Butterworth, 1999).
Quatre
présuppositions importantes sur l'imitation se sont donc
avérées fausses (Garrels 2004) :
Les hommes
apprennent progressivement à imiter durant les premières
années de l'enfance.
Une forme
élémentaire de représentation symbolique
est nécessaire pour pouvoir imiter.
Les nouveau-nés
sont incapables de faire un lien entre ce qu'ils voient chez les
autres et ce qu'ils sentent chez eux-mêmes.
Dès
que l'enfant est capable d'imiter cela reste une faculté
mineure et enfantine.
Ces
présuppositions qui - on le voit aujourd'hui - ont souvent
formé le soubassement d'un discours fondamental (philosophique
et scientifique) sur l'humain depuis Platon s'avèrent donc
erronées. On a longtemps cru aussi que l'imitation est synonyme
de comportement grégaire, moutonnier. L'imitation appartient
au Moi Inférieur de Valéry ou à ce que Heidegger
appelait dédaigneusement le 'on' Das Man. Actuellement
une telle vision semble inexacte. Il n'y a pas encore trois ans
un colloque sur l'imitation a été introduit par les
mots suivants :
Imitation
is often thought of as a low-level, relatively childish
or even mindless phenomenon. This may be a serious mistake. It
is beginning to look, in light of recent work in the cognitive
sciences, as if imitation is a rare, perhaps even uniquely human
ability, which may be fundamental to what is distinctive about
human learning, intelligence, rationality, and culture. (Hurley
& Chater, 2002 - cité par Garrels).
(L'imitation est souvent considérée comme
un phénomène mineur, enfantin ou même inepte.
Cela est sans doute une grande erreur. Il semble aujourd'hui,
à travers les travaux récents en sciences cognitives,
que l'imitation est un phénomène exceptionnel, peut-être
spécifiquement humain, qui est sans doute fondamental pour
tout ce qui est original dans l'apprentissage humain, l'intelligence,
la rationalité et la culture).
Ce
n'était pas avant les années 1970 que le terme 'imitation'
est devenue une référence clef dans les bases de données
psychologiques. Nadel et Butterworth (1999) ont retrouvé
dix études d'avant 1970 qui s'occupaient de l'imitation au-delà
des différents stades d'apprentissage. En 1978 ce nombre
était déjà élevé à septante-six.
Aujourd'hui l'imitation est au centre d'une recherche riche et interdisciplinaire
dans la psychologie du développement, les neurosciences,
les sciences cognitives, la linguistique, l'éthologie, l'évolution
culturelle, la biologie évolutionnaire et l'intelligence
artificielle.
IMITATION
ET INTENTION
Pour Platon et Aristote l'imitation avait trait à certains
types de comportements, des manières, des habitudes individuelles
ou collectives, des paroles, des idées, des façons
de parler, toujours des représentations(4).
Grâce aux recherches actuelles en neuroscience et en psychologie
expérimentale nous savons que l'imitation est un phénomène
beaucoup plus complexe et 'intime' à l'homme: nous n'imitons
pas tant des représentations - ce qu'on voit faire un autre
par exemple - mais des intentions, des désirs. Récemment
Andrew Meltzoff (aujourd'hui responsable du Institute for Learning
and Brain Sciences à Washington) a façonné
une série d'expériences où l'imitation était
employée pour comprendre comment un enfant peut déchiffrer
les intentions des adultes à travers leur comportement (Garrels
2004).
Dans une première expérience un chercheur montrait
à des petits d'environ 18 mois comment il essayait d'enlever
le bout d'un 'mini-haltère' pour enfants. Au lieu d'achever
l'action il faisait semblant qu'il n'arrivait pas à enlever
le bout du jouet. Les enfants ne voyaient donc jamais la représentation
exacte du but de l'action. En usant de différents groupes
de contrôle les chercheurs ont remarqué que les petits
avaient saisi la visée de la démarche (ôter
le bout du haltère) et qu'ils imitaient cette intention du
chercheur et non ce qu'ils avaient réellement vu. Les enfants
imitent donc non pas une représentation, mais un but, un
dessein. Comme le résume Meltzoff : "Evidently, young
toddlers can understand our goals even if we fail to fulfill them.
They choose to imitate what we meant to do, rather than what we
mistakenly do" (Meltzoff & Decety, 2003, p. 496). Les enfants
comprennent donc les intentions des adultes, même si ces adultes
n'arrivent pas à les accomplir. Ils imitent ce que les chercheurs
voulaient faire plus que ce qu'ils faisaient concrètement.
La seconde expérience était conçue pour voir
si les enfants attribuent des motifs à des objets. Pour ce
test les chercheurs avaient fabriqué une petite machine (avec
bras et grappins) qui exécutait exactement la même
action avortée de la première expérience. Très
vite il s'est avéré que les bambins qui avaient profité
de cette démonstration n'étaient pas mieux disposés
pour attribuer une intention à l'appareil que d'autres qui
étaient confronté au petit haltère sans démonstration.
Il semble donc que les enfants n'attribuent pas d'intentions à
des objets inanimés.
Une troisième expérience allait rendre plus visible
encore combien l'enfant prête attention aux motifs de ses
congénères et combien ces motifs, ces intentions sont
importants pour lui. Dans ce test les bouts du petit haltère
étaient collés solidement à la barre. Ils ne
pouvaient donc pas être enlevés. Le chercheur répétait
ici la même démonstration que dans les expériences
précédentes: il essayait d'ôter la part extérieure
du jouet mais sa main glissait du bout sans le saisir. Chez les
enfants la même chose exactement se produisait nécessairement
(les bouts étant collés), mais les bambins n'étaient
pas du tout satisfaits par la pure reproduction de ce qu'ils avaient
vu faire l'adulte. Ils répétaient leurs tentatives
d'enlever le bout, mordaient dedans et lançaient des regards
suppliants à maman et au chercheur. Meltzoff écrit:
This
work reinforces the idea that the toddlers are beginning to focus
on the adult's goals, not simply their surface actions. It provides
developmental roots for the importance of goals in organizing
imitation in older children and adults (Meltzoff, 2002, p. 32
- cité par Garrels).
Le travail de
Meltzoff renforce donc l'idée selon laquelle les bambins
commencent à concentrer leur attention sur les buts des adultes
et pas simplement sur leurs actions. Plusieurs savants vont encore
plus loin et suggèrent que l'imitation chez l'homme est toujours
- à un niveau fondamental - l'imitation d'intentions et de
buts plutôt que d'actions et de représentations. Cette
hypothèse (en réalité une déduction
de nombreuses données empiriques qui vont toutes dans ce
sens) a été baptisée la 'goal-directed theory
of imitation'(5).
(Trevarthen, Kokkinaki, & Fiamenghi, 1999; Wohlschlager &
Bekkering, 2002)
NEUROBIOLOGIE ET ANTHROPOLOGIE
Un dialogue approfondi entre sciences humaines et sciences 'dures'
est à souhaiter, la chose est claire. Les sciences humaines
ne peuvent pas rester sourd à ce qui est démontré
ailleurs. Et l'inverse est peut-être vrai aussi, dans certains
cas. Dans ce cadre il faut noter que plusieurs décennies
avant le surcroît spectaculaire de l'intérêt
scientifique pour l'imitation un critique littéraire (!)
et anthropologue franco-américain avait déjà
articulé une théorie autour de l'importance exceptionnelle
de l'imitation dans l'homme. Son hypothèse était -
curieusement - que l'imitation n'a pas tant trait aux phénomènes
extérieurs mais aux intentions, au désir. Ce
théoricien de ce qu'il appelle lui-même le désir
mimétique c'est René Girard. La concordance entre
ses études et les conclusions scientifiques récentes
des chercheurs empiriques sont surprenantes, 'extraordinaires' comme
le dit Scott Garrels (un chercheur en psychologie clinique) :
The
parallels between Girard's insights and the only recent conclusions
made by empirical researchers concerning imitation (in both development
and the evolution of species) are extraordinary. (Garrels, 2004,
p. 29).
Le
contexte dans lequel Girard a développé ses théories
est aussi remarquable :
What
makes Girard's insights so remarkable is that he not only discovered
and developed the primordial role of psychological mimesis during
a time when imitation was quite out of fashion, but he did so
through investigation in literature, cultural anthropology, history,
(Garrels, 2004, p. 29).
(Ce
qui rend les idées de Girard si remarquables c'est non
seulement le fait qu'il ait découvert le rôle primordial
de la mimesis psychologique à une époque où
l'imitation n'était pas à la mode, mais qu'il a
fait cela à travers une recherche dans la littérature,
l'anthropologie culturelle, l'histoire ).
LES
DANGERS DE L'IMITATION
René Girard a non seulement fait le lien entre imitation
et intention, mais aussi entre imitation et violence. La recherche
scientifique qui fait le lien entre imitation et violence est assez
populaire aujourd'hui, mais les résultats vraiment intéressants
ne sont pas encore là. On s'est souvent posé la question
si l'exposition de l'enfant à la violence médiatisé
influence son comportement. Est-ce que le (jeune) téléspectateur
va imiter les représentations de violence à la télévision?
Il n'existe pas de réponses tout à fait claires à
cette question (Bushman and Huesman, 2001). On a pu constater -
par exemple - que des jeux d'ordinateurs violents n'incitent pas
nécessairement à la violence. Ces jeux peuvent même
avoir des effets 'cathartiques' : au lieu de frapper la petite sur
ou le petit frère c'est sur des ennemis virtuels que le joueur
se défoule.
René Girard, pour sa part, a vu dans l'imitation non pas
(seulement) ce qui communique la violence, mais ce qui la génère:
la cause de la violence. Avant d'expliquer comment cela est possible
il faut préciser pourquoi la question du lien entre violence
et mimesis s'impose aujourd'hui.
Mimesis
et violence
Pourquoi cela devient pressant actuellement de questionner le lien
entre mimesis et violence ? De nombreuses recherches indépendantes
il faut conclure que l'imitation dynamique constitue la condition
première du développement humain et une des caractéristiques
humaines les plus importantes. Les chercheurs sont d'accord aujourd'hui
de définir le cerveau humain comme 'une énorme machine
à imiter' qui fonctionne à un niveau bien plus élevé
que chez les autres primates. De tous les animaux l'homme est le
plus 'mimétique'. Une autre chose au sujet de l'humain s'impose
aussi avec évidence: de tous les animaux le plus violent
c'est sans aucun doute l'homme.
Il faut se demander si, par hasard, ces deux observations élémentaires
ne sont pas à mettre en rapport. Il n'y a pas cent ans cette
idée qu'il pourrait exister une corrélation encore
mal connue entre la mimesis et l'origine, la genèse de la
violence humaine aurait sans doute semblé incongrue. Le grand
théoricien de l'imitation de l'époque, Gabriel Tarde,
auteur du fameux livre Les Lois de L'imitation (publié
en 1890) voyait en l'imitation la cause première de l'harmonie
sociale. Sans être totalement fausse on voit aujourd'hui
que cette idée est du moins incomplète :
L'imitation
est d'une importance cruciale pour tout ce qui est typiquement
humain dans un sens que nous commençons qu'à découvrir.
(Hurley & Chater, 2002)
Selon Tarde
l'imitation humaine est la cause de l'harmonie sociale.
Des
deux propositions précédentes il s'ensuivrait que
l'harmonie, la paix seraient typiquement, caractéristiquement
humaines. L'homme serait l'animal le moins violent. Qui oserait
cependant défendre une telle conclusion? Ou bien l'imitation
n'est pas si importante, ce qui va à l'encontre d'une masse
de données empiriques récentes, ou bien la vision
de Gabriel Tarde est fausse ou du moins incomplète. La seconde
conclusion semble la meilleure. Mais qu'avons-nous pu ne pas voir
au sujet de l'imitation ?
Rivalité
mimétique Si deux hommes désirent la même chose alors qu'il
n'est pas possible qu'ils en jouissent tous les deux, ils deviennent
ennemis.-HOBBES (Léviathan)
Dans
une interview récente Rizzolati (le directeur du groupe de
chercheurs qui a découvert les neurones miroirs) a dit :
"Le processus d'imitation est limité chez les singes,
et c'est souvent dangereux pour eux d'imiter" (5 février
2005 dans Le Figaro). D'où vient ce danger de l'imitation?
Rappelons que les neurones dans le cortex prémoteur des singes
étudiés par Rizzolati étaient activés
quand l'animal effectuait un mouvement avec but précis, le
plus souvent 'saisir un objet'. Imaginons maintenant un singe qui
tente de s'emparer d'un objet et un autre qui l'imite aveuglément,
'inconsciemment'. Ces deux mains également avides qui convergent
vers un seul objet ne peuvent manquer de provoquer un conflit.
Voilà que la mimésis peut être la source de
conflits, de violence, si l'on voit que les comportements d'acquisition
et d'appropriation (le fait de prendre un objet pour soi) sont aussi
susceptibles d'être imités. Là chose est claire
et pourtant - chose étrange et remarquable - ce type de comportement
fort important pour les primates et pour les humains n'a pas été
incorporé dans la recherche sur l'imitation :
Ce
n'est pas un hasard, sans doute, si le type de comportement systématiquement
exclu par toutes les problématiques de l'imitation, de
Platon jusqu'à nos jours, est celui auquel on ne peut pas
songer sans découvrir aussitôt l'inexactitude flagrante
de la conception qu'on se fait toujours de cette 'faculté',
le caractère proprement mythique des effets uniformément
grégaires et lénifiants qu'on ne cesse de lui attribuer.
Si le mimétique chez l'homme joue bien le rôle fondamental
que tout désigne pour lui, il doit forcément exister
une imitation acquisitive ou, si l'on préfère, une
mimésis d'appropriation dont il importe d'étudier
les effets et de peser les conséquences. (Girard 1978)
Cette
remarque pourtant évidente a d'énormes conséquences
pour notre compréhension de l'homme. La mimesis devient -
du coup - fort paradoxale: elle peut être source d'empathie,
de conformisme, mais aussi de rivalité.
Donnons encore un exemple simple, même banal, d'une rivalité
qui naît de la mimésis. Imaginons deux bambins dans
une pièce pleine de jouets identiques. Le premier prend un
jouet, mais il ne semble pas fort intéressé par l'objet.
Le second l'observe et essaie d'arracher le jouet à son petit
camarade. Celui-là n'était pas fort captivé
par la babiole, mais - soudain - parce que l'autre est intéressé
cela change et il ne veut plus le lâcher. Des larmes, des
frustrations et de la violence s'ensuivent. Dans un laps de temps
très court un objet pour lequel aucun des deux n'avait un
intérêt particulier est devenu l'enjeu d'une rivalité
obstinée. Il faut noter que tout dans ce désir trop
partagé pour un objet impartageable est imitation, même
l'intensité du désir dépendra de celui d'autrui.
C'est ce que Girard appelle la rivalité mimétique,
étrange processus de 'feedback positif' qui sécrète
en grandes quantités la jalousie, l'envie et la haine.
Conclusion
Si l'imitation est souvent dangereuse pour les singes il ne doit
pas y en aller autrement pour les humains. Souvent les singes ne
risquent pas de se bagarrer à mort pour de la nourriture,
des partenaires, un territoire, etc. parce qu'il existe chez eux
des freins instinctifs à la violence, des rapports de domination
(des 'dominance patterns'). Chez les hommes, nous le savons, ces
freins instinctuels n'existent plus. La violence intraspécifique,
la 'guerre de tous contre tous' pour reprendre le mot de Hobbes,
a du jouer un rôle important dans l'hominisation. Comme le
disait déjà Jacques Monod :
Dominant
désormais son environnement, l'Homme n'avait devant soi
d'adversaire sérieux que lui-même. La lutte intraspécifique
directe, la lutte à mort, devenait des lors l'un des principaux
facteurs de sélection dans l'espèce humaine. Phénomène
extrêmement rare dans l'évolution des animaux. [ ]
Dans quel sens cette pression de sélection devait-elle
pousser l'évolution humaine ? (Monod, 1970).
Comment
cet obstacle formidable qu'oppose la violence intraspécifique
à la création de toute société humaine
a été soulevé? Voilà une question importante.
Il faut espérer que les recherches interdisciplinaires sur
l'homme vont scruter le problème. Et on ne peut pas ne pas
le rencontrer sur sa route si l'on contemple vraiment la nature
extrêmement paradoxale de l'imitation humaine: source d'intelligence,
d'empathie, mais aussi de rivalité, de destruction.
Notes (1) Aujourd'hui cela
n'est plus une question. On se demande désormais comment
les neurones miroirs opèrent chez l'homme et en quoi cela
est différent des autres animaux. Voir entre autres : Buccino,
G., Lui, F., Canessa, N., Patteri, I., Lagravinese, G., Benuzzi,
F., Porro, C.A., and Rizzolatti, G. (2004) Neural circuits involved
in the recognition of actions performed by nonconspecifics: An fMRI
study. J Cogn. Neurosci. 16: 114-126. (2)
"The human mind demonstrates a greater development of imitative
phenomena throughout the lifespan, both quantitatively and qualitatively."
(Garrels, 2004)
Shirley Fecteau: "Ceci montre que le mécanisme des neurones
miroirs est actif dans le cerveau immature. L'activation est toutefois
plus réduite que celle observée chez les adultes,
ce qui indique que ces réseaux, probablement en place dès
la naissance, continuent de se développer dans des stades
ultérieurs de l'enfance."
Interview sur le forum 'online' de l'Université de Montréal
:
http://www.iforum.umontreal.ca/Forum/ArchivesForum/2004-2005/041213/article4195.htm
(3)
"It is clear that there is no place in Freud's theory
of early infancy for imitative self-other reciprocity." (Trevarthen,
Kokinaki, & Fiamenghi, 1999, p. 155). (4)
Voir René Girard (1978, p. 17). (5)
Voici ce que disent Wohlschlager et Bekkering :
The goal-directed theory of imitation allows imitators to learn
from models even if the differences in motor skills or in body proportions
are so huge that the imitator is physically unable to make the same
movement as the model. Whatever movement the imitator uses, the
purpose of learning by imitation can be regarded as being fulfilled
as soon as he reaches the same goal as the model. (Wohlschlager
& Bekkering, 2002, p. 104).
Il
est aussi intéressant de noter - entre parenthèses
- que cette hypothèse récente semble aller un peu
à l'encontre de la théorie 'mémétique'
de Richard Dawkins (1976 The Selfish Gene). Dawkins a forgé
une théorie assez fascinante de la culture en tenant compte
de l'importance de l'imitation et en extrapolant le schème
Darwinien vers le domaine des idées. La tentation est grande,
en effet, pour un biologiste de comparer la sélection des
idées à l'évolution Darwinienne. Six ans avant
le fameux livre de Dawkins le prix Nobel français Jacques
Monod écrivait déjà à la fin de son
livre Le Hasard et la Nécessité sous le titre 'la
sélection des idées':
Il
est tentant, pour un biologiste, de comparer l'évolution
des idées à celle de la biosphère. Car si
le Royaume abstrait transcende la biosphère plus encore
que celle-ci l'univers non vivant, les idées ont conservé
certaines des propriétés des organismes. Comme eux
elles tendent à perpétuer leur structure et à
la multiplier, comme eux elles peuvent fusionner, recombiner,
ségréger leur contenu, comme eux enfin elles évoluent
et dans cette évolution la sélection, sans aucun
doute, joue un grand rôle. (p. 181).
Mais
ajoute Monod : "Je ne me hasarderai pas à proposer une
théorie de la sélection des idées. " Chez
Dawkins l'imitation, la reproduction porte sur les 'idées'
sur des unités d'information ('mèmes'), des représentations
en somme. Les recherches toutes récentes nous montrent -
au contraire - que l'imitation humaine porte d'abord sur des intentions.
Dans un cadre philosophique on peut dire que Meltzoff et autres
dégagent définitivement la mimesis de son ancien contexte
d'idéalisme platonicien (et ce platonisme - d'aucuns ont
pu le remarquer - semble toujours là chez un Dawkins qui
parle d'idéosphère, un peu comme Monod qui parlait
du 'Royaume abstrait des idées', ce qui implique toujours
la vieille conception platonicienne - un peu mythique, il faut l'avouer
- selon laquelle les idées ont une existence indépendante
des hommes).
Sources
Bushman, B. and Huesmann, L. (2001) "Effects of televised
violence on aggression", in D.G. Singer & J.L. Singer
(ed.) Handbook of children and the media, Thousand Oaks: Sage, pp.
223-254
Dawkins, Richard, (1976) The Selfish Gene, Oxford University
Press.
Garrells, Scott R., (2004) 'Imitation, Mirror Neurons, &
Mimetic desire' http://www.covr2004.org/garrelspaper.pdf
Girard, René, (1961) Mensonge Romantique et Vérité
Romanesque (Paris : Grasset), 1972) La violence et le sacré
(Paris: Grasset),
(1978) Des Choses cachées depuis la fondation du monde
avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort (Paris: Grasset).
Hurley, S. & Chater, N. (2002). Perspectives on imitation:
from cognitive neuroscience to social science. Royaumont Abbey,
France, 24-26 May.
Nadel, J. & Butterworth, G. (1999). Imitation in Infancy. Cambridge
University Press. - Meltzoff, A. & Decety, J. (2003). What
imitation tells us about social cognition: a rapprochement between
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