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Pour
que l'Europe deviennent une société spatio-centrée
Article
écrit à la suite du Colloque international au Sénat
"La politique spatiale européenne : quelles ambitions
pour 2015
(Salle Clemenceau - 2 novembre 2005)
Tests sur le
satellite Intégral (International Gamma Ray Astrophysics Laboratory).
Integral est un laboratoire international d'astrophysique dédié
à l'étude des rayons gamma. Il s'intéresse aux
émissions de photons gamma. Leur étude détaillée
aide à comprendre les caractéristiques physiques de
corps célestes particuliers : super-novae, étoiles de
neutrons, trous noirs, noyaux actifs de galaxie... (photo CNES)
Une grande unanimité s’est manifestée,
tant de la part des parlementaires membres de
l’Office parlementaire d'Evaluation des
Choix Scientifiques et Technologiques, organisateurs
du Colloque du Sénat que des intervenants.
Tous ont tiré la sonnette d’alarme,
en dénonçant le manque de prise
de conscience des enjeux de l’espace de
la part des pays européens.
L’Europe, une nouvelle fois, comme il y
a 30 ans, puis comme en 2002, est à la
croisée des chemins. Si des décisions
énergiques, comportant le vote d’un
certain montant de crédits, ne sont pas
prises dans les mois qui viennent, l’Europe
aura perdu et cette fois ci définitivement
compte tenu de l’arrivée des nouveaux
entrants, Chine, Inde, Japon, Brésil, l’espoir
de compter parmi les puissances spatiales.
On dira que le Colloque a principalement donné
la parole à des agences en charge des projets
spatiaux ou à des industriels bénéficiaires
des commandes de ces agences. Chacun a donc plaidé
pour sa paroisse. Dans tous les grands pays spatiaux,
y compris aux Etats-Unis, des discours alarmistes
de cette nature sont régulièrement
tenus. Mais raisonner ainsi serait bien mal comprendre
ce qui est en train de se passer en ce début
de siècle.
Résumons
la situation en quelques paragraphes :
Avec le progrès permanent des nouvelles technologies, l’humanité
est désormais capable d’entrer pleinement dans une
nouvelle ère qui est celle de l’espace. On abandonne
le rêve ou les tentatives limitées pour aborder l’âge
des sociétés spatio-centrées.
Les sociétés spatio-centrées se donneront quatre
types de puissance : la maîtrise de l’information et
de l’espace stratégiques, indispensable tant que la
paix ne régnera pas sur la Terre (space dominance), la maîtrise
des programmes de recherche fondamentale liées à l’étude
du cosmos et du globe, la maîtrise des applications de service
utilisant l’espace proche, la maîtrise des vols habités
vers les planètes plus lointaines. Ces derniers, qui peuvent
ne pas paraître prioritaires, vu les coûts et les risques,
sont en fait indispensables à la cohésion sociale,
sans mentionner leurs retombées scientifiques. D’ores
et déjà, on constate que rares sont les produits ou
les services ne faisant pas appel à une compétence
spatiale.
Les Etats-Unis depuis longtemps, plus récemment les nouveaux
entrants déjà cités, l’ont parfaitement
compris. Ces puissances mettent en œuvre avec continuité
des politiques ambitieuses de développement.
L’Europe seule semble encore réticente. La France,
depuis 30 ans, avait certes admis la nécessité d'une
politique de souveraineté spatiale européenne et avait
entretenu, principalement à ses frais, un grand effort en
ce sens, mais elle s’essouffle aujourd’hui et le relais
n’est pas pris. Pourtant l’Europe, deuxième puissance
économique du monde, pourrait tout à fait disputer
aux autres grandes puissances la conduite de l’aventure humaine
dans l’espace. Pourquoi ne le fait-elle pas ?
La raison principale de cette incapacité tient sans doute
aux mêmes raisons qui rendent les pays européens aveugles
aux risques de la perte de compétences dans le domaine des
sciences et technologies, notamment celles dites de souveraineté
(voir notre colloque d'Avril 2004 sur l'Europe et les technologies
de souveraineté http://www.europe-puissance-scientifique.org).
L’Europe ne dispose pas encore d’une structure institutionnelle
lui permettant de se comporter en tant que puissance, notamment
dans le domaine économique et stratégique. Elle est
par ailleurs encore très imprégnée d’esprit
atlantiste, pour lequel le grand voisin américain est là
pour apporter les solutions et l’assistance nécessaires
au développement. Cette confiance en l’Amérique
est renforcée par l’idéologie libérale
diffusée par les Etats-Unis dans leur sphère d’influence,
en contradiction d’ailleurs avec l’interventionnisme
public intense qu’ils manifestent en ce qui les concerne.
Or, que ce soit dans le domaine des industries spatiales ou dans
celui des autres industries avancées, rien de solide ne peut
être fait sans des politiques publiques assurant avec continuité
la préservation et le développement des investissements
nationaux (européens en ce qui nous concerne).
Que faire pour que change l’indifférence de l’Europe
à l’égard des technologies de souveraineté
et du spatial en général ? Il faudrait évidemment
pouvoir susciter le soutien convaincu, sinon enthousiaste, des opinions
publiques. Des actions de communication intelligentes devront y
aider. Mais cela ne suffira pas à provoquer, dans les mois
qui viennent, les changements d’attitude politique indispensable.
En tant que Français et compte tenu du fait que nul ne dispute
à la France l’honneur d’avoir jusqu’ici
été la locomotive de l’effort spatial européen,
nous ne voyons ici qu’une solution (que certains trouveront
sans doute trop simpliste pour être efficace, mais qu’ils
en suggèrent d’autres…). La France doit jouer
à nouveau un rôle d'entraînement. Le gouvernement
français affiche certes une politique spatiale, comme l'a
montré le récent Conseil des ministres du 30 mars
2005. Mais la portée de cette démarche est encore
insuffisante. Ce serait en fait au Chef de l’Etat français,
celui d’aujourd’hui et celui de demain, s’adressant
directement aux autres Chefs d’Etat mais aussi aux parlements
et aux opinions, de proposer les programmes spatiaux clairs susceptibles
de redynamiser les chercheurs et les industriels, tout en mobilisant
l’opinion publique.
Il ne faudrait pas se limiter à proposer. Il faudrait évidemment
que les quelques décisions budgétaires, organisationnelles
et diplomatiques nécessaires s’ensuivent rapidement.
Tout ceci est étudié et les forces vives de la communauté
spatiale européenne n’attendent qu’un signal
pour se mobiliser. Mais tant que la parole politique ne se sera
pas faite entendre au plus haut niveau, rien de décisif ne
se produira. On sait cela aux Etats-Unis depuis le programme Apollo.
On le sait aussi en Chine et ailleurs.