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Même
si le groupe japonais Sony a lancé un vaste plan d'économies
qui passe par l'abandon du développement de nouveaux robots
domestiques, comme le chien Aibo(1)
ou l'humanoïde Qrio, il continue de conduire des recherches
sur les interfaces de communication homme-machine. Objectif : rester
présent dans un domaine jugé des plus prometteurs
pour l'avenir.
En partenariat avec le Machine Perception Laboratory (MPLab) de
l'université de Californie à San Diego(2)
dirigé par Javier Movellan, le Sony Intelligence
Dynamics Laboratories Inc(3)
mène dans le domaine une expérience des plus originales
: celle de faire cohabiter enfants et robots pour mieux analyser
les
relations des uns avec les autres.
Ainsi, depuis mars 2005 dans une crèche américaine,
des enfants âgés de moins de deux ans partagent chaque
jour leur quotidien avec l'humanoïde Qrio (Quest for Curiosity)
développé par Sony, rejoint depuis avril
par le robot RUBI(4)
mis au point par le MPLab.
"Avec
cette expérience, notre objectif est de comprendre la façon
dont les enfants, curieux par nature, peuvent développer
des émotions face à des robots", indique Fumihide
Tanaka, chercheur chez Sony. "Nous, les adultes, avons tendance
à demander aux enfants s'ils considèrent les robots
comme des jouets ou comme des êtres vivants. Mais en réalité,
les enfants ne sont pas enfermés dans ces catégories
pré-établies. Les êtres humains ont assurément
une façon innée de communiquer indépendamment
du langage et c'est avec les enfants que nous pouvons le mieux observer
ce phénomène, explique le chercheur. Et si nous parvenons
à développer des appareils intelligents, dans un siècle
chacun considérera ces technologies comme naturelles et ne
se posera pas de questions", assure le scientifique.
L'une
des particularités de l'expérience est que nous n'obligeons
pas les enfants à venir dans nos laboratoires. C'est nous
qui allons les voir là où ils sont. Et pour garantir
le plus possible le "naturel" de l'opération, nous
ne nous immisçons pas dans l'aire des enfants. Nous restons
invisibles en coulisses pour piloter Qrio via une télécommande,
qui quelquefois évolue aussi en mode autonome.
Toutes les interactions
sont filmées secrètement et analysés. Ainsi,
Fumihide Tanaka a pu observer des changements comportementaux des
tout petits en fonction de la présence ou non du robot parmi
eux. Le chercheur se dit dès lors convaincu que les enfants
ne voient pas davantage le robot comme un jouet que comme un être
humain, mais comme une sorte d'hybride des deux. Une notion difficile
à appréhender pour les adultes...
En guise de comparaison, les chercheurs ont aussi mené des
expériences similaires avec un simple jouet inanimé,
qui a vite été délaissé par l'assemblée.
Avec un robot, il n'en va pas du tout de même. Si celui-ci
suscite d'abord une certaine méfiance, elle se mue peu à
peu en curiosité, puis en affection. Initialement, les enfants
prêtent en effet peu d'attention à leur compagnon métallique.
Mais au bout d'une période d'un à deux mois, ils commencent
à l'aider à se relever lorsqu'il tombe. Après
trois mois de vie commune, ils l'empêchent même de chuter..
"Les enfants s'adaptent à leur acolyte et compatissent
avec lui, même si personne ne les oblige à le faire",
commente M. Tanaka. Et puis, à la fin d'une session, lorsque
Qrio est allongé, il n'est pas rare de voir un enfant le
couvrir d'une couverture et lui dire "bonne nuit".
Doux
et agréablement dodu, RUBI le robot développé
par le MPLab (université de Californie) constitue un des
éléments de recherche à long terme dans l'interaction
robot/homme en temps réel et pour l'utilisation des ordinateurs
interactifs dans les environnements éducatifs. Le projet,
en s'appuyant ici sur la réaction des enfants, doit aider
les chercheurs à développer des robots mieux adaptés
et plus sophistiqués
Mesurant un peu plus d'un mètre de haut, RUBI est monté
sur quatre roues en caoutchouc non-motorisées pour le déplacer
facilement d'un endroit à l'autre. Doté d'une tête(5)
et de deux bras(6),
il est capable de détecter des visages et des expressions
de base.
Pour l'occasion, le robot s'est improvisé assistant éducatif,
enseignant par exemple des chansons aux enfants.
Affublé d'un écran à contact sur le ventre,
il présente aux petits des jeux interactifs, leur apprenant
des couleurs et toutes sortes de formes.
"Les résultats préliminaires montrent que les
enfants aiment les robots, et les étreignent même",
souligne Javier Movellan, directeur du MPLab. "Notre
équipe travaille à comprendre ce que sous-tend une
interaction normale entre les robots et les humains. Nous avons
encore du chemin à faire pour y arriver car pour qu'ils soient
utiles, dans le domaine de l'éducation ou ailleurs, les robots
doivent devenir plus performants qu'ils ne le sont actuellement
dans les tâches que les humains font brillamment sans réfléchir
- identifier une voix par exemple ou retourner à autrui un
sourire juste au moment opportun. La plupart des gens sont impressionnés
par ce que font les machines et qui sont difficiles pour nous, comme
par exemple battre aux échecs le tenant du titre mondial.
Mais c'est finalement facile. Ce qui est difficile est ce que nous
sous-estimons et prenons pour allant de soi, comme l'expression
émotive ou l'aptitude à reconnaître un objet
indépendamment des conditions d'éclairage dans une
pièce. L'interaction véritable devra aller bien au-delà
d'une capacité de calcul ou d'une connaissance stérile.
Elle devra permettre de tisser des liens"
Verrons-nous
bientôt des robots en salle de classes, jouant les aides pédagogiques
? En tous cas, nul doute que ces êtres de métal sont
amenés à jouer un rôle grandissant dans la société
japonaise (et certainement dans nos sociétés occidentales),
non seulement auprès des jeunes mais aussi, voire surtout,
des personnes âgées dépendantes dont la proportion
ne va cesser de croître dans les prochaines années
au Japon.
Pour l'heure, l'expérience menée par Sony et l'université
de Californie montre que les enfants, avec leur esprit ouvert, font
bon accueil aux robots et développent envers eux des émotions.
S'annoncent alors pour les firmes la promesse de nouvelles possibilités
commerciales conditionnées au développement de machines
toujours plus intelligents et conviviales.
>(1)
Voir notre actualité
du 28/01/06. (2)
http://mplab.ucsd.edu
(3)
http://www.sonyidl.jp/index.html
[en
japonais] (4)
Robot Using Bayesian Inference (robot
utilisant les inférences bayésienne). (5)
Tête dotée de 9 degrés
de liberté, dont 3 contrôlent le cou, 4 les yeux (caméras
Sony EVI-G20-TPZ) avec un champ horizontal de 30 degrés et
vertical de 15 degrés. (6)
D'anciennes versions du bras étaient
dotées de 7 degrés de liberté, ramenée
ici à 1 degré de liberté pour des raisons de
sécurité envers l'enfant.