Cet ensemble de textes a été conçu à
la demande de lecteurs de la revue en ligne Automates-Intelligents
voulant disposer de quelques repères pour mieux appréhender
le domaine de ce que l’on nomme de plus en plus souvent les "sciences
de la complexité".
Spontanément, ils constatent que ces
sciences, qui renouvellent les sciences traditionnelles, ne sont
pas à la portée du citoyen ordinaire. Elles sont – sauf exceptions
- peu enseignées dans les universités françaises ou dispersées dans
de nombreux écrits et exposés souvent obscurs ou contradictoires.
Cependant et fort justement ils ne voudraient pas en laisser le
monopole aux “experts scientifiques” et moins encore aux seuls décideurs
politiques et économiques. Ils estiment à juste titre que les intérêts
que ceux-ci servent ne sont pas nécessairement ceux du plus grand
nombre. Ils veulent pouvoir dire leur mot dans les choix ou non-choix
faits par les sociétés modernes concernant les sciences et les technologies.
Au-delà de la politique de la science,
les sciences de la complexité mettent de plus en plus en cause (nous
dirions plutôt interpellent, si le mot n'était pas détourné par
la dérision) les enseignements et les méthodes de la philosophie
traditionnelle, philosophie des sciences ou philosophie générale.
De nombreux philosophes ont compris qu'ils devaient s'y intéresser
pour enrichir leurs enseignements. Mais le grand public doit aussi
y réfléchir. Il ne doit pas se considérer exclu des discussions
philosophiques, dans la grande tradition socratique.
Que sont exactement ces sciences
de la complexité. Depuis plusieurs années, on a pu mesurer
l’émergence et la convergence (selon le terme consacré par
un rapport fameux de la National Science Foundation américaine
de 2002) des principales de celles-ci. Il s’agit de l’informatique,
des nanotechnologies, des biotechnologies et des sciences
cognitives (sans oublier la physique quantique, aux sources
toujours aussi incompréhensibles quatre-vingt ans après son
apparition).
On aurait pu limiter ce travail à
un état de ces sciences et des technologies associées ainsi
que des enjeux de pouvoir qu’elles entraînent au plan mondial.
Ce sont indiscutablement des sciences de la complexité, car
le monde qu’elles décrivent ou qu’elles construisent est de
moins en moins réductible aux représentations simples qu’en
donnaient les sciences traditionnelles. De nouveaux outils
intellectuels s’imposent ne fut-ce que pour en parler.
Mais il n’échappe à personne que derrière
ces sciences émergentes se posent à nouveau les vieilles questions
de la philosophie des sciences : peut-on par la connaissance scientifique
décrire le monde et prétendre, grâce à ce que nous appelons la conscience,
exercer une action volontaire quelconque sur son évolution ? Quand
on lisait les écrits des philosophes ou des scientifiques datant
de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe, on pouvait croire que,
pour les matérialistes tout au moins, le monde était en train de
perdre son mystère et qu’il devenait gouvernable. Il suffisait de
comprendre les lois déterministes enchaînant les causes et leurs
conséquences.
Or aujourd’hui – c’est une banalité de le dire – plus la science
pousse loin ses capacités d’observation instrumentale et de modélisation
théorique, plus elle fait apparaître de questions non résolues.
Beaucoup en tirent argument pour en revenir au spiritualisme et
à toutes les formes d’irrationnel. Pour ceux qui refusent la démission
de la raison, il convient par contre d’essayer de faire un tri entre
les questions qui paraissent insolubles simplement parce qu’elles
sont mal posées, celles qui se résoudront probablement grâce à la
convergence rapidement accélérée des connaissances (ce que l’on
appelle de plus en plus la Singularité, que nous évoquerons dans
la suite) et celles qui, peut-être, resteront définitivement hors
de portée des intelligences humaines, même «augmentées» par l’apport
des ordinateurs et des réseaux.
Une forme permettant l'évolution et l'interactivité
C'est l'objet de ce travail. Mais
nous devons aussi nous expliquer sur la forme adoptée. Plutôt
que rédiger un livre traditionnel qui serait proposé en bloc
aux lecteurs, soit sous la forme papier, soit sous la forme
d'un ouvrage téléchargeable en totalité, nous l'avons voulu
souple, évolutif et, dans une certaine mesure, interactif.
Nous proposons un certain nombre de pages sur des thèmes d'actualité
concernant la science ou plutôt la philosophie de la science,
c'est-à-dire la façon dont celle-ci peut aider à une compréhension
globale du monde. Ces pages seront rédigées progressivement,
dans la mesure de nos disponibilités. Nous les publierons
au fur et à mesure sur le site de Automates-Intelligents.
Par ailleurs,
certaines d'entre elles, ou des extraits, seront proposés
à la discussion dans le cadre désormais classique d'un blog.
Il n'est pas certain que ce blog sera pris au sérieux par
les internautes qui en prendraient connaissance. Peut-être
sera-t-il saboté par des gens n'ayant rien d'important à y
dire, sinon manifester leur existence. Mais peut-être pas.
Si nous produisons un nombre suffisant
de pages, nous pourrions envisager leur édition sous la forme
d'un livre papier, au cas où un éditeur s'intéresserait à
cette forme de communication. Le livre comporterait en principe
l'adresse des pages du blog, afin que les lecteurs du livre puissent aussi réagir.
Ajoutons que nous ne chercherons
pas à faire un travail neutre et bien balancé entre opinions
contradictoires. Nous sélectionnerons limitativement nos sujets
et les exposerons d'une façon qui appellera certainement à
la controverse. Mais nous essaierons cependant de respecter
l'objectivité qui s'impose quand il s'agit de présenter les
résultats contemporains de la science, lesquels ne doivent
pas être instrumentalisés par quiconque.
Jean-paul
Baquiast et Christophe Jacquemin (05/12/05)