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5
Août 2002
par Christophe Jacquemin

Le site Life Drop
http://www.virtual-worlds.net/lifedrop/
Voir aussi : interview
de Jean-Claude Heudin
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Fruit
du travail de recherche de Jean-Claude Heudin , le site Life
Drop(1) se distingue tout
d'abord par la qualité de son graphisme (réalisé
par ses étudiants). Mais là n'est pas son simple
intérêt : il présente tout d'abord de
façon simple et claire la théorie de l'évolution.
Activez ensuite l'applet (programme informatique réalisé
par le chercheur) et vous entrerez alors dans un monde virtuel
étonnant, inspiré par la biologie. Il s'agit
de la simulation d'une goutte deau virtuelle dans laquelle
évoluent des créatures microscopiques artificielles,
les biomorphs(1), la plupart
ressemblant à de petits insectes proches des dytiques
qui vivent dans nos mares et nos étangs. Il ne s'agit
pas ici de créatures réellement existantes dans
la nature mais leur morphologie et leurs comportements s'inspirent
de la réalité. Ils nagent, chassent, fuient,
mangent, grandissent, se reproduisent. Ils évoluent
comme des êtres vivants selon le principe de la sélection
naturelle où les espèces descendent les unes
des autres en s'adaptant à leur environnement.
Les plus adaptées survivent, se reproduisent et donnent
naissance à une nouvelle génération...
Ici c'est un peu la même chose, mais en plus rapide.
On peut sélectionner un biomorph, provoquer notamment
des mutations en modifiant son code génétique
("ADN numérique") et voir quelle sera son
évolution dans la goutte d'eau. Que va t-il devenir
? Va t-il survivre ? Les biomorphs de couleur chaude (rouge,
orange) sont des prédateurs qui se nourrissent exclusivement
d'autres biomorphs qu'ils doivent attraper. Les biomorphs
de couleur froide (bleu, violet) sont des proies pour les
prédateurs. Elles se nourrissent des particules végétales
(vertes) qui se forment naturellement dans la goutte d'eau.
LifeDrop représente de ce fait, toute proportion gardée,
un véritable écosystème miniature.
Cet outil de simulation qui permet d'étudier l'évolution
de la complexité au niveau biologique(1)
contribue ainsi à valider l'hypothèse selon
laquelle l'évolution est un principe qui déborde
le seul cadre du vivant pour s'appliquer au contexte plus
général de tout système dynamique modélisable
sous la forme d'un réseau d'agents.
Life Drop est donc une véritable réussite. Sans
avoir l'air d'y toucher, il sensibilise l'internaute à
des questions essentielles comme: Qu'est-ce que la vie ? Qu'est-ce
que la réalité, la virtualité ? La vie
peut-elle exister dans un ordinateur ?
(1)
Ou "Goutte de vie"
en français. La recherche menée avec
Life Drop concerne l'étude des différents types
de dynamiques évolutives dans un écosystème
artificiel. Ces dynamiques sont ensuite comparées aux
données obtenus par les biologistes pour confirmer
ou infirmer certaines hypothèses concernant l'évolution
de la complexité
(2)Les biomorphs sont des
créatures numériques simples. Initialement inventés
par le biologiste Richard Dawkins dans un programme appelé
"l'horloger aveugle", ils illustrent la complexité
étonnante des structures qui peuvent être produites
à partir de règles simples. Si les biomorphs
de Dawkins sont de simples "dessins" qui résultent
de l'évolution par un processus darwinien de mutations
aléatoires et de sélection par un utilisateur,
ces formes graphiques en deux dimensions ont été
étendues dans Life Drop à de "réelles"
créatures artificielles. Un biomorph est ainsi caractérisé
par un code génétique, une forme 3D, et des
comportements (voir encadré ci-dessous).
(3) Avec Life Drop, "on
retrouve par exemple certaines théories comme le gradualisme
et les équilibres ponctués en fonction des paramètres
de simulation, ce qui permet d'étudier ces dynamiques",
explique Jean-Claude Heudin.
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Pour aller plus loin
Comment
ça marche ?
Chaque
biomorph est un programme informatique indépendant
constitué par un code génétique
ou "ADN numérique", un métabolisme
et un ensemble de comportements. Son code génétique
comprend 128 bits d'information, répartis en
4 "chromosomes" contenant en tout 32 "gènes",
chacun associé à un paramètre
de la forme, de la couleur, de la durée de
vie, des capacités de perception de la créature.
Et si il vous semble a priori que 128 bits représentent
un nombre très restreint d'information -
128 bits correspond à 8 octets, alors qu'un
ordinateur personnel en utilise plusieurs millions
-, dites vous que cette valeur permet cependant de
générer 2 puissance 128 créatures
différentes !
A la suite du processus de développement de
son ADN numérique (morphogenèse), chaque
biomorph est alors composé d'une hiérarchie
de comportements qui s'exécutent en parallèle.
En fonction de sa perception de l'environnement, à
un instant donné, les différents comportements
sont activés pour obtenir le comportement global
que vous pouvez observer. La survie d'un biomorph,
dans l'environnement constitué par la goutte
d'eau et les autres biomorphs, détermine ensuite
si ses gènes seront transmis lors de la prochaine
génération. Il n'y a pas de mâle
ou de femelle, mais deux biomorphs de la même
espèce peuvent s'accoupler pour produire un
nouvel individu. Tout nouveau-né hérite
alors des gènes qui proviennent d'une lignée
de biomorphs qui ont survécu. C'est la sélection
naturelle.
LifeDrop, un monde où tout est programmé
d'avance ?
Toutes
les expériences menées avec Life Drop
sont différentes. Même si il est vrai
que l'environnement de la goutte d'eau est une simulation
et que les créatures sont des programmes informatiques
nécessairement figés, il faut bien avoir
à l'esprit que ces programmes sont largement
conditionnés par les paramètres encodés
dans le "code génétique" de
chaque individu. Or, celui-ci évolue non seulement
lors des reproductions par croisement génétique
mais également par mutations aléatoires.
Il en résulte une grande diversité de
possibilités.
De plus, les interactions entre biomorphs, elles,
ne sont absolument pas programmées. Tout ce
qui se passe dans la goutte d'eau virtuelle émerge
de la multiplicité des comportements individuels
et des interactions fortuites ou "voulues"
qu'ils engendrent.
Life Drop est donc une illustration exemplaire de
ce l'on appelle un système complexe. En ce
sens, et toute proportion gardée, il possède
les mêmes caractéristiques dynamiques
qu'un écosystème naturel.
Pour un être vivant, de très nombreux
traits sont conditionnés par son code génétique,
qui agit comme une sorte de "plan de fabrication"
à l'échelle moléculaire. Néanmoins,
son avenir n'est pas pour autant prédéfini.
C'est l'adaptation à son environnement, associée
aux événements prévisibles ou
imprévisibles de chaque instant, qui conditionnent
également en grande partie son existence.
Vous
avez dit "Complexité" ?
Face au monde qui nous entoure, un des problèmes
pour le scientifique est de comprendre les principes
universels qui donnent à un grand nombre de
composants simples en interaction la capacité
de s'auto-organiser pour produire les structures ou
les comportements complexes que nous observons. En
effet il faut savoir que, très souvent, les
composants en interaction engendrent des propriétés
qui ne résultent pas de la simple superposition
de leurs contributions individuelles: c'est ce qu'on
appelle l'émergence (les propriétés
émergentes ont été découvertes
dans pratiquement tous les domaines). Ainsi, un ensemble
de composants, formant une sorte de réseau,
donne naissance spontanément à de nouvelles
propriétés globales, absentes aux niveaux
des composants pris indépendamment.
Life Drop illustre bien ce fait : dans certaines conditions,
les biomorphs d'une même espèce tentent
de se rapprocher de leurs congénères
tout en évitant les collisions. Lorsqu'un nombre
suffisant d'individus se comportent de cette manière,
il se forme alors spontanément un groupe cohérent
dont les comportements rappellent ceux des bancs de
poissons. Ces comportements globaux de mouvements,
de chasse, de fuite... émergent des interactions
entre individus, alors qu'aucun individu ne dirige
le groupe.
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© Automates Intelligents
2002
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