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13 juin 2011
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Les incroyables perspectives ouvertes par le Brain-machine
interface (BMI)
Le singe se
déplaçant sur le tapis roulant à droite
commande à distance la marche bipède du robot à
gauche
Imaginons
une situation très simple : vous prenez un café avec
quelques amis, les tasses servies viennent d'être posées
par le garçon sur la table. L'un d'entre vous n'attend pas
les autres. Il prend une des tasses à la main et commence
à boire. Entraîné par l'exemple, sans presque
y penser, vous faites de même.
Avec
les techniques de plus en plus perfectionnées développées
par les neurosciences, l'analyse des circuits nerveux impliqués
dans ce comportement peut mettre en évidence sans grandes
difficultés les messages qui s'échangent à
cette occasion entre les organes sensoriels, les organes moteurs
et le cerveau.
Les organes sensoriels sont ceux de la vision, de l'odorat et du
toucher. Ils transmettent au cerveau les informations nécessaires
à l'identification de la tasse de café et de son contenu.
Les organes moteurs ou effecteurs relèvent de l'appareillage
musculo-squelettique permettant de saisir la tasse et de boire le
café. Ces deux catégories d'organes sont reliées
par des fibres nerveuses montantes et descendantes qui permettent
d'établir des boucles sensori-motrices se traduisant finalement
par le fait de saisir la tasse, de boire le café et de reposer
la tasse sur la soucoupe.
Les
travaux sur les neurones miroirs(1) ont montré que
dans des situations simples accomplies en groupe - où l'exemple
collectif joue un grand rôle, comme dans notre exemple - les
échanges nerveux se limitent à ce que l'on nomme globalement
le cortex sensori-moteur en charge de la coordination entre les
entrées sensorielles et les sorties motrices. Les couches
associatives permettant l'activation de la conscience supérieure
ne sont même pas mobilisées : autrement dit, vous buvez
votre café sans avoir pris ce que dans le langage courant
l'on nomme une décision volontaire. Il s'agit d'une décision
dite "machinale". Vous vous bornez à suivre
l'exemple de vos amis.
Mais
ce point n'est pas important. Si pour une raison particulière
vous vous trouviez seul, vous pourriez explicitement décider
de prendre un café et faire les gestes correspondants, le
tout plus ou moins en pleine conscience. A ce moment les aires cérébrales
supérieures impliquées dans ce que l'on nomme l'attention
et la conscience volontaire entreraient en jeu. Certes, les processus
dont découle la prise de décision dite volontaire
sont bien plus complexes. Ils impliquent en général
tout le cerveau sinon tout l'organisme. Mais les échanges
et fonctions qui en découlent, réalisées dans
les couches inférieures du cortex sensori-moteur, ne seraient
pas radicalement modifiées.
Supposez
maintenant que vous ayez accepté de participer à une
expérience vous permettant d'assurer le contrôle à
distance d'un robot doté des organes sensoriels et des organes
effecteurs lui donnant la possibilité de se comporter au
café d'une façon voisine de la vôtre. La première
phase d'une telle expérience consisterait à se procurer
un robot capable de s'asseoir à une table de café,
de saisir une tasse et de boire (ou faire semblant de boire) son
contenu. Ce robot devrait être très perfectionné.
Les actes apparemment simples attendus exigeraient de lui une grande
versatilité. Aujourd'hui cependant la robotique permet sans
difficulté de demander de tels comportements à des
robots.
Plus
compliquées - mais néanmoins réalisables -
sont les actions typiquement humanoïdes telles que la marche
bipède. L'architecture des robots usuels n'y est pas adaptée.
Pourtant, de nombreux robots sont désormais capables de marcher
sur deux pieds et de se comporter dans une série d'activités
avec une fluidité quasi humaine.
Beaucoup
plus difficile sera la seconde phase de l'expérience : donner
à votre cerveau la capacité de commander les activités
motrices et de recevoir en retour les messages sensoriels correspondant
à la manipulation d'une tasse de café et de son contenu.
On pourrait évidemment faire en sorte que ceci soit fait
par l'intermédiaire d'un clavier relié au robot. Vous
pourriez le commander manuellement en fonction de ce que vos propres
yeux observeraient du comportement du robot.
Mais
on conçoit bien que l'expérience ne serait vraiment
intéressante que si vous pouviez remplacer vos propres organes
sensoriels et moteurs par ceux du robot. Il faudrait alors que les
flux de données montantes et descendantes découlant
de l'interaction du robot avec la tasse de café viennent
alimenter directement votre cerveau, court-circuitant votre appareillage
sensoriel.
Ceci
pourrait se faire à deux niveaux différents.
- La procédure la plus simple consisterait à identifier
les terminaisons de vos circuits sensoriels et moteurs pour les
alimenter directement en données fournies par le robot ou
pour leur permettre de produire des données utilisables par
le robot. Les données en question devraient être convenablement
décodées puis recodées pour être utilisables
à la fois par le robot et par votre système nerveux.
Ceci se fait couramment aujourd'hui, par exemple dans les prothèses
sensorielles destinées à remplacer un organe des sens
abîmé. Le nerf auditif ou optique est directement activé
par la prothèse.
-
Une procédure plus complexe mais également de plus
en plus pratiquée aujourd'hui consisterait à introduire
directement dans les aires corticales responsables de la commande
motrice ou de la réception sensorielle de petits capteurs
servant d'interface entre la prothèse et le cerveau. C'est
la fonction que remplit par exemple l'opération dite des
implants cochléaires qui permet d'activer directement, en
l'absence du nerf auditif détruit, les aires spécialisées
du cerveau capables de recevoir et traiter les données sonores
provenant d'un capteur artificiel.
Il
ne faut pas se dissimuler cependant que fournir au cerveau des données
provenant immédiatement des sens ne suffit pas à la
reconstruction des représentations complexes du monde qu'élabore
en permanence celui-ci. Ce sont généralement des milliers
de neurones, répartis dans des dizaines d'aires différentes,
qui coopèrent pour une telle construction. Il est tout aussi
difficile d'identifier les aires réparties dont la coopération
aboutit à l'élaboration des ordres moteurs. Rien cependant
en théorie ne semble interdire d'envisager de telles solutions.
Un
autre problème se pose alors, de nature plus pratique : comment
pourrait-on envisager l'implantation dans le cerveau des nombreux
capteurs artificiels nécessaires pour l'interfaçage
avec les organes du robot ? A terme cependant, il n'est pas exclu
que des méthodes moins invasives soient proposées,
par l'intermédiaire de casques externes que les sujets humains
accepteraient de porter durant les expériences
La
plasticité cérébrale
On
voit donc qu'avec un peu de temps et quelques moyens de recherche,
il deviendra possible de mettre directement en relation le cerveau
avec un robot capable de remplacer nos organes sensoriels et moteurs.
Et ceci non seulement pour prendre une tasse de café, mais
pourquoi pas pour accomplir, à l'autre bout du monde, des
tâches qui seraient hors de portée de notre appareillage
corporel.
De
plus, point essentiel, contrairement à ce que laissait supposer
l'analyse que nous venons de faire au début de cet article,
il ne serait pas nécessaire pour cela d'imposer à
des chercheurs en neurosciences l'identification de détail
des aires neuronales concernées, non plus qu'à des
programmeurs la traduction en langage-machine des données
émanant du cerveau. Des expériences menées
depuis quelques années sur des primates, relatées
sur ce site et sur de nombreux autres, montre que la
plasticité du cerveau est telle que celui-ci, avec un peu
d'entraînement, accepte de considérer les prothèses
robotiques comme des organes du corps proprement dit.
En
pratique, il suffit que le sujet engage mentalement les opérations
traduites dans le langage courant par le terme de prise de décision
volontaire, pour que les ordres correspondants soient transmis au
robot et que les retours d'expérience en provenant soient
traités comme s'ils émanaient des organes des sens.
A ce moment, on pourra dire - d'une façon imagée -
que le robot est contrôlé par la pensée. Nous
sommes donc là directement immergés dans la réalisation
de ce que nous nommons sur ce site des "systèmes-bioanthropotechniques".
Le
professeur brésilien Miguel Nicolelis, fondateur du Center
for Neuroengineering à l'université de Duke, Caroline
du Nord, s'est spécialisé dans de telles recherches
(voir références ci-dessous). Ces recherches
sont dorénavant étudiées et poursuivies dans
le monde entier, en collaboration avec les firmes les plus avancées
en matière de réalisations de robots évolutionnaires
et de prothèses artificielles. Les applications les plus
intéressantes au point de vue social concernent l'aide aux
personnes paralysées ayant conservé une activité
cérébrale normale. Elles pourront faire appel de cette
façon à des appareillages susceptibles d'être
commandés directement par la pensée. Ceci s'inscrit
dans les perspectives intéressant la réalisation d'"hommes
augmentés" intéressant particulièrement
le mouvement transhumaniste.
Par
ailleurs, dans le domaine plus immédiat des applications
robotiques en milieu difficile d'accès, l'utilisation de
telles interfaces entre des robots explorateurs et des humains trouvera
un très grand nombre d'applications. On citera notamment
l'exploration des planètes. L'intérêt potentiel
serait si grand que nous ne pouvons que regretter, une nouvelle
fois, le peu de moyens mis par les responsables de la recherche
européenne dans de tels investissements.
Miguel
Nicolelis vient de présenter ces travaux dans son essai "Beyond
Boundaries", publié chez Times Books.
(1)
Travaux notamment décrits dans l'essai "Le
paradoxe du Sapiens", éditions Jean-Paul
Bayol.