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NDLR. Nous publions
ici un texte reçu en réponse à notre
appel à concours de nouvelles (voir
règlement). Ce texte n'exprime donc pas le point
de vue de la rédaction, et n'engage que son auteur
JPB/CJ
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Ce furent les mouvements nerveux de sa compagne qui réveillèrent
Armand, pas le criaillement du visiophone. Il resta là un
bon moment à fixer le
plafond, immobile, oscillant entre le rêve et léveil
; lentement, son cerveau analysait le bruit dans la pièce
voisine. Julie remua à nouveau dans un
gémissement réprobateur qui le décida à
agir. Sans éclairer, il sassit sur le bord du lit et
frissonna au contact de lair glacial. Un coup dil
au radio réveil, trois heures vingt-huit
qui pouvait
bien le sortir du lit en pleine nuit ? Les idées encore confuses,
il soctroya une courte pause et se frotta énergiquement
le visage des deux mains. Bouger, surtout ne pas se rendormir. Il
bailla en silence, réprima une quinte de toux puis se leva
dans lobscurité. Il se déplaça avec précision,
posa un pied entre la penderie et le lit, attrapa le coin de la
commode avant datteindre la porte dune longue enjambée.
Hors de la chambre, la sonnerie simposa. En sy dirigeant,
il récupéra un paquet de cigarettes et prit sa première
taffe en une profonde inspiration ; il relâcha la fumée
avec irritation après une courte apnée. Arrivé
devant lappareil quil fixait méchamment, il marqua
une pause avant de décrocher, attendant la sonnerie suivante.
Le visage décomposé et mal rasé dHervé
son supérieur se matérialisa sur lécran
mural :
« Enfin ! Tas le réveil difficile. Ca fait une
demi
A trois heures du mat, je dors. » Armand écrasa
sa cigarette à peine commencée sur un cendrier laissé
là et sen ralluma aussitôt une autre.
Devant la figure déconfite de son interlocuteur, il réalisa
la rudesse du ton de sa réponse. Le silence pesant qui suivit
lui permit de noter les cernes sous les yeux, inhabituelles, le
dos voûté, le costume mal ajusté ; tous ces
détails ne laissaient présager rien de bon. Hervé
semblait vieilli de vingt ans en quelques heures. La colère
laissa immédiatement la place à linquiétude
: « Quy a-t-il
?
Jai besoin de ton équipe pour une intervention
ultra-prioritaire. Vous êtes les seuls à posséder
lexpérience nécessaire. »
Hervé le suppliait presque. Du coup, un nud se forma
dans lestomac dArmand car ce dernier encensait toujours
Nouar et son équipier ; en principe, il leur réservait
sa dernière réplique.
Après une étude plus minutieuse, Armand comprit que
la fatigue de son interlocuteur traduisait une profonde tristesse.
En fait, Hervé ressemblait
à ceux qui, en état de choc, ne réalisent pas
encore limportance de la tuile quils viennent de recevoir,
mais en subissent déjà les contre-coups. Il tira sur
le mégot jusqu'au filtre avant de parler : « Et Nouar
?
Nouar
Il
Il est, ils sont
morts, tous les
deux. »
Armand fixa lécran, hébété. Il
acceptait difficilement lidée que Nouar perdant la
vie lors dune simple opération de nettoyage. Hervé
se redressa sur son siège et annonça, dune voix
incertaine qui se voulait sûre : « Nous avons un nuage
tueur sur les bras. Il a mis dans un sale état les dockers
du Port Autonome venus soccuper de son hangar. Ensuite, il
a désintégré Nouar et Christian peu après
leur entr
Attends, attends ! » Armand sessuya la sueur
baignant son front et salluma une cigarette : « Tu veux
me faire croire que des nanomachines ont tué des humains.
Impossible !
Elysène tattendra sur place dans trois-quarts
dheure, ajouta Hervé dont le regard trahissait le désarroi.
Tout en rajustant sa cravate, il continua :
Et tas intérêt à te grouiller, le maire
ma intimé de mettre de lordre dans tout ça
avant laube. Je te maile les données du dossier sur
ton agenda.
Contactes moi après ton analyse de la situation sur place.
Terminé ! »
Le visiophone éteint, Armand sy appuya afin de laisser
passer un malaise. Il transpirait abondamment malgré la fraîcheur
ambiante. Il fit un effort considérable pour cesser de trembler
et commencer à se préparer.
Sur son agenda, il apprit que le Port Autonome de Marseille, comme
la majorité de leurs clients, venait de les contacter afin
de vider un vieil
entrepôt des nanomachines linfestant. Ces nano composants
communiquaient entre eux grâce à de minuscules courants
électriques et
sorganisaient sous la forme dun nuage plus ou moins
dense, à la cohérence très variable. Le phénomène
restait fréquent dans les sociétés
post-industrielles aux atmosphères saturées de tels
engins ; mais cette fois-ci, il y avait eu un couac ! Le phénomène
devenait agressif au point de tuer
et ce genre de comportement
sortait de lordinaire.
Une fois prêt, Armand sortit dans le Mistral glacial de novembre.
Il courut se réfugier dans sa voiture en crachant ses poumons.
A lintérieur, il salluma une cigarette pendant
le préchauffage du vieux diesel.
Vingt-cinq minutes plus tard, il zigzaguait entre les conteneurs
du port, au milieu des milliers de dockers et de robots qui sy
activaient jours et nuits pour écourter au maximum les escales
des nefs spatiales.
Il repéra facilement le lieu de lincident, un cube
de béton miteux un peu à lécart et isolé
par des gardes mobiles entourant pompiers et ambulanciers. Il se
força un passage à travers la foule de badauds et
(surtout) de journalistes avides dimages chocs, montra patte
blanche aux cerbères bleu-marines et passa enfin le cordon
de sécurité.
Sa partenaire lattendait en sortant leur matériel du
fourgon beige fournit par la société. Elle arrêta
son déménagement lorsquil sortit de la berline.
Ils se saluèrent brièvement avant dimproviser
un briefing de campagne. Visiblement aussi secouée que lui,
elle lui apprit quil avait décimé une équipe
de dockers avant lintervention de Nouar et Christian. Le reste
de ses informations correspondait globalement à ce que contenait
son organiser.
Au même moment, la massive silhouette méditerranéenne
du chef de la sécurité du Port Autonome sapprocha.
Il leur lança un bonjour de la main
avant de se retourner vers un marin-pompier qui le hélait.
Après un bref échange avec le soldat du feu, il revint
vers eux, le visage tendu : «Cette
saleté compte maintenant cinq morts à son tableau
de chasse.» Après un bref arrêt suivi dun
profond soupir, il continua : «Cest un des sept dockers
qui tentaient de vider cette ruine avant larrivée de
vos collègues. Deux y sont restés, éparpillés
un peu partout à lintérieur. Les cinq autres
ont été blessés à divers degrés.
Lun deux vient de mourir en réanimation à
lhôpital Nord.»
Ils se regardèrent quelques secondes, incrédules.
Ensuite, quand leffet de cette annonce sestompa, Armand
demanda des précisions sur la
superstructure du bâtiment. Cette discussion boulot aidant,
latmosphère se détendit quelque peu. Pour établir
leur plan de bataille, ils étalèrent un schéma
sur le capot de la voiture et lanalysèrent.
Le chef de la sécurité leur expliqua la stratégie
mena Nouar et Christian, jusquà leur perte. Comment
ils pénétrèrent dans le hangar pour neutraliser
lintrus et, surtout, la façon dont ce dernier leur
tendit un piège fatal. Dès que le compte-rendu sacheva,
Armand marcha le long du véhicule, pensif, tirant distraitement
sur sa cigarette pourtant éteinte. Il sarrêta
et se retourna vers le chef de la sécurité de lautre
côté du capot :
« Hum !
Ok ! Ce que jaimerais bien savoir, cest
Pourquoi nont-ils pas utilisé les portes frontales
pour le disperser grâce au vent ? Cest plus sûr
que de pénétrer dans lantre dun monstre
meurtrier. »
Le chef de la sécurité haussa les épaules.
Il semblait chercher ses mots : « Il vaut mieux que vous veniez
voir ça, sinon vous ne me croiriez jamais. »
Armand lui emboîta le pas et il assimila à grand peine
ce que ses sens lui renvoyaient sur létat de la porte
monumentale. Les deux battants occupaient toute la superficie avant
de lédifice, mais elles ne pouvaient plus bouger, même
à laide dun moteur musclé. Le nuage
car il semblait bien à lorigine du phénomène
avait soudé les deux parties avec une précision
atomique. Armand écrasa son mégot avec rage contre
la cicatrice métallique, avant de se retourner vers le chef
de la sécurité : « Cest lui qui a fait
ça, hein !
Probablement, mais on se demande encore comment. »
Ils retournèrent lentement vers le fourgon. Au bout de quelques
pas, le chef de la sécurité ajouta : « Cest
la première fois que je vois une bizarrerie pareille. »
Armand hocha la tête en guise dassentiment quand Elysène
leur précisa quelle avait déjà observé
le phénomène. Ils sarrêtèrent net
et la dévisagèrent avec intérêt : «Lors
de mon stage de fin détudes, chez les nettoyeurs new-yorkais,
il y a deux ans.
Tu ne men as jamais parlé. » Un arrière-goût
de reproche perçait derrière la voix dArmand.
Imperturbable, Elysène continua tout en reprenant leur marche
: « Loccasion na jamais dû se présenter,
je suppose. Jen avais vu une dizaine à lépoque,
mais aucun de meurtrier.» Elle sarrêta le temps
de quelques respirations avant de préciser : «Généralement,
ce signe annonçait un coriace.
Bon ! Dans ce cas, autant y aller de suite. Plus vite on
se le coltinera, plus vite on en aura fini. Il faudrait aussi étendre
la zone de quarantaine.»
Le chef de la sécurité acquiesça et sen
alla en petites foulées vers ses hommes. « Quant à
moi, jai deux mots à dire au boss, ajouta Armand avant
de séloigner à son tour.»
Dans le véhicule, Il salluma une énième
cigarette puis il composa le numéro dHervé.
Dès la première sonnerie, son visage se matérialisa
à lécran et sa voix ferme habituelle résonna
dans la voiture : « Ah ! Armand ! Alors ? Létat
des lieux ?
Ca pue la merde cette affaire. Trois dockers ont crevé.
Et en plus, le nuage a soudé les portes du hangar. Nouar
et Christian navaient aucune chance ! » Le visage dHervé
pâlit et, sans lui laisser le temps dintervenir, il
enchaîna : «Elysène affirme avoir déjà
vu ça à New York. Il faudrait demander aux collègues
new-yorkais des infos sur le sujet.
Ok, je men charge. » Hervé prit quelques
notes, puis fixa de nouveau Armand : « Penses-tu pouvoir finir
dici laube ? Le maire est très insistant.
Trop tôt pour le dire, mais je vais faire mon possible.
Jespère bien ! Rappelle-moi dès que tu
as trente secondes de relâche.» Hervé raccrocha
sans prévenir. Armand resta figé un court instant
devant lécran inerte avant de pester contre son supérieur.
La cigarette aux lèvres, il inhala avec force en regardant,
inquiet, lombre du bâtiment se dessinant sur le fond
illuminé par la vie nocturne de la mégapole provençale.
Réunissant son énergie et son courage, il rejoignit
Elysène dans lair glacial pour laider à
finir linstallation de leur matériel. Ils achevèrent
le branchement des consoles à labri du vent ; Et réussirent
malgré les turbulences à positionner un drone-hélicoptère
près des fenêtres de la toiture. Ils lui ordonnèrent
de filmer lintérieur.
Lextension du cordon de sécurité achevée,
le chef de la sécurité les rejoignit alors quils
introduisaient un petit explorateur sur roues par une porte de service.
Le robot filmait un volume vide, ce qui rendait plus percutant leffet
de brume provoqué par leur cible. A travers la luminescence
électrique ambiante, ils pouvaient distinguer, à quelques
tours de roues, les carcasses informes et calcinées des drones
des marins-pompiers et du Port Autonome. La machine pénétra
plus en profondeur, longeant un tuyau dalimentation, posé
par léquipe de Nouar, qui occupait la moitié
gauche de lécran de visualisation. Ses six roues crissaient
sur le sol synthétique en cherchant ladhérence
optimale. Bientôt, le boyau qui leur servait de repère
dans ce vaste espace uniforme les amena à un grand
hexagone : un diffuseur-vaporisateur. Cest là que le
nuage choisit pour fondre sur létranger !
Très vite, le robot cessa davancer, puis une neige
électrique envahit limage.
Lorsque lécran séteignit après
de multiples grésillements, Elysène lança un
bref « il est mort » avant de basculer sur la caméra
du drone-hélicoptère. Par cette vue plongeante, ils
distinguaient au sol leur petit explorateur, fumant de toutes parts
et entouré de puissants arcs électriques. Il réussit
à se traîner de quelques décimètres supplémentaires,
et se retrouva au milieu des autres carcasses contre lesquelles
il butta mollement avant de simmobiliser définitivement.
Une poudre noire reste des milliards de nano composants perdus
pendant lassaut recouvrait le sol.
Au bout de quelques dizaines de secondes, le calme paisible du début
revint dans lentrepôt. Les trois humains continuaient
cependant à scruter limage. Armand se tourna alors
vers le chef de la sécurité. Il désigna le
diffuseur-vaporisateur en tapotant sur lécran : «Il
faudrait connecter le conduit dalimentation à une réserve
de gaz électro-isolant. Vous en avez ici ?»
Les marins-pompiers en ont apporté une citerne spéciale,
à la demande de vos collègues, il me semble.
Parfait, murmura Armand. » Ensuite, un sourire carnassier
aux lèvres, il ajouta : « On branche tout ça.
On isole les nanomachines et on disperse ce qui reste de cette merde
avant laube et tout le monde est content.»
Ensuite, tout saccéléra. Les marin-pompiers
avertis, en quelques minutes, un titan rouge immobilisa ses huit
roues motrices près de lentrée de la canalisation.
Ils retournèrent devant leurs écrans pour piloter
la manuvre de vaporisation dès le branchement effectué.
Grâce à la caméra volante, ils purent observer
la diffusion du gaz brun parmi les éléments du nuage,
interrompant leurs communications, menaçant leur cohésion
et leur intégrité. Armand commença lentement
à se détendre. Il se voyait déjà entré
chez lui, dormir sous la couette à côté de Julie.
« Pas si coriace finalement. »
Cette pensée sévaporait à peine lorsque
lensemble des voyants dalerte du diffuseur-vaporisateur
sallumèrent
puis séteignirent
pour se rallumer. Après plusieurs répétitions
de ce manège, lappareil rendit lâme. Le
gaz cessa de se répandre. Malgré leurs tentatives
pour le ranimer, il resta définitivement inerte. Armand pesta,
insulta ce tas informe qui venait de ruiner ses espoirs den
finir dici laube, avant de partir dans une crise de
toux dune violence extrême. Pour se calmer, il prit
une cigarette ; il alla nettement mieux dès la première
taffe.
A lissue de la courte discussion qui conclut cette débâcle,
ils convinrent que seul un déclencheur électromagnétique
pouvait encore réduire à néant cette vermine.
Comme tout appareil possédant un lointain lien de parenté
avec lélectronique du vingtième siècle,
les nano composants brûleraient au passage de londe
générée impulsion comparable à
celle dune bombe atomique tactique. Néanmoins, le bâtiment,
conçu pour résister à limpulsion dune
explosion nucléaire, imposait lutilisation du déclencheur
dans la même pièce que la cible. Or, ce matériel
nécessitait la présence dun opérateur
humain. Il leur faudrait donc entrer.
Afin déviter lerreur de Nouar, ils utiliseraient
une entrée annexe dont le chef de la sécurité
leur révéla la présence. Il sagissait
dune ancienne canalisation au sous-sol construite par des
contrebandiers avant la dernière guerre, et condamnée
peu après. Elle napparaissait plus sur les derniers
plans, il supposait donc que le nuage ne la connaissait pas. Par
contre, à labandon depuis sa fermeture le lieu souffrait
dune saturation en déchets industriels à majorité
chimique et génétique. Mais il sagissait là
de leur unique solution non armée à leur solution
; ils pouvaient ladopter ou alors ordonner un bombardement
chirurgical. Ils se mirent donc au travail. Pendant que les autres
se lançaient dans la préparation du matériel,
Armand se réfugia dans sa voiture afin de tenir Hervé
au courant des derniers évènements, trop heureux déchapper
à la morsure du vent polaire qui ne cessait de souffler.
Comme la fois précédente, Hervé décrocha
immédiatement : « Ah ! Armand. Alors ?
Alors, rien ! soupira Armand. Il résiste, mais jai
peut-être une solution. Des nouvelles de New York ?
Ah ! Oui, New York
» Hervé fouilla dans
une liasse de papiers entassés sur son bureau avant den
sélectionner un lot. Il mit ses lunettes et commença
à parler tout en consultant le document : « Il semble
quils rencontrent ce problème des soudures depuis une
quinzaine dannées.
Dune fréquence assez rare, il est devenu majoritaire
depuis environ un an.
Ca saccompagne de meurtres ?
Il semble que non. » Hervé souleva le premier
feuillet : « Du moins dans les premiers temps.
Cest à dire? »
Hervé posa les documents et en sélectionna dautres
dans son tas. Il prit le temps de consulter ces données avant
de parler : « Eh bien ! Il apparaît dans les rapports
du NYPD que depuis lan dernier leurs nuages sont devenus très
agressifs. Ils en sont déjà à trois attaques
létales en quinze mois sur les docks de la ville. Sept sur
lensemble du territoire américain. » Il sarrêta,
comme pour ménager un effet : « En fait, les ricains
pensent quils communiquent entre eux via le net ! La NSA affirme
que les I.A. dEchelon ont capturé leurs conversations.
Ils sorganiseraient en cartel afin de mieux combattre les
autorités, organisation qui possède déjà
un surnom : la cloud connection. » Il laissa linformation
faire son chemin.
« De plus, reprit-il, si on se base sur les derniers dix-huit
mois, on compte treize attaques sur le continent américain
hors USA bien sûr surtout situées en
Amérique Latine. LEurope est assez épargnée,
seuls Anvers, Londres et Helsinki ont déjà eu quelques
cas similai
Il ne me semble pas en avoir entendu parlé aux infos,
le coupa Armand. »
Hervé haussa les épaules : « Oh ! Les deux premières
datent de la campagne des présidentielles européennes,
et la troisième a eu lieu lors du méga attentat sur
Freedom. Ces meurtres sont passés sur les networks locaux,
mais sans jamais remonter jusquau niveau national
Ah
! Jai aussi recensé dix-sept agressions en Asie. Le
phénomène est même devenu incontrôlable
à Manille.
Doù leur nouveau virus à lorigine
de la quarantaine de la ville ?! lança Armand, incrédule.
»
Hervé acquiesça avant de poursuivre. Apparemment,
lAfrique, trop peu impliquée dans les nouvelles nanotechnologies
semblait épargnée, ainsi que lOcéanie
malgré ses installations high-tech de Sidney ou des Fidji
; les colonies lunaires restaient, elles aussi, à lécart
du phénomène grâce à leur isolement géographique.
Cet inventaire achevé, Armand présenta son plan daction
pour entrer par les égouts avec le chef de la sécurité
et griller le monstre. Cependant, Hervé sopposa à
ce que lemployé du Port Autonome les accompagna, prétextant
un vague souci dassurance en cas de nouvel accro, puis ils
raccrochèrent.
Dehors, Armand frissonna. Il sapprocha lentement de sa coéquipière
et du chef de la sécurité, le visage tendu. Elle laccueillit
avec une moue interrogative. Après un long mutisme, il déballa
tout ce quil avait apprit dHervé. Leurs mines
sassombrirent vite et un nouveau silence, plus pesant que
le premier remplaça la voix rauque dArmand. De plus,
il expliqua que seuls lui et Elysène entreraient car sa direction
refusait tout étranger à son équipe dans cette
opération. Le chef de la sécurité protesta
pour la forme, mais il savait quArmand ne cèderait
pas. Il les aida donc à séquiper vite et en
silence.
Lorsquils enlevèrent la plaque de fonte recouvrant
légout, un remugle les assaillit. Ce relent puissant
leur déclencha un réflexe de recul. Avant de descendre,
Elysène se signa brièvement ; puis lentement, avec
précaution, ils se laissèrent glisser dans la pénombre
de ce conduit de puanteur.
Peu utilisé, encore moins entretenu, tout ici semblait lugubre
et repoussant.
Ils progressèrent à grand peine, enfonçant
leurs bottes dans une gelée trop grasse, trop organique,
pour quils samusent à en deviner la composition.
Armand préférait ignorer ce qui marinait là.
Parfois, il entendait un bouillonnement visqueux ; ou bien il percevait
un glissement furtif autour des parties immergées de sa combinaison.
Il dut lutter contre ses peurs ataviques et avancer dans cette mixture,
résister à lenvie de fuir.
Au bout dune vingtaine de pas, ils butèrent enfin contre
une grille.
Sur le côté se devinait le tunnel de raccordement dun
aspect tout aussi repoussant que le conduit où ils se trouvaient,
en moins visqueux, peut-être. Ici grouillaient des organismes
mutants endémiques générés par la soupe
de déchets croupissant un peu plus bas. Certains de ces êtres
descendaient dancêtres ayan traversé les parsecs
grâce aux nefs interstellaires mouillant dans le port. Même
si se déplacer parmi cette vermine restait désagréable,
ils progressèrent malgré tout plus facilement que
dans le premier boyau. De temps à autre, ils entendaient
le craquement dune carapace sous leurs semelles, souvent accompagné
dun crissement dagonie. Régulièrement,
ils devaient couper des lianes tombantes à la consistance
gélatineuse pour continuer leur intrusion. Arrivés
au bout de cette jungle, ils saccordèrent une pause
nécessaire ; elle leur permit deffectuer un dernier
point à mi-voix avant de passer à lassaut.
Ensuite, méticuleusement, ils placèrent un serpent
de plastic courant sur les bords de la paroi en contact avec le
hangar. Ils espéraient que les vibrations de lair butant
contre le bâtiment masqueraient celles de leur petite explosion.
Ils navaient de toute façon pas le choix. Heureusement,
la détonation fut timide. Seul un soupir misérable
fit bouger quelques algues tombantes.
Une fois à lécart du conduit, ils se désinfectèrent
grâce à un petit extincteur prévu à cet
effet. Cette opération terminée, ils ôtèrent
les parties les plus gênantes de leur combinaison : typiquement
le casque, avec son masque à gaz et la cagoule qui le recouvrait
jusquaux épaules. Puis ils reprirent leur route sur
le territoire de leur ennemi. Elysène déclencha le
détecteur de nanomachines et ils avancèrent à
pas de loup, suivant litinéraire prévu : pas
de contact. Ils montèrent des sous-sols à la rencontre
de leur objectif, attentifs et prudents, prêts à le
voir surgir à chaque courbe, à tous les changements
de pièces.
Cest dans cet état desprit quils ratissèrent
tout ce premier niveau sans trouver la moindre trace. Ensuite il
passèrent à létage supérieur,
sans plus de résultat. Armand martyrisait son paquet de cigarette
sans pour autant se servir, de peur que la fumée ne les découvre
dans un lieu trop étriqué pour que londe électromagnétique
soit efficace. A chaque étape, il pressait Elysène
daccélérer ses analyses. Ils ne visitèrent
que sommairement le troisième sous-sol et ignorèrent
délibérément les réduits et les salles
isolées. Leur examen du suivant fut encore plus superficiel.
Finalement, cest sur une bifurcation en T, juste avant le
rez-de-chaussée, quils eurent un contact. Elysène
murmura « le voilà » dans un souffle en se tournant
vers la droite. Ils décidèrent de rebrousser chemin,
de trouver une pièce plus grande où ils seraient certains
de le détruire.
Puis, à une autre croisée des chemins, il fut présent
en deux endroits. Ils prirent donc le dernier choix possible.
Ainsi, à chaque croisement, il ne leur laissait quune
seule possibilité. Très vite, ils réalisèrent
quil les rabattait comme du gibier.
Leur marche se fit plus rapide, leurs gestes plus pressés.
Il apparut assez vite que la traque se précisait. A chaque
embranchement, il se rapprochait, sans toutefois être encore
visible. Il semblait jouer avec eux comme un prédateur avec
ses proies lorsquil est sûr de lissue de la confrontation.
Armand commençait à manquer de souffle, il suivait
avec de plus en plus de mal le rythme imposé. Son visage
rougissait, il déglutissait avec peine et luttait contre
lasphyxie.
Après plusieurs minutes de ce petit jeu, ils se retrouvèrent
dans un cul-de-sac, exténués. La panique approchait
à grands pas quand le plancher bougea puis céda. Au
même instant, lavant-garde des nanomachines apparaissait
au bout du couloir et recula vivement face à la masse de
poussières dégagées par leffondrement.
Un tentacule vaporeux avança, prudent, vers les particules
en suspension. Un étage plus bas, la voix dArmand résonna
en une série de toux douloureuses.
Dès que la pollution de lair baissa au point que son
opacité cesse, le nuage sengouffra lentement par le
trou du plancher pour entourer les deux humains. Cependant, la brume
bleue-électrique restait à distance de ses victimes
qui nosaient pas bouger.
Dun coup dil circulaire, Armand repéra
une demi-douzaine de sculptures aériennes, assemblages de
formes géométriques de toutes sortes.
Une beauté asexuée, mécanique et diffuse se
dégageait de ces oeuvres, trahissait leur origine non-humaine.
Elysène en effleura une. Durant le parcours de ses doigts
le long de la surface lisse, le nuage recula avec une ondulation
nerveuse. Surprise, elle prit le lourd objet à bras le corps,
il frémit, avant de reculer à nouveau. Armand pouvait
ressentir lanxiété qui émanait de leur
cible, il essaya dimité sa coéquipière
mais une douleur intense dans son bras droit len dissuada.
Il lexamina pour constater les dégâts : le sang
se répandait par une multitude de plaies de différentes
tailles ouvertes par les débris de son déclencheur
électromagnétique.
Continuant de tenir lassemblage à bout de bras, Elysène
savança prudemment, leur ennemi hésita puis
lui céda le passage. Derrière, Armand
récupéra le déclencheur dElysène
qui traînait sur le sol, intact, et la suivit. Une tension
puissante persistait dans cette vapeur mécanique. A chaque
pas, leur vis-à-vis semblait se préparer à
lassaut, puis cédait du terrain, parcouru de tremblements
électriques.
Cest ainsi quils progressèrent : Elysène
et son fardeau face à un groupe de nanomachines ; Armand
dos collé au sien, prêt à utiliser le déclencheur
dès que possible, suivi de près par un autre paquet.
Ils se traînèrent comme cela, lentement, dos-à-dos,
et ils remontèrent jusquà létage
supérieur, puis au suivant, direction le hangar. A chaque
obstacle, virage ou escalier, ils manquaient de peu de chuter, leur
vacillement déquilibriste accompagné de son
lot de remous dans la masse nano
technologique ! Après un bon quart dheure, ils aperçurent
enfin leur objectif par lentrebâillement de la porte
coulissante au fond dun couloir.
Elysène accéléra le rythme, courrant presque.
Dans la précipitation, elle trébucha à quelques
mètres de lentrepôt.
Armand bascula à sa suite.
Le déclencheur et la sculpture glissèrent côte
à côte sur le vieux lino dans un grincement insupportable.
Le premier frôla la porte et continua sur pendant deux bons
mètres. La seconde heurta si violemment le bord de la porte
que sa structure vola en éclats. Les fragments séparpillèrent
en désordre dans un fracas métallique assourdissant.
Armand, allongé sur le ventre, eut limpression dassister
à la scène au ralenti. Entendant un claquement électrostatique
derrière lui, il se retourna péniblement.
De son bras blessé, des vagues de douleur affluaient. Retenant
avec peine une nouvelle quinte pénible, il observait
anxieux le nuage maintenant réuni au-dessus de sa
collègue tétanisée de peur. Des arcs électriques
furieux le parcouraient de part en part, accompagnés de détonations
et de bourdonnements sinistres. Puis dun coup, le calme revint,
oppressant. Le vent lui-même semblait retenir son élan.
Armand nentendait que son emphysème. Il sentait la
sueur glisser le long de ses tempes.
Cest lorsquune rafale alla buter bruyamment contre la
charpente métallique que les nanomachines attaquèrent.
Elles se jetèrent sur Elysène avec une telle violence
quelle ne put pas esquiver. Dans un premier temps, elle recula
et se plaqua contre le mur en
poussant un cri de douleur alors que ses vêtements se désintégraient
sous lassaut et quune fine poussière noire se
déposait à ses pieds. Lattaque
stoppa soudainement, la brume se contentant disoler sa victime
du reste du monde grâce à une nuée de nano composants.
Elysène respirait bruyamment et, dos plaqué contre
la paroi en béton, elle subissait des spasmes de plus en
plus importants. Elle tourna vers Armand un regard désespéré
avant de se ruer avec sauvagerie vers cet impalpable agresseur qui
sécarta à son passage ; ne pouvant pas latteindre,
elle accompagna alors dun hurlement instinctif ses mouvements
de plus en plus désordonnés. Le nuage accompagnait
ses gestes avec une grâce aérienne et attendit quElysène
soit épuisée pour séloigner avant dattaquer,
immobilisant lhumaine sous une gangue de douleur.
Puis, progressivement, Elysène se remit à bouger.
Au début, de manière imperceptible.
Ensuite, de plus en plus vite, dans tous les sens, comme une démente,
se grattant toute la surface du corps avec frénésie.
Des plaies minuscules se dessinaient un peu partout, parcourant
ce corps et tachant de sang les quelques lambeaux de vêtements
qui restaient.
Cest quand elle tomba à genoux en rugissant quArmand
sortit de sa torpeur. Il rampa sur le dos dans la direction opposée,
ignorant la douleur de son bras. Alors quil se focalisait
sur lagonie convulsive de sa partenaire, il accéléra
sensiblement son allure. Après quelques secondes, elle simmobilisa.
Elle resta prostrée un court instant avant de pousser un
long râle rauque qui sabîma dans un gargouillis
; puis son corps seffondra sur lui-même en un craquement
humide, tous les liens entre ses différentes parties rompus.
Armand lutta contre la nausée qui lassaillit mais il
ne put sempêcher de vomir un peu de bile.
Lodeur de viscères de plus en plus forte accentua son
malaise et ses gémissements attirèrent lattention
du nuage qui approcha en douceur.
Armand se leva péniblement et détala en se retenant
du mieux quil put. Il manquait déjà de souffle
quand il arriva à la porte où il évita de justesse
de se briser le cou après une glissade sur les restes de
la sculpture qui se termina par une chute à demi contrôlée.
Derrière, son prédateur le suivait à distance.
Affalé sur le ventre, il se retrouva face-à-face avec
le déclencheur électromagnétique. Exténué,
il utilisa ses dernières forces pour le prendre, se relever
et fuir de nouveau quand il entendit une exclamation venant du couloir.
Il se retourna pour voir le chef de la sécurité, un
déclencheur allumé à la main, fixer la brume
avec fureur.
La réaction fut instantanée. Un groupe de nanomachines
se rua sur le digicode contrôlant la porte et le court-circuita.
Un bon tiers des nano composants se retrouvèrent pris au
piège dans le couloir où londe électromagnétique
les calcina. Le reste encercla un Armand épuisé. Il
réussit néanmoins à se traîner jusquau
diffuseur-vaporisateur et à sy adosser.
Dans cette vaste salle de lentrepôt, au lieu de se jeter
sur lui comme pour sa coéquipière, les nanomachines
restèrent devant lui.
Malgré tout, il devinait les mouvements complexes de ce gaz
qui se réorganisait, sans précipitation, avec méthode
et en silence. Il nentendait que
sa respiration bruyante et regardait, fasciné, lharmonie
des mouvements qui signaient son encerclement. Il prit le déclencheur
dans sa main valide et le mit sous tension. La brume ne réagit
pas, elle restait bien répartie tout autour de lui, passive.
Quand lappareil fut prêt, Armand lutilisa presque
sans remords. Lengin chauffa la paume de sa main
puis
plus rien. Tout autour, flottaient les cendres noires là
où se tenait le nuage. Elles retombaient en fine pluie sur
le sol, formant un cercle sombre dont il était le centre.
Au loin, il entendit les ordinateurs et les groupes électrogènes
de la bâtisse séteindre dun coup au même
instant. Le bruit de la fourmilière humaine de lextérieur
envahit alors ce vide sonore.
Ca paraissait si simple, maintenant. Adossé au diffuseur-vaporisateur,
le regard dans le vague, il manipula distraitement le déclencheur
avant de le
lancer dans le cercle noir avec rage, dans un sanglot.
Il était fini pour ce boulot. Il savait quil ne pourrait
plus leffectuer. Il ne prendrait pas part à la chasse
aux sorcières que cette communauté de nano nuages
allait devoir affronter tôt ou tard ; Surpris, il constata
que la perspective de ne pas prendre part à ce massacre le
satisfaisait pleinement.
Une toute dernière fois, il parcourut la vaste salle du regard.
Il remarqua très vite la fresque sur sa droite, gravée
dans les battants soudés de la porte géante du bâtiment.
Luvre sinspirait librement de la « Création
dAdam » de Michel Ange. Cependant, un technicien en
blouse blanche occupait la place de Dieu, il pointait du doigt un
compilateur de nanomachines doù émergeait un
nuage remplaçant Adam.
Louvrage était si finement imprimé quArmand
reconnut sans peine un condensé de nano robots.
© Automates Intelligents 2002