Le combat
de la science contre le cancer n'a pas enregistré de véritables
succès depuis une dizaine d'années. On a fait valoir
l'effet nocif de certains environnements, on a pu grâce
à la chimiothérapie (sans mentionner la chirurgie)
ralentir ou éradiquer certains cancers, mais les causes
de la transformation d'une cellule saine en cellule cancéreuse
demeurent encore mystérieuses.
Or des recherches récentes, présentées lors
du dernier Meeting annuel de l'American Association for Cancer
Research à Orlando, avril 2011(1),
font suspecter que l'on commence à découvrir ce
que certains scientifiques nomment "un nouveau continent".
Les chercheurs l'avaient jusqu'à présent sous les
yeux mais ne le voyaient pas. Ils étaient trop fixés
semble-t-il sur les analyses génétiques traditionnelles
visant à expliquer les mutations enregistrées par
le génome d'une cellule devenant cancéreuse.
Sur cette
question stratégique de la découverte scientifique,
Howard Bloom dans le manuscrit de son dernier livre qu'il nous
a communiqué, explique que pour inventer il faut regarder
ce que l'on a sous les yeux comme si on ne l'avait jamais vu.
On découvre alors ce que les autres, qui regardent la même
chose, ne voient pas. Le conseil est bon, mais il ne suffit pas
toujours à échapper au poids des théories
admises.
Un
article du New York Times(2) nous
semble résumer parfaitement ce qui sera probablement une
révolution en cancérologie. Les généticiens
pensaient avoir à peu près compris les modalités
selon lesquels mutait le génome d'une cellule en voie de
cancérisation. Ils espéraient qu'en approfondissant
ce mécanisme, l'ensemble du processus pourrait être
élucidé dans la décennie. Des progrès
thérapeutiques importants auraient pu alors en découler(3).
Or à Orlando, une équipe de chercheurs dirigée
par le Dr Pier Paolo Pandolfi [chercheur italien travaillant
aux Etats-Unis en qui certains voient un nouveau prix Nobel(4)]
vient d'annoncer avoir découvert ce qu'il nomme la
Pierre de Rosette d'un nouveau langage entre les gènes
constituant l'ARN. Langage jusqu'ici jamais étudié(5).
Ce pourrait être dans la lutte contre le cancer à
la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Une bonne nouvelle
car toute avancée théorique peut entraîner
des retombées médicales inattendues. Aussi une mauvaise
nouvelle car le paysage biologique qui se découvre paraît
alors d'une énorme complexité, appelant à
de nouvelles recherches approfondies et par conséquent
à des moyens de laboratoire accrus.
Ce n'est pas seulement la question des causes jusqu'ici connues
du cancer qui serait concernée mais plus généralement
celle qui résulterait des interactions entre les génomes
des cellules des organismes vivants supérieurs et les génomes
des populations de microbes qui les colonisent. Ces populations
constituent ce que l'on appelle maintenant le microbiome.
Ces micro-organismes, dont les gènes interagissent en permanence
avec ceux des cellules, selon des modalités que l'on approfondira
peu à peu, sont engagés dans une compétition
darwinienne qui bien évidemment n'a pas pour finalité
la bonne santé de l'organisme hôte, mais le succès
reproductif de leur propre souche.
Les
microbes égoïstes
On pourrait
reprendre ici la métaphore popularisée par Richard
Dawkins, celle du "gène égoïste"(6).
En ce cas l'égoïsme des microbes vivant sur l'organisme
ou au sein du milieu fréquenté par celui-ci complète
l'égoïsme des ses gènes. On le savait déjà
: les microbes ne nous veulent pas systématiquement du
bien. Mais la métaphore prend une nouvelle actualité,
car les recherches actuelles éclairent l'aspect génétique
des interactions "égoïstes" entre microbes
et cellules.
Le schéma jusque là admis était que le développement
de cellules cancéreuses provenait de mutations aléatoires
encourageant les gènes favorisant la croissance anarchique
de la cellule au détriment de ceux pouvant la freiner.
Aujourd'hui cependant, il est apparu qu'il fallait prendre en
considération l'activité de l'ADN dit poubelle ou
non-codante, qui constitue l'essentiel de tous les génomes.
Il s'agit de segment de nucléotides qui ne sont pas censés
coder pour les protéines intervenant dans le développement
de la cellule ou de l'organisme.
Or ces segments,
dits aussi pseudo-gènes secrètent anarchiquement
des morceaux d'ARN messager (l'ARN messager porte l'information
de l'ADN aux ribosomes des cellules lors de la reproduction de
celles-ci) qui pourraient jouer un rôle dans les mutations
produisant des cellules cancéreuses. Ils ont donc un effet
codant lui-même apparemment anarchique.
Par ailleurs, l'équipe du Dr Pandolfi a montré que
98% des cellules intervenant dans la production des gènes
codant au sein d'un organisme complexe appartiennent à
des microbes se développant en symbiose avec celui-ci (le
microbiome). Or ces microbes développent eux-aussi des
pseudo-gènes qui interfèrent avec ceux de la cellule.
Il s'établit alors un "dialogue" complexe
entre l'ensemble des micro-ARN provenant des microbes internes
à l'organisme, de ceux qui sont présents dans son
environnement et des cellules de l'organisme lui-même. Ils
échangent ce que les chercheurs ont appelé des ceRNAs,
ou competing endogenous RNAs". En se liant à
un ARN messager cellulaire destiné à empêcher
la croissance anarchique d'une cellule, ces CeRNAs peuvent par
exemple bloquer le mécanisme protecteur.

Bases
du langage ceRNA - Figure tirée de l'article de l'équipe
du Professeur Pandolfi paru dans Cell : Volume 146, issue 3,
pages 33 à 358 (28 juin 2011).
Diverses
variétés d'agents non-codants de type CeRNA, dotées
de noms exotiques, avaient été identifiés.
Il faut maintenant rechercher leur rôle dans le dérèglement
des mutations cellulaires. Ceci conduit à une approche
plus globale de la tumeur. Au sein de l'organisme atteint par
le cancer, on en arrive alors à considérer que l'alliance
entre les cellules cancéreuses d'une tumeur et les microbes
se traduit par l'apparition d'un véritable nouvel organisme
parasite doté de ses lois propres de développement.
Il comporte ainsi des cellules saines qui semblent coopérer
avec les cellules cancéreuses pour faciliter leur croissance
et la formation de métastases.
On voit que les recherches sur les causes et modalités
de vie des tumeurs auront désormais beaucoup plus de points
à élucider que ce qui était initialement
prévu. Elles devront s'accompagner de recherches sur les
microbiomes et leurs relations en termes génétiques
avec les pathologies cancéreuses ou autres, dont le nombre
apparaît désormais très grand. Il n'est pas
du tout certain dans ces conditions que l'ensemble des mécanismes
de la cancérisation puissent, comme espéré
précédemment, être mis à jour dans
les prochaines années. Il restera aussi à répondre
à la vieille question, cependant tellement actuelle : pourquoi
certaines personnes attrapent un cancer et d'autres pas ?
En revanche, beaucoup de lumières devraient être
apportées sur la biologie des microbes en relation avec
les organismes multicellulaires. Pour reprendre le terme d'Howard
Bloom, il s'agissait jusqu'ici d'éléments que les
chercheurs avaient jusqu'ici sous le nez mais qu'ils ne voyaient
pas ou qu'ils ne voyaient guère.
Maintenant ils devraient les voir(7).
NB
: Cette question des ceRNAS - apparemment très importante
- n'a pas grand chose à voir avec les problématiques
européennes, sauf peut-être en un point. Le Dr Pandolfi,
responsable de ce qui semble devoir être une découverte
majeure, est un chercheur Italien expatrié aux Etats-Unis
pour y chercher un environnement favorable. En Europe, pendant
ce temps, les crédits de recherche ne cessent d'être
réduits. Il faut bien rassurer les agences de notation.
Bibliographie
(1) Meeting à Orlando de l'American
Association for Cancer Research, Avril 2011 :
http://www.aacr.org/home/public--media/aacr-in-the-news.aspx?d=2381
(2) "Cancers Secrets Come Into Sharper
Focus", article de George Johnson
:
http://www.nytimes.com/2011/08/16/health/16cancer.html?_r=1
(3) "The Hallmarks of Cancer", Douglas
Hanahan and Robert A. Weinberg : http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0092867400816839
suivi de "Hallmarks of Cancer : The Next Generation"
:
http://www.cell.com/abstract/S0092-8674%2811%2900127-9
(4) Pier Paolo Pandolfi : http://www.hms.harvard.edu/dms/bbs/fac/pandolfi.php
(5) "A ceRNA Hypothesis : The Rosetta
Stone of a Hidden RNA Language ?", par Leonardo Salmena,
Laura Poliseno, Yvonne Tay, Lev Kats, Pier Paolo Pandolfi,
Cell, Volume 146, Issue 3, Pages 353-358, Publication en date
28 juin 2011.
http://www.cell.com/abstract/S0092-8674%2811%2900812-9
(6) "The Selfish Gene", célèbre
ouvrage du biologiste et éthologiste Richard Dawkins,
publié en 1976 chez Oxford University Press - Edition
française "Le gène égoïste",
publié aux Editions Menges - 1978.
Citation : "Nous sommes des machines destinées à
assurer la survie des gènes, des robots programmés
de façon aveugle pour transporter et préserver
les molécules égoïstes appelées gènes".
(7) Il nous semble que la théorie
et les recherches relatives à l'ontophylogenèse
de Jean-Jacques Kupiec devraient aussi se trouver
encouragées par cette approche.