Nous
nous connectons à Internet... nous surfons de pages en
pages par des liens qui nous promènent ici et là,
et pendant ce temps nous sommes aussi bombardés de messages,
d'alertes nous signifiant qu'un mail vient de nous arriver et,
via flux RSS, qu'un blog ou site a été mis à
jour. Que se passe-t-il alors dans notre esprit ? En quoi cet
environnement électronique change-t-il notre état
mental, voire notre comportement social ? Ces outils modifient-ils
notre cerveau ?
Bientôt, serons-nous encore capables de nous concentrer
plus de quelques minutes sur un texte. Faudra-t-il, petit à
petit, nous contenter de picorer ici et là quelques bribes,
qu'il s'agisse de textes, vidéos, messages audio ? Quel
monde nouveau l'Homo sapiens est-il en train de se forger
?
Incroyablement plastique, notre cerveau s'adapte très
vite aux nouvelles technologies et à leurs nouvelles
tentations. Mais devant les nouveaux usages qui s'insinuent
en nous, risquons-nous de perdre notre capacité à
"apprendre correctement", à mémoriser
vraiment ? Allons-nous vers une démusculation mentale
? Combien de fois avons-nous entendu de la part d'ami(e)s -
ou exprimé nous-mêmes - ce "depuis qu'existe
Internet, je ne retiens plus les numéros de téléphone
et les adresses ; la fonction GPS m'a ôté la mémoire
des lieux , j'ai même du mal à me souvenir des
noms et des visages(1)...
Autre question
à ajouter à toutes ces questions : doit-on considérer
toutes ces interrogations comme pertinentes quand on sait qu'au
cours des âges l'homme s'est constamment créé
de nouvelles façons de penser. Il est passé tout
d'abord de la culture orale à celle de l'écrit,
puis la lecture est devenue petit à petit silencieuse
après des siècles où elle se fit à
voix haute, ce saut dans l'accès à la connaissance
par l'avènement de l'imprimerie. Jusqu'à très
récemment, pour tout apprentissage, la capacité
à se concentrer dans la lecture s'est placée au
coeur de notre mode d'éducation.
Lecture
fragmentée ?
Certains
diront que le Web habitue à une lecture fragmentée
au détriment dune lecture linéaire, ce qui
nuit à la compréhension et disperse lattention
: nombre d'entre-nous auraient aujourd'hui du mal à lire
les textes longs (ce texte en ferait-il partie ?).
D'autres vanteront
que les nouvelles technologies constituent un avantage : elles
nous rendent plus réactifs, plus aptes à prendre
des décisions, à fonctionner - comme les ordinateurs
- en "multitâches". Habitués à
sauter de page en pages, avec plusieurs fenêtres ouvertes
sur nos écrans, nous développerions la capacité
de mener en même temps plusieurs activités : communiquer
sur Facebook ou autre réseau social tout en se cultivant
sur un autre site et regardant en même temps une vidéo
sur You tube ou Daily motion, quand ce n'est pas twitter.
Nos enfants seraient déjà les mutants de demain...
Relevons cependant que diverses études détruisent
ce mythe du "multitâche". Selon nombre de chercheurs
en neurosciences(2), on ne peut pas
faire plusieurs choses en même temps et toutes les faire
bien. À moins quil sagisse dun comportement
très automatisé, comme par exemple discuter avec
son voisin ou sa voisine tout en conduisant. Mais de là
à parler de multitâche... La plasticité
du cerveau a ici ses limites.
Internet,
un impact sur la façon dont on mémorise l'information
dans notre cerveau ?
Oui, l'usage
d'Internet a un impact sur la mémorisation dans notre
cerveau. C'est ce que montrent les récents travaux de
Betsy Sparrow, basée à l'institut de psychologie
de l'université de Colombia (USA). Selon l'étude
publiée dans Science le 5 août dernier(3),
l'utilisation fréquente de moteurs de recherche et de
ressources en ligne a modifié la façon dont nous
mémorisons les informations. Les ordinateurs et internet
(sans oublier les smartphones) sont devenus une sorte de moyen
de stockage externe de notre mémoire, sur lequel l'humain
se repose. Plutôt que de se rappeler certains faits, les
internautes se souviennent de la façon de les retrouver
en ligne, ou dans leur ordinateurr(4).
Une expérience
menée dans le cadre de l'étude montre que lorsqu'un
internaute croit qu'il pourra facilement accéder de nouveau
à une information déjà tapée dans
un document, il la mémorise moins bien que s'il pense
qu'elle sera ensuite effacée de son ordinateur(5).
En revanche, il se souviendra facilement de l'endroit où
le document a été rangé(6).
"La mémoire humaine est en train de s'adapter
aux nouvelles technologie de communication", explique
Betsy Sparrow. "Grâce à la possibilité
d'accéder en permanence à d'immenses sources d'informations
en ligne, l'homme délègue donc aux machines une
partie de sa mémoire".
L'étude a ainsi montré que, lors de l'usage de
l'ordinateur, notre mémoire sélectionne certaines
informations mieux que d'autres, en fonction de notre capacité
à les retrouver.
Ceci finalement (ce n'est que mon avis) peut avoir un effet
assez pervers. Lorsqu'on consulte le net, et face à un
fait insolite (voire très futile), le cerveau humain
peut se dire qu'il aura plus de mal à le retrouver que
d'autres informations plus générales et importantes,
donc traitées par de nombreux sites. Notre cerveau voudra
alors stocker l'information insolite, information souvent d'une
importance très relative.
L'étude
a aussi mis le doigt sur le fait que face à un moteur
de recherche, nous nous souvenons bien plus de la requête
émise dans la barre de recherche que de sa réponse.
| |
En
résumé :
La possibilité de retrouver la réponse à
une question sur un ordinateur impacte notre aptitude
à s'en souvenir :
- nous avons
davantage de chance de nous rappeler d'une information
si l'on pense ne pas être capable de la retrouver
ultérieurement,
- nous nous rappelons davantage où est rangé
le fichier contenant la réponse à une question
que l'information elle-même,
- nous nous rappelons plus facilement de la requête
émise dans la barre d'un moteur de recherche pour
trouver l'information que du contenu de la réponse.
|
|
(1)
Pour mémoire (sans jeu de mot), rappelons que l'avènement
de la calculette et sa démocratisation il y a quelque
35 ans a certainement affecté les compétences
en calcul mental de nombre d'entre nous. La calculette est conseillée
dans l'enseignement : "La maîtrise de l'usage des
calculatrices représente un objectif important pour la
formation de l'ensemble des élèves car elle constitue
un outil efficace dans le cadre de leurs études et dans
la vie professionnelle, économique et sociale. C'est
pourquoi leur utilisation est prévue dans de nombreux
programmes d'enseignement et leur emploi doit être largement
autorisé aux examens et concours" (Bulletin officiel
n°6 du 11 février 1999 - Circulaire
n°99-018 DU 1-2-1999).
(2)
Comme par exemple Étienne Koechlin et Sylvain Charron,
du Laboratoire de neurosciences cognitives de l'Inserm, à
l'École normale supérieure à Paris. Ils
ont montré que le cerveau n'est en mesure de coordonner
que deux tâches simultanées : "Divided
representation of concurrent goals in the human frontal lobes",
paru dans Science, vol 328, 16 avril 2010).
Pour
Jean-Philippe Lachaux, neurobiologiste et directeur de recherche
à lInserm au centre de recherche en neurosciences
de Lyon,
il y a à craindre que "sur un cerveau en plein développement,
trop habitué à des gratifications immédiates,
un biais puisse se faire en faveur du système privilégiant
le bénéfice à court terme, au détriment
dactivités plus exigeantes". Cest ainsi
que l'on peut devenir dépendant de son smartphone, avec
le besoin de le consulter en permanence, de façon compulsive
: "Lattention des enfants doit plus que jamais être
éduquée", alerte-t-il, "pour apprendre
au cerveau à hiérarchiser ses priorités,
et se concentrer sur lactivité la plus pertinente
: un texte quon est en train de lire par exemple."
On lira avec avantage son ouvrage "Le cerveau attentif,
contrôle, maîtrise et lâcher-prise",
Editions Odile Jacob, mars 2011.
(3) "Google Effects on Memory:
Cognitive Consequences of Having Information at Our Fingertips",
par Betsy Sparrow,Jenny Liu etDaniel M. Wegner, Science, volume
333, pages 776 à 776, 5 août 2011. Lire
l'article.
(4)
C'est ce qu'on appelle aussi "mémoire transactive"
: un individu va se rappeler qui consulter parmi ses proches
où rechercher une information, plutôt que de faire
l'effort de la retenir lui-même.
(5)
Lors de l'expérience, les personnes interrogées
devaient simplement entrer sur un ordinateur plusieurs phrases
énonçant des faits insolites par exemple "L'il
d'une autruche est plus gros que son cerveau". Une moitié
des participants croyait que les informations seraient sauvegardées
sur l'ordinateur et l'autre que les informations allaient être
effacées après avoir été entrées.
Dans ce contexte, les sujets étaient significativement
plus nombreux à se souvenir du fait insolite qu'ils avaient
entré quand ils ne pensaient pas pouvoir le retrouver
plus tard sur l'ordinateur. "Les participants n'ont pas
fait l'effort de se souvenir quand ils savaient qu'ils pourraient
rechercher l'information plus tard", expliquent les auteurs
de l'étude.
(6) Un des test devait déterminer
si le fait de pouvoir retrouver des informations qui avaient
été tapées dans un fichier et sauvées
sur l'ordinateur affectait la manière dont les sujets
se souvenaient de ces informations. Par exemple, si l'on pose
la question de savoir s'il y a des pays avec une seule couleur
sur leur drapeau (info que l'on a tapée et rentrée
dans un fichier), pense-t-on aux drapeaux ou immédiatement
à aller chercher le fichier dans l'ordinateur ?".
Les
participants devaient se souvenir ici à la fois de la
phrase qu'ils tapaient et dans lequel des 5 dossiers sur l'ordinateur
la phrase était enregistrée. La conclusion de
ce test est que les participants se souviennent généralement
mieux du dossier où l'information est sauvegardée
que de l'information elle même.