Flux RSS
Si pendant longtemps, les scientifiques ont affirmé que le glyphosate n'était pas toxique pour les animaux, une étude publiée le 24 septembre dernier dans la revue scientifique américaine PNAS montre que cette affirmation est fausse, en tous cas, pour ce qui concerne les abeilles. Le glyphosate perturberait leur microbiome digestif, les rendant plus vulnérables aux infections.

Le glyphosate, qui a longtemps été considéré comme non toxique pour les animaux, serait dangereux pour les abeilles...

Le glyphosate(1), herbicide le plus utilisé au monde, connu notamment sous la marque "Roundup" de Monsanto, est abondamment utilisé un peu partout dans les champs. Parce qu'il interfère avec une enzyme importante présente dans les plantes et les micro-organismes(2), mais pas chez les animaux, il a longtemps été considéré comme non toxique pour les ces derniers, y compris l'homme et les abeilles.
AbeilleSauf que, pour la première fois, une étude vient balayer ces certitudes. Publiée en septembre dernier dans les "Proceedings of the National Academy of Sciences" of United states of America (PNAS) [voir Sources ci-dessous], montre que les abeilles mellifères exposées au glyphosate perdent certaines des bactéries bénéfiques présentes dans leur intestin et sont plus susceptibles aux infections et à la mort par des bactéries nocives. Pour ces scientifiques, ceci est la preuve que le glyphosate pourrait contribuer au déclin des abeilles mellifères et des abeilles indigènes du monde entier (jusqu'à présent le grief formulé contre le glyphosate en matière d'abeilles est qu'il détruisait les fleurs sauvages dont elles dépendent). On voit ici que le donne change du tout au tout.

Pour montrer cette action du glyphosate chez les abeilles, les chercheurs ont formé un groupe de 2000 abeilles capturées dans une ruche, puis les ont divisées en deux groupes.
Le premier groupe a été nourri avec du sirop sucré, et le second  avec du sirop contenant du glyphosate en quantités similaires à celles que les abeilles pourraient ingérer dans leur environnement naturel en butinant les fleurs.

Trois jours plus tard, l’intestin des abeilles nourries au glyphosate contenait des niveaux plus bas d’une bactérie particulière, Snodgrassella alvi, par rapport aux abeilles non exposées.

Evoution du microbiome des abeilles ayant ingéré du glyphosate

Evolution du microbiome(3) intestinal des abeilles 3 jours après avoir ingéré du glyphosate :
Chaque graphique montre l'évolution d'une bactérie spécifique. On voit que, dans la majorité des cas, le microbiome des abeilles nourries au glyphosate chute. [cliquer sur la figure pour la voir agrandie].


L'herbicide perturberait donc bien le microbiome digestif, qui s'appauvrit.

Certains résultats pourraient paraître surprenants : les abeilles ayant ingéré les plus fortes doses de glyphosates présentaient, après trois jours, un microbiome d’apparence plus normale que les abeilles ayant ingéré des quantités moindres. Pour les chercheurs, ceci s'explique si l'on considère que les abeilles nourries avec de plus fortes doses d’herbicide sont mortes, laissant derrière elles des abeilles avec une meilleure résistance au composé chimique.

De toute façon, des tests ultérieurs ont révélé que les abeilles ayant ingéré du glyphosate possédaient cinq fois moins - pour quatre d'entre elles - des huit espèces de bactéries saines dominantes dans leur intestin. En particulier Snodgrassella alvi. Dans une boîte de pétri, la plupart des souches de cette bactérie ont ralenti ou stoppé leur croissance après avoir été exposées à l’herbicide. Ces changements dans le microbiome des insectes semblent les rendre plus vulnérables aux infections mortelles.

Lors d’un test effectué sur plusieurs centaines d’abeilles, seules 12% de celles nourries au glyphosate ont survécu à l’infection par Serratia marcescens — bactérie majoritairement présente dans les ruches et l’intestin des abeilles, provoquant des infections en se propageant dans tout l’organisme — contre 47% pour celles n’ayant pas été exposées au composé chimique.
Toutefois, les chercheurs ne savent pas encore précisément pourquoi la perturbation du microbiome intestinal par le glyphosate conduit à cette vulnérabilité aux infections.

Courbe de croissance de 2 souches de la bactérie Snograssella
Graphiques montrant la courbe de croissance de deux souches de la bactérie Snodgrassella alvi, en l’absence (noir) et en présence (vert) de glyphosate [[cliquer sur la figure pour la voir agrandie].

Selon les chercheurs, la bactérie Snodgrassella alvi tapisse la paroi intestinale des abeilles, et pourrait donc jouer le rôle d’une barrière contre les infections. Il se peut également que la bactérie sécrète des enzymes attaquant les bactéries nocives. Une diminution de cette bactérie, combinée au rôle qu’elle joue dans le système intestinal des abeilles, expliquerait comment le glyphosate met les abeilles en danger.

Ces résultats s’ajoutent aux nombreux facteurs potentiels responsables du déclin généralisé des abeilles à travers le monde, Les chercheurs pensent que les pesticides, les parasites, les pathogènes et des problèmes nutritionnels contribuent à la disparition des colonies d’abeilles.

Des effets chez l'homme ?

L’étude pose également des questions sur l’impact du glyphosate concernant le microbiome d’autres animaux. Peut-on transposer ces résultats à l'homme sachant que chez-lui, le microbiome intestinal est extrêmement important et possède des propriétés similaires à celui des abeilles.
Il faudrait mener d'urgence des recherches, car même si l'homme possède un microbiome plus vaste et complexe, et qu’il est ordinairement bien moins exposé que les abeilles au glyphosate, rien ne dit qu'il n'existe pas d'effets... lorsque l'on sait que nous consommons largement les résidus de glyphosate dans les aliments, par exemple dans les céréales pour petits déjeuners, pâtes alimentaires, en passant par certaines lentilles, pois chiches, haricots secs, pois cassés, haricots rouges, voire même dans le miel... Il y a de quoi s'inquiéter, même si l'impact du glyphosate (soupçonné tout de même d'être un cancérogène(4)) sur la santé est toujours controversé.

Une réaction de Bayer

Bayer, la firme pharmaceutique géante qui a racheté Monsento, n'a pas tardé à publier un communiqué en réponse à cette recherche (Voir Sources ci-dessous].
Comme il fallait s'y attendre, tout est au mieux dans le meilleur des mondes. Je vous traduis ce communiqué en français:
"Aucune étude à grande échelle n'a jamais trouvé de lien entre les problèmes de santé liés au glyphosate et les abeilles mellifères (...) Le document (ndlr : l'étude publiée dans PNAS) ne fournit aucune preuve que les effets supposés pourraient avoir un impact négatif sur la santé des abeilles dans des conditions de terrain réalistes. Il est également douteux que les concentrations de la substance testée puissent être absorbées par les populations d'abeilles à l'air libre pendant une période de temps pertinente. Dans le même temps, cette équipe de recherche n'a pas discuté de ces nouvelles découvertes à la lumière de leurs travaux précédents, selon lesquelles les antibiotiques que les apiculteurs utilisent dans leurs ruches sont à l'origine de la modification des communautés microbiennes de l'intestin chez les abeilles. En outre, le papier s'appuyait sur un nombre relativement petit d'abeilles individuelles qui ont été testées. Cependant, il est seulement possible de fournir une évaluation réaliste de la mesure dans laquelle les effets observés pourraient jouer un rôle dans un scénario de la vie réelle en conduisant des études avec des colonies d'abeilles entières sur le terrain. De plus, les études réglementaires sur les pesticides doivent suivre les directives internationales strictes élaborées par l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et d'autres organisations internationales, et inclure des paramètres pertinents pour la protection des abeilles mellifères. Le papier publié ne répond pas aux critères stipulés dans ces directives."

On voit le niveau... Rappelons ici que d'autres recherches réalisées en Chine, publiées en juillet dernier, ont montré que les larves d'abeilles se développaient plus lentement et mouraient plus souvent lorsqu'elles étaient exposées au glyphosate. Une autre étude réalisée en 2015, a montré que l'exposition des abeilles adultes à l'herbicide à des niveaux trouvés dans les champs altère les capacités cognitives nécessaires à un retour réussi à la ruche.

Intoxication des abeilles, mais aussi des esprits...

Profitons de notre article pour signaler cette mise en garde de Greenpeace (et du journal The Independent) concernant le fait que Bayer Monsanto se serait offert les services de lobbies prétendus citoyens vantant dans le monde entier l'excellence de ses produits phytosanitaires.
"Agriculture et Liberté", par exemple, serait le nom d'un groupe d'agriculteurs français qui assurent s'être “unis pour protéger [leur] mode de vie et [leurs] moyens de subsistance” et "défendre l'agriculture et la production alimentaire en France". En réalité, aucun agriculteur n'appartient à ce groupe...
Il s'agit d'une campagne menée par Red Flag, société de lobby basée à Dublin, qui travaille pour Bayer-Monsanto (on peut citer aussi British American Tobaccco) et qui a créé ce genre d'entité dans au moins sept pays d'Europe pour “donner des informations factuelles” aux fermiers et aux citoyens afin qu'ils puissent se faire leur propre avis sur le glyphosate.

Leur mission ? Se présenter dans les salons et foires agricoles afin de vanter les bienfaits du glyphosate. Greenpeace a  repéré leur présence sur au moins 33 foires agricoles et leurs responsables d'investigation ont notamment retrouvé des témoignages d'hôtesses présentes dans certains de ces salons, qui affirment avoir été briefées pour distribuer des documents de “clarification de la vérité” sur le pesticide et à recueillir des signatures pour en défendre l'utilisation.

Bayer-Monsanto paierait donc un groupe de lobby pour qu'il agisse dans toute l'Europe afin de vanter les bienfaits du glyphosate, produit classé comme probablement cancérigène par ailleurs.
Europe, France et glyphosate

Europe : après deux ans de débat particulièrement houleux, fin 2017, les États membres de l’Union européenne ont renouvelé pour 5 ans la licence du glyphosate.
La Commission européenne, organe exécutif de l’Union, amis en avant le feu vert de ses agences scientifique, l’Efsa (sécurité des aliments) et l’Echa (produits chimiques), qui n’ont pas classé la substance comme cancérigène. Rappelons que l’indépendance de l’Efsa a été mise en doute par des révélations de journaux selon lesquels son rapport comporterait des passages copiés/collés d’un document déposé en 2012 par Monsanto.

France : le gouvernement français a promis en mai 2018 que le glyphosate serait interdit «dans ses principaux usages» d’ici à 2021 et «pour tous les usages» d’ici cinq ans. Mais cette interdiction n'a pas été gravée dans la loi Agriculture et alimentation(5) : des amendements(6) qui avaient été déposés en ce sens ont été rejetés.

Est-ce que ce monde est sérieux ?
 
Christophe Jacquemin
puce note Notes
(1) C3H8NO5P. Cet herbicide qui a été mis sur le marché dans le milieu des années 1979 est dit "désherbant total", car non sélectif. Il pénètre dans les végétaux par les feuilles, puis est transporté de manière systémique dans la plante jusqu’aux racines.
(2) Il y a toujours eu une croyance commune consistant à dire que les animaux sont immunisés au glyphosate car ce dernier cible des mécanismes cellulaires propres aux végétaux et à certaines bactéries. Le glyphosate tue les plantes en bloquant l'enzyme EPSPS intervenant dans la production des acides aminés essentiels à la constitution de protéines (les animaux ne possédant pas cette enzyme).
(3) Ensemble des bactéries participants aux processus digestifs.
(4) Le CIRC, l'agence du cancer de l'Organisation mondiale de la santé, a déclaré en 2015 que le glyphosate était «probablement cancérogène pour l'homme», bien que plusieurs agences internationales en soient venues à des conclusions opposées.
Faut-il rappeler qu'en août dernier, un tribunal américain a condamné Monsanto à payer 289 millions de dollars de dommages-intérêts après délibération d'un jury déclarant que le désherbant avait causé le cancer d'un homme en phase terminale.
(5) Loi définitivement adoptée par le Parlement le 2 octobre dernier.
(6) Ces amendements, notamment de la commission du Développement durable de l'Assemblée et de l'ex-ministre PS Delphine Batho, qui posaient un terme en 2021, ont été massivement rejetés. Même sort pour un amendement prévoyant cette échéance mais avec des dérogations possibles jusqu'en 2023, repoussé par 63 voix contre 20.
puce note Sources
- "Glyphosate perturbs the gut microbiota of honey bees", par Erick V. S. Motta, Kasie Raymann et Nancy A. Moran- PNAS, publié le 24 Septembre 2018
- Voir aussi le communiqué de l'Université du Texas à Austin : "Common Weed Killer Linked to Bee Deaths".
- Communiqué de Bayer, le 25 septembre, en réaction à cette étude : "Bayer statement on glyphosate and honey bee health".
 
  • twitter
  • facebook
  • linkedin
  • messagerie
  • impression

A Lire aussi

Informations légales | Données personnelles