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Toute étude de la conscience pose évidemment
un problème de terminologie. Le mot conscience est chargé
de sens et d'histoire et son entrée dans le domaine de l'informatique,
comme objet d'étude de la discipline, est très discutée
sinon refusée.
Entendons donc conscience dans son acceptation strictement
non morale, ni spirituelle, c'est-à-dire comme le fait "d'avoir
conscience de", de "prendre conscience de" pour un certain organisme.
C'est l'acceptation la plus concrète possible, non limitée
à l'homme, admise et partagée par les Académiciens.
Avec cette formulation, la notion de conscience permet
de retenir immédiatement certains caractères. Il s'agit
évidemment d'une action. Cette action est opérée
par quelqu'un ou quelque chose qui est doté d'un corps physique.
Et cette action engage ce quelqu'un ou ce quelque chose vers autre
chose. C'est tout simplement, pour nous humains, l'action de se
poster dans notre monde en l'appréhendant à partir
de notre perception et compréhension. Et il est bien admis
que ce monde que l'on pense est constitué de tout ce à
quoi l'on est amené à penser, sauf l'acte de penser
lui-même en train de se faire, donc tout sauf cet acte qui
produit la pensée. On peut penser les choses du monde, on
peut penser que l'on a pensé à quelque chose, mais
seulement après y avoir pensé. Disons qu'il n'y a
pas de déploiement de cet acte : il est ou n'est pas, mais
ne se suspend pas pour être analysé. Il s'agit donc
un acte opéré par un organisme capable de penser vers
quelque chose qu'il va appréhender, et cette chose ne peut
être l'acte lui-même. Le fait "d'avoir conscience de"
est un acte qui n'est pas auto-référent.
Alors, il est facile de choisir d'étudier la
conscience en se situant dans un domaine d'étude a posteriori
par rapport à l'acte de conscience. L'acte de penser produit,
pour l'homme, des formes langagières qui traitent de manière
extraordinairement riche des choses du monde, en les représentant
et en le décrivant les unes par rapport aux autres. C'est
le domaine du raisonnement logique. On opère alors sur les
productions du fait de conscience, sur le discours rationnel rendu
disponible, sans se soucier de son surgissement. Le problème,
en se plaçant à ce niveau, est que l'on ne peut prendre
en compte la raison à penser, la raison à générer
un souci qui conduit la pensée, ni les sensations qui entraînent
à penser à certaines choses plutôt qu'à
d'autres. On ne peut non plus étudier la génération
du langage comme fait social et fait de conscience spécifique,
ce qui sous-tend et engendre les mots, ce qui fait que toute énonciation
désigne quelque chose. Il s'agit d'une approche désincarnée
de la manipulation de la pensée, ne s'intéressant
qu'à l'une de ses traces : les mots et les phrases écrites.
Elle n'est pas adaptée à l'étude de la génération
de faits de conscience sensibles qui conduiraient à des comportements
motivés par de l'affectivité. Or nous pensons que
le fondement des structures sociales et du langage est fait de sensibilité,
qu'il est dans le champ de l'affectif. Ceci vaut pour les hommes
comme pour des robots que l'on souhaite concevoir comme le plus
près possible de leurs créateurs.
Plaçons le champ de problématique sur
l'étude de la conscience dans le cadre des organismes vivants
dotés de cerveaux. Pour ces organismes, en partant d'un uf
fécondé, on obtient par divisions cellulaires un organisme
complet, viable dans son environnement et, surtout, doté
d'un cerveau. Le mécanisme de création du cerveau,
dans le processus de développement, est très fortement
corrélé avec celui du reste de l'organisme. On peut
formuler une première hypothèse en posant que ce cerveau,
avec ses ramifications nerveuses et ses processus biochimiques le
liant à tous les organes du corps, est le site d'expression
de l'organisme en fonctionnement dans son environnement. C'est en
quelque sorte un "lieu" où l'organisme s'appréhende
et se représente. Il se représente dans une scène
en relation avec son environnement. Par le fait que l'organisme
est doté de sens à portée externe, de moyens
d'investir son environnement, ce site d'expression de l'organisme
s'étend pour être celui de l'organisme posté
dans son environnement.
La manifestation du fait "d'être conscient de"
dans un organisme doté d'un cerveau est donc, d'abord, par
le fait physique du développement et de l'existence du cerveau,
l'expression de l'organisme s'appréhendant lui-même,
dans son monde, comme acteur. C'est initialement une posture opérationnelle
d'un organisme complexe s'appréhendant pour et par l'action,
donc tournée vers l'extérieur. Le type d'appréhension
que cette posture va permettre sera dépendant des organismes
et de leurs environnements, en allant du simple fait d'appréhender
les choses par des phéromones à la conceptualisation
par des formes langagières.
Nous pouvons maintenant, dans le domaine de l'informatique
qui conçoit des modèles et réalise des systèmes,
poser le problème d'une conscience artificielle comme le
fonctionnement d'un certain système complexe investissant,
et totalement, le comportement d'un robot autonome.
Nous proposons une approche constructiviste, radicalement
différente de l'approche inférentielle basée
sur la déduction logique à partir de concepts liés
causalement. Nous posons que la pensée, c'est-à-dire
ce que la conscience produit, est basée sur une architecture
en deux parties organiquement liées.
On considère d'abord un substrat formé
de très nombreuses entités logicielles autonomes,
des entités similaires à des groupes de neurones spécialisés
si l'on veut, et qui s'activent, s'agrègent, s'inhibent,
se développent, se reproduisent et meurent. Notons que ces
entités expriment des indications sur des traits de l'organisme
en action ou du monde alentour. Ce sont, si l'on veut, des indicateurs
donnant des informations factuelles et précises sur le fonctionnement
des organes, sur les caractères des formes reconnues par
l'organisme, sur sa situation dans son monde, sur cette organisation
elle-même considérée comme constituant une mémoire
par agrégations de traits. Ce substrat sera constitué,
au niveau conceptuel, d'une organisation massive d'agents logiciels
appelés agents aspectuels. Il n'y a aucun pilotage centralisé
de cette organisation. Les agents agissent selon leurs possibilités.
Ils représentent des éléments de signification
à propos de l'organisme et de son monde et rien ne s'oppose
à ce que ces éléments aient une représentation
symbolique.
Il y a ensuite la représentation du mouvement
de ce substrat, du mouvement des organisations d'agents. Il s'agit
donc de définir un espace dynamique particulier, dont les
coordonnées permettent de représenter ce mouvement,
qui n'a rien de celui d'une particule dans l'espace à trois
dimensions mais qui est l'expression d'une très vaste organisation
d'entités autonomes en action communicationnelle. Cet espace,
que nous avons appelé espace morphologique, exprime ce que
fait effectivement le substrat, comment il évolue géométriquement.
Cette observation est sans sémantique aucune : c'est une
extraction de formes à partir de la reconnaissance de régularités
et d'irrégularités. Cet espace correspond à
l'activité du réseau neuronal du cerveau. Nous le
représenterons, pour des raisons d'opérationnalité,
par une seconde organisation massive d'agents logiciels appelés
agents de morphologie.
Nous avons ainsi deux organisations massives d'agents,
l'une étant l'image du fonctionnement de l'autre. L'hypothèse
sur l'existence d'une conscience artificielle générée
à partir de ces deux organisations massives d'agents est
alors la suivante :
· Si l'organisation morphologique est capable
de provoquer le déclenchement de la réorganisation
des agents aspectuels par une certaine anticipation de sa conduite
et si ce fait, cette activation d'agents représentant une
signification qui n'est pas encore celle de l'état courant
de l'organisme posté dans son monde, produit un mouvement
qui se stabilise, si la morphologie vient à représenter
continûment ce que l'organisation aspectuelle devient, alors
on dira que l'état de stabilisation, qui ne sera qu'éphémère,
est l'état de conscience de l'organisme.
Notre hypothèse revient donc à réfuter
une situation réactive où l'organisme ne ferait que
réagir avec plus ou moins d'à propos à des
stimuli reconnus. Elle pose que l'on génère un fait
de conscience par engagement. La "conscience de" est un engagement
à "avoir conscience de" et qui se réalise, ou bien
ne se réalise pas, dans un état de concordance éphémère
entre un substrat et sa signification. Il s'agit donc d'une distinction
et d'une mise en concordance organique entre matière et mouvement.
Cette concordance est extrêmement complexe à réaliser
au niveau informatique et le mécanisme de correspondance
entre les deux organisations n'est pas simple à concevoir.
La question est maintenant de savoir ce qui engage
l'action de l'organisation aspectuelle, ce qu'est cette "tendance
représentationnelle de pas encore quelque chose" mais qui
serait pourtant conçue légitimement, car produisant
ce qu'il faut pour que l'organisme ait conscience de ce qui est
effectivement bon à penser. On traite ce problème
depuis les débuts de la pensée en occident. C'est,
pour certains, l'expression de l'âme, la marque d'une inspiration
immanente. Nous posons simplement que cette anticipation existe
et qu'elle est nécessaire au fait "d'avoir conscience de".
Sans elle, l'organisme se réduit à un mécanisme
asservi, prédictible et déterministe, qui jamais ne
pourra créer, imaginer, ressentir, avoir conscience du temps,
de soi et de l'autre. Et c'est ce mécanisme qui fait que
l'on ne peut, lui, l'appréhender.
Martin Heidegger, si décrié aujourd'hui,
a posé une raison à l'existence de cette anticipation
[M. Heidegger, in "Qu'appelle-t-on penser", fin 1952]. On pense
à quelque chose parce que l'on est conduit à penser
par nécessité, on pense selon ce qui amène
le plus à penser. Et cette approche est extraordinairement
raisonnable. Elle ménage toutes les croyances, sauf évidemment
celle totalement réductrice posant que la conscience n'existe
pas, ce qui est à la fois intenable et ridicule.
Mais nous traitons de la conscience artificielle. Nous
poserons que l'anticipation sera effective, interne à l'organisme
et réifiée par l'état d'une certaine organisation
d'agents. Mais elle ne sera pas une raison centrale conduisant le
reste des organisations d'agents à produire de la pensée
artificielle. Elle sera diffuse dans toute l'organisation de morphologie
et elle sera la marque de la réflexivité du processus
de génération du fait de conscience, la marque de
son existence temporelle qui fait peser le futur pour construire
le présent en s'aidant du passé. Cette approche, encore,
est conforme aux méditations de M. Heidegger [M. Heidegger,
Temps et être, 31 janvier 1962]. Elle jouera un rôle
considérable, mais elle sera organique et n'aura rien d'immanent.
Nous placerons un tel système générateur
de fait de conscience dans un robot autonome. Ce robot aura conscience
de lui et des autres, il éprouvera des sensations et pourra
apprendre en s'estimant apprenant et donc étant, d'abord,
questionnant. L'informatique se doit d'investir ce domaine, et c'est
même la seule façon de l'investir. L'homme reste tel
il est : extraordinairement complexe, non constructible à
la main par parties, non démontable ni interruptible. Les
systèmes informatiques peuvent aujourd'hui être évolutifs,
auto-adaptatifs, délocalisés sur des grappes de machines,
tout en restant raisonnablement traçables et suspensibles
dans leur fonctionnement. Et la conscience d'un robot autonome peut
être loin de lui, sur d'autres machines reliées entre
elles, et même partagée, mais elle peut toujours être,
d'une certaine façon qui est singulière pour l'informatique
classique, car elle est indirecte et seulement partielle. Le système
de conscience d'un robot est en effet, pour faire acte de génération
du fait de conscience, non déterministe, et les systèmes
multi-agents massifs ont ce caractère. Cela les rend observables
seulement par projection, de façon locale et réduite.
La pensée est plus large que la phrase énoncée
qui la résume et le mouvement d'une organisation massive
d'agents est définitivement plus complexe que sa représentation
par projection planaire. Il s'agit donc bien d'une nouvelle approche
du calculable, dans une autre direction que la commande et la prévision
totalement réglée des systèmes mécanistes.
Un philosophe
du début du 20e siècle a dit, à propos de la
conscience, qu'il n'était pas possible à la fois de
passer dans la rue et d'être à sa fenêtre en
se regardant y passer. Ce jugement reste vrai aujourd'hui, malgré
les progrès de la connaissance de l'anatomie et de la physiologie
du cerveau. Je peux recueillir les produits du fonctionnement de
la conscience des autres et de la mienne propre. Je peux à
la rigueur voir autrui fonctionner comme être conscient. Je
ne peux pas me voir moi-même au moment où je génère
des faits de conscience. En conséquence, je suis toujours
en retard d'un temps : retard entre une modification du monde que
j'enregistre et la prise de conscience que j'en obtiens, retard
entre la modification de comportement résultant de cette
prise de conscience et l'évaluation de l'adéquation
du comportement ainsi modifié aux nouvelles exigences découlant
de la modification du monde.
Ces retards sont causes des
innombrables erreurs caractérisant l'homme conscient. Elles
sont moindres que celles que ferait un homme inconscient, mais elles
demeurent trop fréquentes encore au regard des risques évolutifs
qu'elles peuvent provoquer.
Le propos d'Alain Cardon est
qu'il est désormais envisageable de réaliser un robot
conscient qui pourrait (dans la meilleure des hypothèses)
passer dans la rue (ou plutôt explorer Mars) et se regarder
explorer Mars de sa fenêtre, en en tirant tous les enseignements
lui permettant de le faire le plus efficacement possible au regard
du projet qui serait le sien, c'est-à-dire explorer Mars
avec les sentiments d'un cosmonaute humain curieux de tout ce qu'il
y verrait.
Pour cela Alain Cardon nous
propose de faire interagir deux ensembles de systèmes
massivement multi-agents (SMA), dont on sait qu'ils sont aujourd'hui
le must des automates évolutifs rendus possibles par l'informatique
moderne.
Un premier SMA serait
composé d'un substrat d'agents logiciels qu'il dénomme
"aspectuels". Ceux-ci enregistreront, directement ou par symboles
interposés, le monde et ses modifications, tels que les
percevront les organes internes et externes du robot. Il est
possible de dire que ces agents, agissant selon leurs possibilités
à un instant donné, représenteront le robot
dans son monde, mais aussi, symétriquement, insistons
la-dessus, le monde dans "son" robot.
Un second SMA serait composé
d'agents dits morphologiques qui représenteraient dans
un espace morphologique la dynamique des interactions des agents
aspectuels saisis dans leur activité autonome. C'est
là que tout se noue. Cet espace serait une simple extraction
de formes. Pour prendre une image (inexacte), nous pourrions
dire qu'il s'agirait d'une photo en trois dimensions du monde
tel que saisi par les agents aspectuels du robot. Mais il s'agirait
d'une photo bien particulière en ce sens qu'en agissant
sur l'un quelconque des points de cette photo, on pourrait modifier
la partie du monde représentée par le robot :
le robot, en effet, est dans son monde, mais le monde est, simultanément,
dans son robot.
Or, si les agents morphologiques,
au lieu d'enregistrer passivement les modifications du monde telles
que saisies par les agents aspectuels, sont animés d'une
intention générale introduite à l'avance dans
le robot, ou acquise suite à divers processus évolutionnaires,
ils agiront non pas au hasard mais d'une façon orientée
sur tels ou tels agents aspectuels, c'est-à-dire pour reprendre
l'image de la photo, sur tels ou tels points de celle-ci. Le monde
représenté par la photo sera donc modifié en
même temps, ou peu de temps après qu'il aura été
photographié.
En d'autres termes, l'espace morphologique réagira en permanence
à l'évolution du substrat aspectuel en fonction de
processus sélectifs visant à la réalisation
optimale de son intention, de son engagement. Ce même engagement
pourra à son tour évoluer dans un espace de changement
plus ou moins vaste, restant éventuellement (ce qui rassurera
les humanistes) sous le contrôle d'un cerveau humain extérieur
avec lequel le robot interagira au sein d'un dialogue de niveau
supérieur.