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Une étude américaine, examinant le comportement d'un million d'adolescents (14-18 ans) des Etats-Unis sur une période de 40 ans (1976-2016), montre que, quels que soient leur origine sociale ou ethniques et leur sexe, la montée du numérique et des réseaux sociaux a nui chez-eux à la lecture sur papier (livres, magazines), et finalement à la lecture. 
Des études ont produit des résultats contradictoires sur la question de savoir si les médias numériques (Internet, textos, médias sociaux et jeux) remplacent ou complètent l'utilisation d'anciens médias imprimés tels que livres, magazines et journaux, télévision et films.
Psychology of Popular Media CultureAujourd'hui, celle publié par la Revue Psychology of Media Culture(1), concernant le comportement d'un million d'adolescents (14-18 ans) sur une période de 40 ans, de 1976 à 2016 (d'où sa grande valeur), montre que l'abandon marqué des médias traditionnels et des médias numériques parmi les adolescents a des implications dans plusieurs domaines, confirmant d'ailleurs des études plus anciennes :

 
  • Bien qu'on puisse télécharger un livre ou un magazine sur un smartphone ou une tablette, cet usage ne s'est pas du tout développé...  Les adolescents lisent de moins en moins de livre pour leur plaisir (ndlr : heureusement, on imagine qu'ils lisent encore un peu leurs livres d'école ?) ;
     
  • les professeurs d'université peuvent s'attendre à ce que les étudiants aient de grandes difficultés avec les ouvrages conseillés pendant leurs études, car ces futurs étudiants, pratiquant souvent le zapping, ne sont plus rompus à lire de longs contenus... 
    L’éducation devra de plus en plus s’adapter au fur et à mesure que les étudiants découvrent les informations de manière fondamentalement différente.
     
  • les jeunes utilisateurs de médias numériques ont tendance à basculer entre les tâches à un rythme rapide, souvent toutes les quelques secondes, un modèle d’attention différent des générations précédentes, avec des implications qui vont certainement concerner leur parcours universitaire et professionnel.
     
  • en regard à cette augmentation de l'utilisation des médias numériques (et son corollaire, la diminution de l'utilisation des médias traditionnels), les filles ont déclaré visiter les sites de médias sociaux plus fréquemment que les garçons, et les garçons ont déclaré consacrer plus de temps aux jeux électroniques.

Evolution de la lecture des livres et magazine, sur la période 1976-2016, pour les élèves de termninale
Evolution de la lecture des livres et magazine, sur la période 1976-2016, pour les élèves de terminale


Pourcentages des élèves de 4ème, seconde et terminale allant sur les réseaux sociaux tous les jours - Période 2008-2016
Pourcentage des élèves de 4ème, seconde et terminale allant sur les réseaux sociaux tous les jours - Période 2008-2016

Type d'usage, en heures par jour, des élèves de terminale en matière de digital. Période 2006-2016
Type d'usage, en heures par jour, des élèves de terminale en matière de digital. Période 2006-2016
 
 
Quelques chiffres
En dix ans, entre 2006 et 2016, les jeunes de 18 ans ont consacré deux fois plus de temps à Internet : ils sont maintenant en ligne 6 heures par jour en moyenne, 2 heures pour les SMS, 2 heures pour internet et 2 heures pour les réseaux sociaux. Leur petit frère ou petite sœur de 16 ans ont une attirance pour Internet plus impérieuse encore. Le temps qu'il y ont consacré a augmenté de 75%... Et la tendance à la hausse continue encore.

En 2010, la présence sur Facebook, My Space, Twitter concernaient 8 élèves sur 10 (un sur deux en 2000).

L'étude montre que les jeunes ont déserté les supports physiques  presse écrite, télévision et cinéma. 60% lisaient des livres pour leur plaisir à la fin des années 70. Désormais ils ne sont plus que 16% (2% pour le journal).

Commentaire

Même si les auteurs de l'étude prennent la précaution d'écrire "Comme ces sondages sont réalisés exclusivement auprès de participants américains, nos conclusions se limitent aux États-Unis et peuvent ne pas s'appliquer aux autres pays"(2), et même si les méthodes d'enseignement peuvent montrer des différences entre pays, ils n'en reste pas moins que le développement des technologies du numérique au cours du temps a modifié les usages chez les jeunes, et ceci n'est pas une spécificité des Etats-Unis.
Dès lors, on voit ici ce qui tend à devenir un peu partout la norme dans les pays dits "avancés" : les jeunes adolescents ont de plus en plus délaissés les supports physiques conventionnels pour passer au tout écran digital. 

On peut se dire qu'il est finalement normal que les usages changent avec le développement de nouveaux outils, ces derniers n'étant finalement que des vecteurs. Mais si l'on peut télécharger un journal, un magazine ou un livre sur une tablette ou un smartphone, force est de constater que le transfert n'a pas eu lieu. Selon l'étude, les jeunes ont déserté la presse écrite, et la lecture de livres : 60% des élèves scolarisés en douzième (12 th Grade) - équivalent de la terminale en France -  lisaient des livres ou le journal à la fin des années 1970. Ils ne sont plus que 16% aujourd'hui (et 2% à lire le journal).
De nombreuses études ont par ailleurs montré que l'attention des jeunes adolescents se raréfie (à part dans les jeux), favorisant le zapping, découlant en grande partie de l'augmentation toujours croissante du temps passé sur écran internet (souvent d'ailleurs au détriment de leur sommeil).
On pourrait ajouter aussi que, selon des psychiatres britanniques(3), les enfants ont de plus en plus de mal à tenir des stylos et des crayons à cause d’une utilisation excessive de la technologie, expliquant notamment comment une sur-utilisation des téléphones à écran tactile et des tablettes empêche les muscles de la main de se développer suffisamment pour leur permettre de tenir correctement un crayon.

Comme déjà dit plus haut, les professeurs d'université peuvent s'attendre à ce que les étudiants aient désormais de grandes difficultés avec les ouvrages conseillés pendant leurs études, car en grande majorité, les jeunes en terminale (et les plus jeunes) ne sont plus rompus à la lecture de contenus conséquents.
Il s'agit donc d'un véritable défi à relever dans les écoles aujourd'hui...

Quel devenir des journalistes et de la presse ?

Sans l'aborder, cette étude pose aussi finalement d'après-nous, de façon sous-jacente, la question du devenir des ("vrais") journalistes et de la presse. Celle-ci a essayé de s'adapter, d'abord par une présence papier et internet puis,  pour certaines juste sur internet, en s'attachant à varier les contenus, favoriser l'interactivité, infographies, vidéos, en essayant de créer le "buzz"... 
Mais sachant que les jeunes sont les lecteurs de demain et que, vu cette enquête, ils lisent de moins en moins les journaux, finira-t-on par assister à la disparition pure et simple des grands titres emblématiques(4).

Que restera-t-il  à terme sur la toile : une espèce d'infobésité de contenus non vérifiés ? Avec derrière l'exploitation de cette manne de temps de cerveaux(5) d'un discernement affaibli, au profit toujours plus écrasant des GAFA(6) et autres mastodontes du digital ?
Ici aussi, on mesure le défi à relever par les enseignants aujourd'hui devant de telles mutations, et notamment devant celle, grâce aux nouvelles technologies et à l'intelligence artificielle, de pouvoir manipuler l'information de façon quasiment indétectable, notamment par l'usage de deep fake videos.  "L’intelligence artificielle rendra les bots plus humains, donc moins détectables. Elle fera  progressivement sauter les barrières de la langue et de la culture (qui sont pour certains pays autant de remparts aux efforts d’influence étrangers), notamment avec le perfectionnement des logiciels de traduction. Les logiciels d’édition photo, audio et vidéo, par exemple, permettront demain (certains même aujourd’hui), de faire dire n’importe quoi à n’importe qui, en rendant la désinformation indétectable. Les deepfake videos, consistant à modifier numériquement les visages de personnalités afin de leur faire dire ou faire ce que l’on veut, sont déjà très crédibles. Un plus grand danger encore, car plus subtil que la création d’un faux, est l’altération discrète d’une partie seulement d’un contenu audio ou vidéo, un discours par exemple. Ou encore la possibilité d’en faire un grand nombre de variations – diffuser une vingtainede variantes du même discours, par exemple, pour diluer l’authentique dans la confusion. Les personnalités fictives sont un autre risque. (...) Il faut s'attendre à ce que les manipulations de l'information se généralisent et impliquent toujours davantage d'acteurs : les coûts d'entrée sont nuls, les risques d'être pris, très faibles, grâce aux difficultés de l'attribution et les gains potentiels très élevés". [ces citations sont extraites d'un rapport publié en août dernier(7)].

Ce n'est sûrement pas par hasard que les propres dirigeants d'Apple, Google ou Twitter, ou autres grands  patrons de la Silicon Valley ont limité dès le départ l'usage des nouvelles technologies chez leurs enfants, estimant qu'elles pourraient nuire à leur développement(8). En tous cas, ils ne leur ont donné accès à celles-ci, en majorité, qu'à partir de 14 ans, en surveillant drastiquement les usages qu'ils en faisaient.
Evan Williams, fondateur de Blogger, Twitter et Medium, a par exemple déclaré (en 2014 ) "que leurs deux jeunes garçons avaient des centaines de livres [sur support physique]) au lieu d’iPad"

"Chaque soir, Steve (Jobs) tenait à dîner à la grande table longue de leur cuisine, à discuter de livres, d’histoire et de choses diverses. Personne n’a jamais sorti un iPad ou un ordinateur. Les enfants ne semblaient pas du tout accro aux appareils" (Walter Isaac, biographe de Steve Jobs).
Christophe Jacquemin
puce note Notes
(1) Revue scientifique consacrée à la publication de recherches et d'articles sur l'influence de la culture populaire et des médias en général sur le comportement des individus, des groupes et des systèmes.
(2)
"As  these  surveys  sample  U.S.  participants exclusively,  our  conclusions  are  limited  to  the United  States  and  may  not  apply  to  other  nation".
(3) "Children struggle to hold pencils due to too much tech, doctors say", article du Guardian (février 2018)
(4) La liste serait ici très longue : citons simplement par exemple, pêle-mêle : en France, disparition de France-Soir, (quotidien  historique de Pierre Lazareff crée en 1944) : après l'arrêt de son édition papier en décembre 2011 sa liquidation est prononcé en 2013 après l'échec de son basculement sur Internet ; aux Etats-Unis, disparition du Village Voice, l’un des plus célèbres hebdomadaires américains créé en 1957 par Norman Mailer, Dan Wolf et Ed Fancher, journal emblématique consacré à la culture et à la politique, véritable institution Newyorkaise, ayant décroché trois prix Pulitzer (disparition de l'édition papier en 2017, de l'édition numérique en septembre 2018) ; en Argentine, fin du "Buenos Airse Herald" (journal en langue anglaise) après plus de 140 ans d'existence. Passé de quotidien à hebdomadaire en 2016, il disparaît définitivement (presse papier et en ligne) en août 2017.

A savoir : En France, le marché publicitaire communication et média est passé de 12 milliards en 2000 à 10 en 2017, les revenus des médias historiques ont chuté de 43% durant cette période. En revanche, les Gafa et autres supports sont passés de zéro à près de 4 milliards. Le Print a été le plus touché avec des recettes qui ont fondu de 70%. De son côté, la télévision a vu ses revenus baisser de 17%.

(5) On pourra relire ici avec bonheur l'ouvrage "Comment les systèmes pondent" de Pascal Jouxtel, paru en 2015 aux Editions Le Pommier.
(6) A ce sujet, relire cet encadré situé à la fin d'un des articles de notre numéro de juillet-août. A noter depuis : après Apple le mois dernier, Amazon est le deuxième groupe à franchir (le 5 septembre) en bourse une valorisation le cap des mille milliards de dollars., soit une capitalisation cumulées de ces deux groupes représentant sensiblement le PIB de la France en 2017 !
(7) "Les manipulations de l'infomation, un défi pour nos démocraties", par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Alexandre Escorcia, Marine Guillaume, Janaina Herrera. Rapport publié en août 2018 par le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) et de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM, ministère des Armées) et présenté le 4 septembre lors d'un colloque tenu à l'Ecole militaire.
(8) Article du New-York Times (10 septembre 2014) : "Steve Jobs was a low tech parent"
puce note Sources
"Trends in U.S. Adolescents’ Media Use, 1976 –2016: The Rise of Digital Media, the Decline of TV, and the (Near) Demise of Print"
Par Jean M. Twenge, Gabrielle N. Martin, and Brian H. Spitzberg
San Diego State University (Département de Psychologie, Département de Communication)

Etude publiée dans Psychology of Popular Media Culture (via l'American Psychological Association - APA PsycNET) - 16 août 2018
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